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Le couple d’Américains est parti, les autres clients sont absorbés dans leurs conversations. L’atmosphère est plus intime, comme ouatée.

Janina se racle la gorge :

— Un jour, chez ma grand-mère, j’ai trouvé une petite coupe au fond d’une armoire.

Elle devait avoir onze ou douze ans. L’étain était gravé d’inscriptions sibyllines. À cet âge elle lisait Tolkien, et on aurait dit un objet remonté de la Terre du Milieu. Elle avait couru montrer son trésor à sa grand-mère, qui le lui avait arraché des mains et lui avait interdit d’y toucher. Plus tard, Janina était retournée fouiller l’armoire en vain. Après la mort de sa babcia[6], elle a retrouvé la coupe dans une boîte à chapeau. À l’époque, elle travaillait déjà à la Croix-Rouge. Elle savait désormais que les inscriptions étaient en hébreu et en éprouvait un malaise. Elle avait confié l’objet à l’Institut historique juif. Comment sa grand-mère se l’était-elle procuré ? Cette question continue à la travailler.

— J’aimais ma grand-mère, mais elle avait des mots très durs envers les Juifs. C’est étrange, parce qu’elle raffolait de la musique klezmer. C’est elle qui m’a fait découvrir la cuisine ashkénaze. Aujourd’hui, cette histoire trouble mon amour pour elle…

Touchée par cette confidence, Irène se demande quel regard Hanno porte sur son grand-père paternel. S’il revisite leurs souvenirs heureux, y cherchant les traces d’un tourment intérieur ou d’une tentative de rédemption.

— Les gens me demandent souvent : « Pourquoi vous consacrer à la mémoire juive ? Vous n’êtes pas juif ! », dit Stefan. Je leur réponds que les Juifs ne sont pas seulement morts sur notre sol. Pendant près d’un millénaire, ils ont vécu dans ce pays, versé leur sang pour toutes nos batailles, nos insurrections perdues. Ils font partie de notre histoire. Leur musique, leur pensée, leur cuisine, leur folklore… Leur absence creuse un vide au fond de chacun de nous. On peut le remplir de silence, de fantasmes ou de haine… ça ne le comble pas.

Après le dîner, ils se promènent dans la vieille ville. Janina reçoit un appel de Varsovie. Son mari s’est coincé le dos, il ne peut plus se lever du lit. Elle doit rentrer par le premier train. Ça l’ennuie .

— Elle parle allemand et français, dit Janina.

— Alors tout va bien, répond Irène d’un ton léger, s’appliquant à cacher son appréhension.

La survivante habite près du parc, elle l’attend chez elle à 10 heures.

— Demain, je déjeune chez mes parents, intervient Stefan. Mais je peux vous rejoindre en fin d’après-midi et dîner avec vous.

La proposition rassure Janina, et trouble Irène.

Elle se dit qu’après ce rendez-vous, ce sera un réconfort de ne pas dîner seule.

Erwin

Le sommeil la fuit. Certaines phrases lui reviennent, charriant une eau trouble : « Żydokomuna », « À leurs yeux, les Juifs et les communistes, c’est la même chose ».

Elle revoit Hanno ce jour de novembre d’il y a cinq ans. Cette interrogation dans ses yeux. Elle a su tout de suite qu’elle n’y couperait pas. Que c’était là, maintenant. Il rentrait du collège. Ils avaient eu un cours sur le Troisième Reich. Il a croqué dans une pomme, l’a reposée sur le plan de travail :

— Il a fait quoi, Opa, pendant la guerre ?

Pour gagner du temps, elle a voulu savoir ce que son père avait répondu.

— Il dit qu’il a fait la guerre, mais que c’était pas un nazi. C’était son devoir, il était obligé.

Elle a hoché la tête, tentée d’en rester là, même si elle sentait que cette explication ne le satisfaisait pas.

— Pourquoi tu t’es fâchée avec Opa ? a insisté Hanno.

