Ted marqua un temps d’arrêt plus long, puis il eut un petit rire contrit.
— Je crois que le moment est venu d’abréger un peu les choses. On a passé la porte, pour résumer. Si vous l’avez fait vous-mêmes, vous savez que ça peut être très désagréable, si la porte n’est pas en parfait état de marche. Et la porte entre Santa Mira, en Californie, et Tonnefoudre était en meilleur état qu’un certain nombre que j’ai eu l’occasion d’emprunter, depuis.
Pendant un moment, il n’y a rien eu d’autre que les ténèbres, et les hurlements de ce que les tahines appellent les chiens du désert. Puis des lumières se sont brusquement allumées, et on a vu ces… ces choses avec des têtes d’oiseaux et de fouines, et même une avec une tête de taureau, avec les cornes et tout. Jace s’est mis à crier, et moi aussi. Dave Ittaway a fait volte-face et essayé de s’enfuir, mais Armitage l’a alpagué. Et même, où aurait-il pu aller ? Repasser la porte ? Elle s’était refermée, et pour autant que je sache, elle est à sens unique. La seule d’entre nous à ne pas avoir prononcé une syllabe, c’est Tanya, et quand elle a levé les yeux vers moi, ce que j’ai vu dans ses yeux et lu dans ses pensées, c’est du soulagement. Parce qu’on savait, voyez-vous. Nous n’avions pas les réponses à toutes les questions, mais aux deux plus importantes, si. Où étions-nous ? Dans un autre monde. Quand allions-nous rentrer ? Jamais, de notre vivant. Notre argent allait rester à la Seaman’s Bank de San Francisco jusqu’à ce qu’il y en ait des millions, et personne pour les dépenser, jamais. Nous étions là sur le long terme.
Il y avait un bus, avec un chauffeur du nom de Phil. « Appelez-moi Phil le Cador, je m’fais vieux et alors, mais rassurez-vous, j’vais pas vous mettre dans l’décor », a-t-il dit. Il avait une odeur de court-circuit et il faisait plein de petits clics discordants, sous sa carrosserie. Ce bon vieux Phil est mort, à présent, balancé dans la décharge des trains et des robots avec Dieu seul sait combien d’autres pauvres bougres, mais ils ont largement assez de petites mains mécaniques pour les aider à finir ce qu’ils ont commencé, j’en suis sûr.
Dick s’est évanoui dès qu’on est ressortis côté Tonnefoudre, mais le temps de voir apparaître les lumières du complexe, il était revenu à lui. Il avait la tête posée sur les genoux de Tanya, et je me rappelle le regard de reconnaissance qu’il lui a lancé. C’est drôle, ce que la mémoire décide de se rappeler, n’est-ce pas ? Ils nous ont fait passer un contrôle au portail. Nous ont assigné nos numéros de dortoirs, puis d’appartements, ont veillé à ce qu’on ait à manger… et c’était un sacré repas, vous pouvez me croire. Le premier d’une longue série.
Le lendemain, nous sommes allés travailler. Et, si on excepte ma « petite escapade dans le Connecticut »[24], nous n’avons jamais cessé de travailler, depuis.
Il marqua une nouvelle pause.
— Dieu nous vienne en aide, nous n’avons jamais cessé de travailler depuis lors. Et, Dieu nous pardonne, la plupart d’entre nous sont heureux. Parce que la seule chose que demande le talent, c’est qu’on s’en serve.
Il leur raconte ses premières gardes au Bureau, et le moment où il a compris — pas au fur et à mesure, mais au contraire presque immédiatement — qu’ils n’allaient pas traquer des espions ou lire dans les pensées de scientifiques russes, « ou ce genre de foutaises de l’espace », comme dirait Dinky (Dinky n’était pas là dès le début, à la différence de Sheemie). Non, ce qu’ils vont devoir faire, c’est briser quelque chose. Il le sent, pas seulement dans le ciel d’Algul Siento, mais partout autour d’eux, jusque sous leurs pieds.
