Avec mon meilleur souvenir, Bull. »
La carte est datée du 11 avril 1965, et il y a une adresse.
En surfant sur le Net, elle déniche un Piotr Waliński à San Francisco. Si c’est lui, il s’est reconverti dans la librairie anarchiste. Elle trouve quelques portraits datant des années soixante-dix, chemise ouverte et bandana rouge, moustache et cheveux longs, plus bohème que taureau. Il pose avec Tom Wolfe pour la sortie du Bûcher des vanités. Avec Leonard Cohen, sous une arche de vieux bouquins. Sur la photo la plus récente, teint hâlé et brosse de cheveux blancs, blouson d’aviateur et jean millésimé, il ressemble à un vieux baroudeur qui n’aurait jamais défait ses valises. Sa librairie, A Tale of two hippies, existe toujours à l’angle de Haight et Ashbury, au cœur de l’ancien quartier beatnik. Devanture prune couverte de graffitis et d’affiches bariolées. C’est un temple de la contre-culture. Un lieu de pèlerinage que fréquentent de vieilles gloires punk et des nostalgiques de toutes les révolutions perdues.
Elle téléphone le soir même. Là-bas, il est 10 heures du matin, la librairie vient d’ouvrir. Une jeune femme s’excuse du vacarme ambiant, on teste l’acoustique pour la lecture musicale du soir. Elle lui fait répéter le nom polonais. « Oh, you mean Peter », s’écrie-t-elle. C’est l’ancien propriétaire. Il leur a vendu la librairie il y a deux ans mais continue à hanter les lieux. Irène a une pensée pour Henning. Habite-t-il toujours cette petite maison rouge ? « Of course ! », répond son interlocutrice. Il n’a jamais voulu la quitter. Pourtant c’est un enfer de rhumatisant : étroite et haute, toute en escaliers. Irène obtient le numéro de Peter. L’homme a ses rituels. Chaque matin, il prend le café chez Pablo, sur Castro Street. Puis il fait le tour du quartier avec son chien, Digger. À cette heure, réfléchit la libraire, vous devriez le trouver chez lui.
Irène colle son front à la baie vitrée, la nuit est agitée de rafales et de craquements. Elle imagine un troquet en plein soleil, la cloche du tramway remontant la rue escarpée, la maison victorienne dressée vers le ciel, son bois rouge un peu usé, le cri des mouettes qui rasent les toits pour gagner l’océan.
— Gee. The International Tracing Service… You’re the ghost of Christmas past[5] ! s’écrie Piotr Waliński quand elle se présente.
Sa voix est chaleureuse, son américain garde des traces d’accent polonais. Il s’amuse d’être le chercheur retrouvé, comme l’arroseur arrosé. Derrière l’humour, elle entend le choc de ce pan de vie resurgi, les bons et les mauvais souvenirs. Il a mis un océan entre eux et lui. Empilé cinquante ans d’exil, de rencontres et de marijuana. Et voilà qu’un coup de fil d’Allemagne suffit à réveiller l’après-guerre, et sa jeunesse.
« J’ai beaucoup entendu parler de vous, Bull. On vous appelait bien comme ça ? », le taquine Irène pour briser la glace. Il rit, il avait oublié ce vieux surnom. Il ressuscite des villes allemandes hérissées de chantiers, des quartiers généraux installés dans des cinémas bombardés, des files d’attente pour tout et souvent pour rien. Et puis Shirley, Dee, Janet ou Alice, venues du Kent ou de Boston pour réparer le monde et bientôt essoufflées par la complexité des situations, les réglementations tatillonnes. Et les enfants ? Bien sûr, les enfants. Tristes, déboussolés, ensauvagés, désarmants. Rassemblés dans des campements provisoires comme des marchandises sans étiquette, dont on ignorait la provenance et la destination. Ce qu’on devinait entre les silences empêchait de dormir. Lui cherchait les gamins volés, à en devenir obsessionnel. Les militaires américains dont il faisait le siège s’en agaçaient : « Pourquoi vous nous emmerdez encore avec ceux-là ? Ce ne sont pas les plus malheureux ! »
Le Taureau s’emportait : « Ils ont été enlevés, bon sang ! Qu’est-ce qu’il vous faut ? »
On leur avait volé leur nom et leur vie. On aurait dû en plus les laisser à leurs ravisseurs ? Se féliciter qu’ils soient bien traités ? Certains étaient exploités sans scrupules, d’autres ramenés un matin aux fonctionnaires alliés sous prétexte qu’ils devenaient difficiles. Ou juste parce qu’ils étaient une bouche à nourrir en temps de pénurie.