D’instinct, il reliait les deux questions. Quinze ans. Avait-il grandi si vite ? Irène lui devait la vérité. Elle n’était pas sûre qu’il soit prêt à l’affronter. Mentir n’était pas envisageable. Si le collège estimait qu’il était assez grand, elle ne pouvait se dérober. Elle a pris une inspiration.

Quand elle les avait rencontrés, elle les avait trouvés vieux. Wilhelm avait seize ans de plus qu’elle. Son beau-père était né en 1920. Pour la jeune femme qu’elle était, ce monsieur de soixante-quinze ans était intimidant, avec sa moustache et ses lunettes qui lui faisaient des yeux de hibou. Elle n’osait l’appeler Erwin. Les premiers temps, elle disait Herr Meyer. Avenante et replète, sa femme paraissait plus accessible. Irène avait vite déchanté, Magda ne serait pas une alliée. À ses yeux, une femme devait se dévouer exclusivement à son foyer, et le travail d’Irène la fatiguait au point de la rendre stérile. Cinq ans, et rien ne venait. Irène endurait stoïquement ses insinuations, sa bienveillance de surface.

Erwin était plus franc. Il s’était marié tard et avait fait carrière dans la construction automobile. Il savourait une retraite méritée dans sa jolie maison à colombages, faisait du vélo et de la marche à pied, même si la guerre lui avait laissé des rhumatismes et des acouphènes. Erwin fustigeait l’individualisme du monde moderne. Il avait pleuré devant les images de la chute du Mur, et organisait des collectes pour aider les Allemands de l’Est à s’installer dans la région. Il avait accueilli à bras ouverts cette belle-fille française. Irène était parfois troublée qu’il ait connu l’Allemagne nazie. Il avait vingt ans au début de la guerre et l’avait faite, sans qu’elle sache précisément ce que ces mots recouvraient. Elle n’avait osé poser la question à Wilhelm qu’après leur mariage. Il lui avait répondu que son père n’avait rien à se reprocher. Erwin avait combattu dans une division d’infanterie et sa jeunesse avait été brisée par la guerre, voilà ce qu’on pouvait en dire.

Ils n’en avaient jamais reparlé, jusqu’à ce déjeuner de Pâques. Qui avait commencé sous les meilleurs auspices, avec un agneau confit et l’annonce de sa grossesse. Enfin ! Les futurs grands-parents étaient transportés de joie, même si Magda ne comprenait pas qu’Irène s’entête à garder son travail. L’épuisement causait des accouchements précoces, pourquoi prendre ce risque ? Irène avait eu terriblement envie d’un verre, tout à coup. Elle s’était raisonnée. Elles ne deviendraient jamais des amies, mais Magda serait une bonne grand-mère, c’était l’essentiel. Sa grossesse rendait Irène plus émotive. Elle ressentait davantage l’éloignement de sa famille et accueillait l’affection de ses beaux-parents avec reconnaissance. En face d’elle, Wilhelm souriait, ému. Elle le trouvait beau, dans cette chemise bleu roi. Attendrie, elle avait noté que sa belle chevelure noire commençait à grisonner sur les tempes. Il avait emprisonné ses doigts dans les siens. Elle espérait que leur enfant hériterait de ses mains.

— Tu seras un vieux papa, comme ton père, avait plaisanté Magda en trinquant à la santé du bébé.

— Moi j’ai pas eu le choix, j’ai dû attendre que les Russes me libèrent. Toi, quelle est ton excuse ? riait Erwin.

Dans le tintement du cristal, Irène avait pensé, il a fait la guerre sur le front de l’Est. Son sourire s’était figé, elle avait volé une gorgée de vin à Wilhelm. Elle avait imaginé l’enfant gambadant dans ce jardin, décorant les arbres avec des œufs peints, préparer des nids de feuilles et de mousse pour le Lièvre de Pâques. D’ici un an ou deux, ne faudrait-il pas mettre en route un petit frère ou une petite sœur ? Cette pensée l’angoissait un peu. Elle avait le temps d’y réfléchir. Après tout, elle n’avait que vingt-huit ans.

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6

« Mamie » en polonais.