Pourtant il est assez satisfait. La nourriture est bonne, et bien que ses appétits sexuels se soient calmés au fil des ans, il ne dit pas non quand il s’agit de s’envoyer en l’air, ne serait-ce que pour se rappeler régulièrement que le simu-sexe n’est rien d’autre que de la masturbation avec accessoires. Mais pour s’être envoyé en l’air de temps à autre avec une pute, comme beaucoup d’hommes sur la route, il peut aussi témoigner que ce sexe-là non plus n’est pas très éloigné de la masturbation : vous la lui mettez aussi fort que vous le pouvez, vous suez comme un cheval, et elle répète « oh bébé-bébé-bébé », en se demandant en fait si elle devrait refaire le plein de la voiture, ou quel jour son groupe préféré passe au Rouge et Blanc, déjà ? Comme pour la plupart des choses de la vie, il faut avoir recours à son imagination, et c’est une chose que Ted sait faire, il est bon pour le vieux truc de la visualisation, merci beaucoup. Il aime bien avoir un toit au-dessus de la tête, il aime bien la compagnie — les gardes restent des gardes, d’accord, mais il les croit quand ils disent que leur boulot consiste tout autant à empêcher le mal d’entrer qu’à empêcher les Briseurs de sortir. Il s’entend bien avec la plupart de ses copensionnaires, aussi. Et au bout d’un an ou deux, il se rend compte que ses copensionnaires ont besoin de lui, de manière étrange. Il sait les réconforter quand ils voient tout en rouge ; il sait apaiser leurs accès de vague à l’âme et de mal du pays. Il lui suffit d’une petite heure de conversation à mi-voix. Et c’est une bonne chose, à l’évidence. Peut-être que tout est bien, finalement — en tout cas, c’est ce qu’il ressent. Avoir le mal du pays, c’est humain. Mais briser, c’est divin. Il essaie d’expliquer ça à Roland et à son tet, mais le mieux qu’il réussisse à faire, c’est dire que c’est un peu comme réussir à gratter ce point dans le dos que vous n’arrivez pas à atteindre et qui vous rend dingue, à vous démanger doucement mais sûrement. Il aime aller au Bureau, ils aiment tous ça. Il aime ce qu’il ressent, assis là, dans le parfum du beau bois et du beau cuir, à chercher… chercher… jusqu’au moment où, tout à coup, aahhh. Nous y voilà. On a alpagué quelque chose, et on se balance comme un singe au bout d’une branche. On brise, bébé, et briser, c’est divin.
Dinky avait dit un jour que le Bureau était le seul endroit au monde où il se sentait en contact avec lui-même, et que c’était pour ça qu’il voulait qu’il soit fenné. Brûlé, même, si possible. « Parce que je sais de quel genre de conneries je suis capable, quand je suis en contact avec moi-même », avait-il dit à Ted. « Quand je tombe vraiment dans le panneau, mon vieux. » Et Ted savait exactement de quoi il parlait. Parce que, au Bureau, c’était toujours trop beau pour être vrai. On s’asseyait, éventuellement on prenait un magazine, on regardait les photos de mannequins et les pubs pour la margarine, les photos de stars de cinéma et de belles voitures, et on sentait son esprit s’élever. Le Rayon était tout autour, c’était comme se trouver au milieu d’un vaste couloir de force, mais l’espoir s’élevait toujours vers le toit, et quand il arrivait là-haut, il tombait toujours dans ce bon vieux panneau… le panneau coulissant.
Peut-être qu’autrefois, juste après que le Prim s’était retiré, quand l’écho de la voix de Gan résonnait encore dans les chambres du macrovers, les Rayons étaient lisses et polis, mais ce temps-là était révolu. À présent la Voie de l’Ours et de la Tortue est cabossée et érodée, remplie d’anses et de cols et de baies et de crevasses, jalonnée de creux dans lesquels on peut glisser les doigts pour assurer sa prise, et parfois on se hisse, et parfois on se coule à l’intérieur comme une goutte d’acide qui pourrait penser, et qui creuserait sa voie. Et toutes ces sensations procurent un plaisir intense. Presque sexuel.