— Les parents adoptifs avaient été trompés aussi, souligne Irène.
— Bien sûr, dit Piotr.
Et la plupart aimaient sincèrement ces enfants. Autant que les leurs, ceux que le Parti avait envoyés se battre dans les ruines, et qui étaient morts dans un uniforme trop grand pour eux, près d’un fusil qu’ils n’arrivaient pas à tenir. Mais dans la tragédie générale, il ne fallait pas confondre les chagrins. Ni les réparations. Alors il passait des heures à étudier les clichés de la Croix-Rouge, et retournait frapper aux portes. Il évaluait l’âge des enfants, comparait leurs traits avec des photos vieilles de plusieurs années. Un acte de naissance établi dans la région de Poznan ou de Dantzig, des papiers d’adoption qui mentionnaient un centre Lebensborn signalaient souvent un enfant volé. En général, les SS leur donnaient un prénom allemand qui se rapprochait de leur prénom d’origine. Fransciszek devenait Franz, Tomek Thomas, Brygida Brigitte, Jadwiga Hedwig…
— Et Karol ? le coupe Irène.
— Karol… Il faut chercher un Karl. Je vais regarder dans mes carnets de l’époque. Seulement c’est un tel merdier, chez moi… Si je trouve quelque chose, je vous tiens au courant !
Le surlendemain matin, elle est sur le départ quand il la rappelle. À San Francisco, il est tard. Il a retourné sa maison de fond en comble pendant que le chien ronflait, avoue qu’un bon vieux whisky lui a tenu compagnie. Dans sa voix, elle reconnaît la fièvre du pisteur triomphant :
— Gertrud Fischer. Elle nous avait écrit en 1947. À cette époque, c’est moi qui ouvrais le courrier. La plupart du temps, y avait rien à en tirer. Mais avec Gertrud, j’ai eu de la chance. Elle avait été expulsée de Prusse-Orientale à la fin de la guerre et placée dans un camp de réfugiés. Elle avait vu les grandes affiches avec les portraits d’enfants volés. Elle avait dû se dire que nous tuyauter lui vaudrait quelques faveurs. Gertrud écrivait qu’à Königsberg, pendant la guerre, elle avait pour voisins les Winter. D’après elle, des nazis convaincus. Otto, le mari, était officier dans la Wehrmacht. Sa femme Irma s’occupait des œuvres caritatives du Parti. En 1943, du jour au lendemain, un petit garçon est apparu dans leur vie. Il n’avait pas plus de trois ou quatre ans. En bonne voisine, Gertrud le gardait de temps en temps. Le môme était gentil, il jouait tout seul sans emmerder personne. Un soir, quand Irma est venue le chercher, Gertrud s’est étonnée que le petit connaisse des chansons en polonais. La bourgeoise a blêmi, elle a bredouillé qu’il avait été en pension chez des fermiers polonais au début de la guerre. Elle ne lui a plus jamais laissé le gamin. Et au printemps 1944, ils ont déménagé sans laisser d’adresse.
J’ai su tout de suite que je tenais un truc ! J’ai demandé à un copain de l’ITS de retrouver Otto Winter. Coup de pot, le gouvernement militaire l’avait interrogé à Munich dans le cadre de la commission de dénazification. On ne l’avait pas classé parmi les nazis dangereux. Ça ne voulait rien dire, parce que c’était une vaste opération de blanchisserie : ils se couvraient tous les uns les autres ! Alors je suis allé à Munich. À l’époque, le Land de Bavière faisait de la rétention d’informations, mais j’étais plus têtu qu’eux. J’ai fini par retrouver les Winter et sonner à leur porte. Leur statut social en avait pris un coup, mais ils ne s’en sortaient pas trop mal. Le gamin avait une dizaine d’années. Il était grand pour son âge, il avait l’air d’aller bien. Ils étaient attachés à lui, ça se voyait. Ils ne nous laissaient jamais seuls. Pour voir, j’ai prononcé quelques phrases en polonais. Le père s’est crispé tout de suite, il m’a servi le baratin habituel : Karl était un orphelin allemand retrouvé sur les territoires de l’Est, les papiers d’adoption étaient en règle. J’ai envoyé sa photo à la Croix-Rouge polonaise, seulement ils n’ont pas pu l’identifier. Je voulais le faire admettre dans un de nos centres, mais les Américains ont refusé. Au motif que je n’avais que des présomptions.