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Certains lisaient de vieux journaux ou des magazines. Un groupe de quatre jouait au fer à cheval. Un autre se trouvait sur le green. Tanya Leeds et Joey Rastosovich jouaient aux échecs sous un bel orme centenaire et le soleil leur mouchetait le visage. Ils l’accueillirent avec un plaisir non feint, et pourquoi s’en étonner ? Tanya Leeds était devenue Tanya Rastosovich, car Pimli les avait mariés un mois plus tôt, tout comme le capitaine à bord de son navire. Et il se disait que c’était bien ce qu’il était, en un sens : le capitaine du bon vieux rafiot l’Algul Siento, vaisseau de croisière qui voguait sur les eaux noires de Tonnefoudre, dans son propre rayon de soleil. Le soleil s’éteignait de temps à autre, vrai, mais aujourd’hui la panne avait été minime, seulement quarante-trois secondes.

— Comment va, Tanya ? Joseph ?

Toujours Joseph, jamais Joey, du moins jamais en face ; il n’aimait pas ça.

Ils répondirent que tout allait bien et lui adressèrent un de ces sourires hébétés d’extase sexuelle dont seuls sont capables les jeunes mariés. Finli ne dit rien aux Rastosovich, mais en approchant du bout de l’Allée, côté Maison Damli, il s’arrêta devant un jeune homme assis sur un banc en faux marbre, sous un arbre, en train de lire.

— Sai Earnshaw ? l’interpella le tahine.

Dinky leva les yeux, les sourcils arqués en une expression de curiosité polie. Son visage impassible était constellé d’une mauvaise acné.

— Vous lisez Le Mage, à ce que je vois, dit Finli, presque timidement. Je suis moi-même en train de lire L’Obsédé[22] Quelle coïncidence !

— Si vous le dites, répondit Dinky, toujours impavide.

— Je me demandais ce que vous pensiez de Fowles ? Je suis occupé, pour l’instant, mais peut-être pourrions-nous en discuter plus tard ?

Sans se départir de cette expression vide et polie, Dinky répondit :

— Peut-être que plus tard vous pourriez prendre votre exemplaire de L’Obsédé — un grand format, j’espère — et vous le carrer dans votre cul poilu. Dans le sens de la largeur.

Le sourire plein d’espoir de Finli s’évanouit. Il esquissa un salut discret mais parfaitement réglementaire.

— Désolé de vous trouver dans de telles dispositions, sai.

— Dégage de là, lança Dinky en rouvrant son livre et en le levant ostensiblement à hauteur de son visage.

Pimli et Finli o’Tego reprirent leur chemin. Pendant la période de silence qui suivit, la Maître d’Algul Siento tenta plusieurs angles d’approche, cherchant à savoir si Finli avait été profondément heurté par le commentaire du jeune homme. Le tahine était fier de sa capacité à lire et à apprécier la littérature hume, ça Pimli le savait. Et c’est alors que Finli lui facilita la tâche, en se posant les deux mains aux longs doigts — il n’avait pas le derrière particulièrement poilu, mais les mains, si — sur l’entrejambe.

— Je vérifie juste que mes couilles sont toujours là, fit-il, et Pimli eut le sentiment que la bonne humeur qu’il entendait dans la voix du Chef de la Sécurité était bien réelle, et pas forcée.

— Je suis désolé, glissa Pimli. S’il y a quelqu’un au Paradis Bleu qui se fait une crise d’angoisse existentielle post-adolescente, c’est bien sai Earnshaw.

— Voilà qui me déchire, gémit Finli.

Et lorsque le Maître lui lança un regard alarmé, Finli répondit par un grand sourire, dévoilant sa rangée de dents minuscules et acérées.

— C’est une réplique célèbre tirée du film La Fureur de vivre, précisa-t-il. Dinky Earnshaw me fait penser à James Dean.

Il réfléchit quelques instants.

— Sans le côté beauté ténébreuse, bien sûr.

— Un cas intéressant, commenta Prentiss. Il avait été recruté pour un programme d’assassinats mené par une filiale de Positronics. Il a tué son supérieur et il s’est enfui. Nous l’avons rattrapé, bien entendu. Il n’a jamais réellement posé problème — pas à nous — mais il ne peut pas s’empêcher d’avoir cette attitude d’emmerdeur.

