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Irène est envahie par l’image de Wita marchant sur un trottoir enneigé. Blond et rieur, le petit Karol court à côté d’elle. Elle le rappelle à l’ordre, il ne doit pas s’approcher si près de la route. Une Traction Avant noire ralentit à quelques mètres d’eux, une infirmière en sort. Elle sourit à l’enfant, demande quel âge il a, lui caresse la tête. Wita prend le petit dans ses bras. La femme se retourne vers la voiture et fait un signe de tête. Aussitôt deux SS en jaillissent et arrachent l’enfant des bras de sa mère. Elle lutte pour le garder, hurlante. Ils la frappent, se précipitent dans la voiture, tendent le petit à l’infirmière et redémarrent.

Elle ne saura jamais si les choses se sont passées ainsi.

— Qui étaient ces sœurs brunes ? murmure-t-elle.

— Des nazies ferventes, volontaires pour « le service de l’Est ». Elles repéraient les gosses et racontaient aux parents qu’ils devaient passer des examens médicaux. Si ça se passait mal, le service d’ordre SS était là.

— Les enfants étaient tout de suite emmenés en Allemagne ?

— D’abord, on les confiait aux « experts de la race », qui les soumettaient à toutes sortes de mesures pointilleuses : l’écartement des yeux, la forme du nez, les proportions du corps, la recherche de taches de naissance, d’éventuelles maladies ou tares génétiques… Ceux qui n’étaient pas jugés assez aryens étaient renvoyés chez eux ou déportés dans les camps de travail forcé. Les autres étaient dirigés vers des centres spéciaux pour être « rééduqués ». En Pologne, il y en avait plusieurs. Là, on en faisait des petits Allemands. S’ils parlaient leur langue maternelle, ils étaient sévèrement punis. Les plus jeunes étaient confiés aux foyers Lebensborn[3] avant d’être adoptés par des familles nazies. Les autres étaient mis au service du Reich.

Irène est fascinée par la méticulosité du processus. Cette chaîne de responsabilités où chacun, des brutes SS aux infirmières et aux médecins dévoyés, joue son rôle sans se poser de questions, absorbé par sa tâche. Tous sont persuadés d’agir pour le bien de ces enfants. Ils ne les volent pas, ils les restituent à leur destin véritable.

Himmler ayant ordonné de détruire les traces du crime, l’état civil des kidnappés avait été systématiquement falsifié, ce qui compliquait le travail des enquêteurs. Les adolescents pouvaient avoir des souvenirs, mais les plus jeunes avaient oublié leurs parents, leur langue natale. Ils ne ressemblaient plus à leurs photos de bébés, ou pas assez pour que ce soit concluant.

Dans l’immédiat après-guerre, les autorités militaires alliées autorisaient les chercheurs d’enfants à pénétrer dans les foyers allemands lorsqu’ils soupçonnaient une adoption douteuse. Des affiches rappelaient à la population qu’elle avait obligation de répondre à leurs questions. Les Allemands haïssaient ces étrangers qui faisaient irruption dans leur intimité. Un halo menaçant entourait les jeunes femmes anglaises ou américaines qui débarquaient avec leurs tablettes de chocolat et leur fausse candeur. Le pressentiment d’un malheur à venir, une injustice de plus après les bombes, les viols, la misère. Parfois, le visiteur parlait allemand. Les familles partageaient leurs maigres rations avec lui, le schnaps et la bière détendaient l’atmosphère. On évoquait la dureté des temps, ce paysage de ruines où les enfants jouaient. Au bout d’un moment, les parents baissaient la garde et acceptaient de parler du petit. Il avait redonné au père le goût de sourire. Les gosses, c’était la vie, plus têtue que le chiendent.

Alors le visiteur posait des questions embarrassantes. Les parents ne voulaient rien savoir, persuadés d’avoir adopté un orphelin allemand. Ils n’en démordaient pas. Les gens du Parti ne pouvaient leur avoir menti. Si l’enquêteur avait des doutes sur la provenance de l’enfant, il pouvait le retirer à son foyer adoptif et le placer dans un centre allié, en attendant de le rapatrier dans son pays. Mais très vite, le gouvernement militaire américain avait exigé des preuves de nationalité avant d’autoriser les transferts. Dans la majorité des cas, c’était impossible, et l’autorité militaire acceptait de plus en plus rarement le rapatriement des enfants vers les pays du bloc soviétique.

