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Elle reprend sa lecture :

« À l’appel, la gardienne-chef les a forcées à se déshabiller. La Polonaise serrait le petit dans ses bras pour le réchauffer. Il ne devait pas peser bien lourd, mais au bout de plusieurs heures, même une plume commence à peser. Elle avait été assez maligne pour se mettre dans les derniers rangs. Le Balafré a quand même fini par la remarquer et lui a hurlé de lâcher le gosse, faisant claquer son fouet à quelques centimètres de sa figure. Le petit Juif tremblait dans ses bras. Elle l’a posé avec précaution, ses pieds ont frémi en touchant la neige. Trop tard, la Reine les avait vus. Elle avait ses rituels. Elle se plantait devant les prisonnières et les laissait attendre nues dans les bourrasques de neige. Elle repérait les plus faibles, celles qui vacillaient ou avaient les jambes enflées, les folles au bord de la crise de nerfs. Elle prenait son temps, le camion ne serait là qu’à 18 heures. Elle a marché jusqu’au gamin. Souriante, elle lui a demandé s’il aimait les bonbons. Il a regardé la Polonaise, comme s’il espérait qu’elle lui souffle la bonne réponse. La Reine s’impatientait : “Tu as perdu ta langue ?… N’aie pas peur. Viens avec moi, je te donnerai des bonbons.”

Elle lui parlait comme à un petit garçon qu’elle aurait croisé dans un salon. Il ne jouait pas le jeu, il ressemblait à un lapereau pris au piège. Elle lui a effleuré l’épaule de sa cravache. Le manche en argent scintillait dans sa main. Le cadeau d’un officier SS, comme elle aimait nous le rappeler. Puis elle l’a attiré vers elle. C’est comme ça qu’elle sélectionnait les détenues pour le gaz. Ensuite elle criait Links ! et les femmes devaient se ranger sur le côté gauche. Si elles étaient trop lentes, elle les cinglait de sa cravache. Si elles résistaient, les gardes étaient là en renfort. Le petit Juif n’avait pas la force de crier, il émettait des sons vidés de souffle. Le plus grand des SS l’a jeté sur son épaule. Au même moment, la Polonaise est sortie du rang. Son corps maigre était encore musclé. Elle se tenait droite, comme si elle était tenue par un fil invisible. D’une voix forte, en détachant les syllabes, elle a dit en allemand : “Ich bleibe bei ihm[1].”

Je me souviens du silence. On n’entendait que les gémissements du vent.

— Tu peux encore travailler, a dit la gardienne-chef.

— Je veux aller où il va, a répété la Polonaise.

La Reine la fixait sans répondre.

L’autre a compris qu’elle devait la supplier. On voyait que ça lui coûtait. Elle avait la fierté d’une Allemande de sang. J’avais envie de la gifler, de lui hurler qu’elle n’avait pas le droit de faire ça. Sa peau était marbrée par le froid. Elle a dit : “Je vous en prie.” J’ai senti un flot de bile se mêler à ma salive.

La gardienne-chef savourait ce moment. La seule prisonnière valide de ce rassemblement d’éclopées demandait la permission de mourir. Elle a pris le temps d’y réfléchir, et puis, d’un mouvement de cravache, elle lui a fait signe de rejoindre le gosse et les quatre femmes qui attendaient à l’écart.

La sélection s’est poursuivie sans incident, même si les femmes qu’on envoyait sur la gauche imploraient qu’on les épargne. Après l’appel, on les a autorisées à remettre leurs robes d’été. Ça n’a pas suffi à les réchauffer. Le petit Juif avait les yeux brûlants de fièvre. Il claquait des dents dans sa chemise de coton au dos marqué d’une croix noire. J’ai demandé à les conduire au gymnase, un block qui servait de zone de transit. Jusque-là, je m’arrangeais pour ne pas suivre les prisonnières dans le camion. Ce que je savais, je l’avais appris par d’autres. D’ailleurs aucune d’entre nous n’allait plus loin que l’endroit où se garait le chauffeur. La mort par le gaz était l’affaire des hommes.