— Mais à vos yeux, il ne représente pas un problème.

Pimli lui adressa un regard en biais.

— Y a-t-il quoi que ce soit que tu sentes, toi, et que je devrais savoir ?

— Non, non. Je ne vous ai jamais vu aussi nerveux que ces dernières semaines. Bon sang, appelons un chat un chat — aussi paranoïaque.

— Mon grand-père répétait souvent ce proverbe : « On ne s’inquiète de lâcher les œufs que quand on approche de la maison. » Et nous, nous approchons de la maison, maintenant.

Il disait vrai. Dix-sept jours plus tôt, peu avant que le dernier convoi de Loups ne déboule au galop par la porte de l’aire de ravitaillement de l’Arc 16, leur équipement entreposé dans la cave de la Maison Damli avait relevé la première entaille appréciable dans le Rayon Ours-Tortue. Depuis, le Rayon de l’Aigle et du Lion avait lâché. Bientôt ils n’auraient plus besoin des Briseurs. Bientôt la désintégration de l’avant-dernier Rayon se produirait, avec ou sans leur aide. C’était comme si un objet en équilibre précaire s’était subitement mis à osciller. Bientôt il dépasserait son point d’équilibre parfait de manière irrémédiable, et alors il tomberait. Ou, dans le cas de ce Rayon, il claquerait. Un clin d’œil et puis plus rien. C’est la Tour qui allait tomber. Le dernier Rayon, celui du Loup et de l’Éléphant, tiendrait pendant encore une semaine, ou peut-être un mois, mais guère plus.

Cette perspective aurait dû ravir Pimli, pourtant tel n’était pas le cas. En grande partie parce que ses pensées s’étaient de nouveau tournées vers les Capes Vertes. Une soixantaine environ étaient partis pour La Calla, la dernière fois, le déploiement habituel, et ils auraient dû être revenus dans les soixante-douze heures, avec leur prise d’enfants de La Calla. Comme à l’accoutumée.

Mais là… rien.

Il demanda à Finli ce que lui, il en pensait.

Finli s’arrêta net. Il prit un air grave.

— Je pense qu’il s’agit peut-être d’un virus.

— J’implore ton pardon ?

— Un virus informatique. C’est déjà arrivé maintes fois, avec notre installation de Damli, et il ne faut pas oublier une chose : même s’ils sont la terreur d’une poignée de fermiers, les Capes Vertes ne sont rien d’autre que des ordinateurs sur pattes.

Il marqua une pause.

— Ou alors les folken de La Calla ont trouvé le moyen de les tuer. Est-ce que je serais surpris d’apprendre qu’ils se sont enfin mis debout, pour combattre ? Un peu, mais pas tant que ça. Tout particulièrement si quelqu’un avec des tripes s’est porté volontaire pour leur donner un coup de main.

— Quelqu’un comme un pistolero, par exemple ?

Finli lui adressa un regard à deux doigts de la condescendance.

Ted Brautigan et Stanley Ruiz remontaient le trottoir sur des vélos à dix vitesses, et lorsque le Maître et le Chef de la Sécurité levèrent la main à leur intention, ils leur rendirent tous deux leur salut. Brautigan ne sourit pas, mais Ruiz si, de ce sourire sincère et débridé du véritable attardé mental. Il avait beau avoir des yeux globuleux, une éternelle barbe de trois jours, et les lèvres brillantes de salive, c’était là un sacré balaise, Dieu lui en était témoin, et un homme de cette trempe aurait pu faire pire que s’acoquiner avec Brautigan, qui avait changé du tout au tout, depuis qu’on l’avait ramené de sa petite « escapade » dans le Connecticut. Pimli trouva amusant de constater que les deux hommes portaient des casquettes de tweed identiques — leurs vélos aussi étaient les mêmes. Mais le regard de Finli l’amusa beaucoup moins.

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22

Le Mage et L’Obsédé  : romans de John Fowles, auteur anglais né en 1926. (N.d.T.)