Irène se demande pour quelle raison les Américains auraient entravé les enquêtes.

— … La guerre froide ? hasarde-t-elle.

— Exactement.

Après l’hémorragie sans précédent de cette guerre, les gosses étaient un butin très disputé. On se battait même pour ceux qui étaient nés de liaisons entre les prisonniers de guerre et les Allemandes. Les soldats français en récupéraient sur le chemin du retour. Les seuls qu’on se faisait prier pour accueillir, c’étaient les petits déportés, trop abîmés. La Suisse avait accepté du bout des lèvres de jeunes rescapés juifs de Buchenwald, à condition qu’ils ne restent pas plus de quelques mois. Juste le temps de respirer le bon air des Alpes.

— Les enfants volés étaient l’enjeu d’une bataille féroce entre les Allemands, le gouvernement militaire américain et les représentants de leurs pays d’origine, résume l’historienne. Pour simplifier, les Allemands ne voulaient pas les rendre. Beaucoup de parents d’accueil étaient attachés à ces mômes. Pour d’autres, ils représentaient une main-d’œuvre gratuite. Quant aux Américains, ils ne voulaient pas indisposer l’Allemagne fédérale, leur nouvelle alliée dans la guerre froide. Et répugnaient à envoyer ces enfants grossir les rangs du bloc de l’Est.

Les chercheurs d’enfants étaient pris en tenaille entre l’autorité militaire et leur propre dilemme. Quel était l’intérêt de leurs protégés ? Les retirer à leurs parents adoptifs, c’était leur infliger un nouveau déchirement, les déraciner pour une patrie oubliée. Les leur laisser, c’était cautionner les crimes nazis, légitimer le rapt comme moyen d’adoption. Fallait-il les abandonner à d’anciens ennemis ? Les condamner à la misère d’un pays contrôlé par les Soviétiques ?

— Après la guerre, la journaliste Gitta Sereny recherchait les enfants volés, lui dit Silke. Dans une interview, elle mentionne une directive officieuse de l’autorité militaire américaine, qui ordonnait d’envoyer aux États-Unis, au Canada ou en Australie des enfants dont les parents avaient été localisés dans les pays de l’Est.

— Leurs parents les attendaient dans leur pays et on les réinstallait ailleurs… ? Pour ne pas les rendre au bloc soviétique ?

— Oui. Elle écrit : « Comment avait-on pu donner l’ordre que ces enfants, qui avaient déjà souffert deux fois le traumatisme de perdre leurs parents, leur foyer, leur langue, soient transportés comme des paquets au-delà des mers et lâchés dans un nouvel environnement inconnu ? »

Elles vont fumer sur le balcon. La neige fondue laisse apparaître çà et là l’ardoise des toits.

— C’est inhumain, ce qu’on a fait à ces gosses, lâche Irène. Vous croyez que ça a pu arriver au petit Karol ?

— Possible. À moins que l’enquête n’ait vraiment échoué. Ce qui est sûr, c’est que sur les deux cent mille disparus, on en a rendu à peine vingt-cinq mille à leur pays d’origine. Et qu’en 1949, ça arrangeait beaucoup de monde qu’on ne les retrouve pas. Peut-être que le vôtre a été laissé à ses parents adoptifs. On a dit à la Croix-Rouge polonaise qu’il était introuvable et détruit le dossier.

— Il faudrait pouvoir discuter avec des agents de l’époque…

— J’en ai rencontré quelques-uns pour écrire mon livre. Je vous donnerai leurs coordonnées, lui dit l’universitaire en la raccompagnant.

Après l’avoir quittée, Irène roule jusqu’à Cassel. Elle déniche un livre de Gitta Sereny dans une librairie du centre. Son titre conradien, Into That Darkness, l’invite à voyager au cœur des ténèbres de Treblinka. Elle y cherchera la trace de Lazar.

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3

Association nazie créée par Himmler dans le but d’accélérer la création d’une race aryenne dominante. L’organisation Lebensborn (« Fontaines de vie ») prenait en charge la naissance et l’éducation d’enfants « aryens » dans de nombreux foyers, en Allemagne et sur les territoires occupés.