Dans le gymnase, j’étais assez près de la Polonaise pour entendre une vieille femme lui parler en français. Elles avaient l’air de se connaître. Cette prisonnière n’était peut-être pas si vieille. Certaines avaient des cheveux blancs en quelques jours, elles se ratatinaient à toute allure. Je ne comprenais pas ce qu’elle lui disait, je voyais qu’elles n’étaient pas d’accord. La Française a répété plusieurs fois le prénom de la Polonaise, pour la forcer à l’écouter. Wita. J’ai deviné qu’elle essayait de la raisonner. Elle était encore solide, elle pouvait vivre. La Polonaise a posé sa main sur son épaule. Le petit Juif tombait de fatigue. Elle l’a pris dans ses bras et lui a chanté une berceuse dans sa langue, en lui caressant les cheveux. J’ai eu envie d’aller voir la Reine et de lui demander de la sauver, à condition qu’elle abandonne le gosse.

Je ne l’ai pas fait. Je savais qu’elle refuserait.

Quand on les a fait sortir, le soir tombait et les températures avec. De nouveau, elles ont dû se mettre en rang, nues. “Docteur Vera” était là. On la surnommait comme ça, elle n’était même pas infirmière. Elle portait une blouse blanche parce qu’elle avait suivi une vague formation médicale à Prague. En échange de certains avantages, elle empoisonnait les prisonnières ou leur faisait des injections létales. Elle retirait les dents en or sur les cadavres. Chaque soir, elle écrivait les matricules des condamnées sur leur poitrine, à l’encre indélébile. Ça facilitait l’identification, après. C’était la première fois que j’assistais à ce rituel et il m’a soulevé le cœur. Je revoyais le père tatouer les bêtes avant l’abattage. La Polonaise a tendu son bras gauche, elle ne voulait pas de ces chiffres sur sa poitrine. Elle avait une vilaine cicatrice sur l’avant-bras. Vera a inscrit les chiffres en dessous. Ensuite, les femmes ont pu se rhabiller pour attendre le camion. Il arrivait à la nuit tombée.

Au moment de grimper, certaines prisonnières hurlaient et se débattaient avec l’énergie du désespoir. Ce soir-là, j’ai vu le Balafré frapper une Russe amputée d’une jambe jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, avant de la balancer la tête la première dans le camion. La Polonaise était dans les dernières. Elle a porté le petit jusqu’à la plate-forme et s’est hissée derrière lui. Je suis montée après elle avec une autre gardienne et les deux SS de la Reine. Le chauffeur a démarré et on a roulé un moment dans l’obscurité des arbres. Le gamin se dévissait la tête pour regarder la forêt, fasciné par la lueur rouge des phares sur la neige. Le grand SS lui a caressé la tête. Il était saoul, pour changer. Il lui a dit en souriant :

— Tu aimes voyager, on dirait. Ça tombe bien, tu vas faire un grand voyage. Jusque là-haut, tu vois ?

Il lui a montré le ciel.

Le regard de la Polonaise m’a transpercée.

Le camion s’est garé à cinquante mètres d’un bâtiment en bois, près du crématoire. Les SS ont aboyé sur les prisonnières pour qu’elles se dépêchent. Dans le vacarme du moteur qui continuait à tourner, la Polonaise m’a glissé en descendant :

— Du, du bist nicht besser. Du wirst sie in der Hölle finden[2].

Ses paroles m’ont coupé le souffle.

Elle est entrée la première dans la baraque en bois, avec le gamin. On a attendu dans le camion. Peut-être vingt minutes, qui m’ont paru interminables. Quand on est repartis, tout était de nouveau silencieux.

Ma fille chérie, quand tu liras cette lettre, je serai dans ma tombe et tu auras honte de ta mère. Au moins tu sauras ce que j’ai fait, tu pourras séparer la vérité du mensonge. La période à Uckermark a été la pire.

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1

« Je reste avec lui. »

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2

« Toi, tu ne vaux pas mieux. Tu les retrouveras en Enfer. »