Dans les baraquements de l’infirmerie, on leur avait fait prendre un bain. Avec de l’eau chaude, du savon. Un luxe inouï, effrayant. Une détenue infirmière leur avait apporté une chemise de nuit propre. Sabina avait pensé au dernier repas du condamné. Les SS n’avaient pas ces égards. Elle avait demandé à la détenue ce que ça signifiait. « Vous êtes malades. Ils vont vous opérer », lui avait répondu celle-ci. Son regard plein d’effroi fuyait le sien. « Non, nous sommes toutes en bonne santé », avait rétorqué Sabina. La déportée avait disparu sans demander son reste. Une infirmière SS l’avait conduite dans une chambre et lui avait ordonné de s’allonger. La vue des lits blancs l’avait glacée, tant ils paraissaient déplacés dans ce baraquement. Mais s’allonger dans ces draps immaculés lui procurait une telle sensation de bien-être, comme un rêve. Elle était si fatiguée. La Schwester[7] leur avait fait une injection. La panique l’avait gagnée en constatant qu’elle ne pouvait plus bouger. Des questions tournoyaient, terrorisantes. Elle avait fini par sombrer.
Au réveil, elles étaient brûlantes et mouraient de soif. Chacune avait une jambe plâtrée. Les premières heures, Sabina n’avait ressenti qu’un violent mal de tête et une intense faiblesse. La douleur était venue avec la nuit. « Qu’est-ce qu’ils nous ont fait ?… » gémissait Basia, qui n’avait pas seize ans. Elles déliraient de fièvre. De temps à autre, la Schwester ouvrait la porte pour les observer. « Elle attend qu’on crève », pensait Sabina. Derrière la fenêtre, elle voyait les barbelés. Il aurait suffi de les toucher pour que cette douleur s’arrête. Elle tendait les doigts dans le vide.
Le lendemain, leurs jambes étaient si rouges et enflées que le plâtre entamait la chair. Un médecin SS était venu les examiner.
— Il se moquait de nous, dit Sabina. Je l’entends ! « Seid brav, Kleine Kaninchen… Seid brav[8]… », et il rit. Souvent, on nous bandait les yeux. Les médecins SS retirent le plâtre. Ils grattent la blessure et ils mettent des saletés dedans, après ils remettent le plâtre. La douleur… Je n’oublie jamais.
— Pourquoi vous bandaient-ils les yeux ? l’interrompt Irène, horrifiée.
Elle a beau être familière des expériences auxquelles se livraient les médecins SS, ce martyre est insoutenable.
— Ils ne voulaient pas de témoins.
Elles étaient restées une éternité au Revier, trop faibles pour se lever ou avaler la soupe infecte que leur donnait la Schwester. Un jus nauséabond suintait de leurs plâtres.
— Le deuxième jour, nos amies sont venues sous la fenêtre pour avoir des nouvelles. Alors tout le monde a appris ce qui nous arrive.
Un élan de compassion avait saisi les prisonnières. Dans un lieu aussi inhumain, on s’émouvait que ces jeunes filles soient traitées comme des cobayes. Leurs camarades s’étaient relayées à la fenêtre pour leur apporter des trésors : quelques quartiers de pomme, une poignée de groseilles, un peu de mie sucrée.
— Wita les volait dans la cantine des SS, dit Sabina avec un sourire. Elle ne nous connaît pas, et elle fait cette chose dangereuse ! Elle pouvait mourir pour ça. Vous comprenez le prix de ces pommes ? Je n’ai jamais oublié leur goût.
— Vous ne vous connaissiez pas ? demande Irène.
— Non, on savait seulement qu’elle est de Lublin. Au début d’automne, j’ai pu quitter le Revier, avec mes premières béquilles… Des camarades sont mortes mais les opérations continuent. Un soir, Wita a pu nous rendu visite, parce que notre Blockova[9] est polonaise.
Les jeunes filles voulaient lui faire un cadeau mais elles n’avaient rien. À cette époque, celles qui avaient échappé aux expériences travaillaient à l’atelier de couture du camp. Pendant des semaines, elles avaient récupéré des petits morceaux de tissu à la barbe du contremaître allemand. Trop faibles pour travailler, les opérées avaient obtenu de rester dans leur block pour effectuer des travaux de tricot. Elles avaient confectionné un mouchoir pour Wita avec les chutes de tissu. Chaque Kaninchen avait tenu à y broder son prénom.
— On vous appelait comme ça ? Les lapins ? s’étonne Irène.
— Au début, on détestait ce nom. Mais après, tout le monde nous connaissait comme ça, alors… Un instant, je reviens.
Sabina refuse son bras et se lève, s’aidant de ses béquilles. Irène n’ose imaginer l’état de ses jambes.
Elle revient avec le mouchoir.
C’est un patchwork de triangles aux teintes claires que le temps a grisées. Les prénoms brodés forment une constellation : Sabina, Basia, Wanda, Grażyna, Weronika… Au centre, quelques mots en polonais qu’elle n’arrive pas à déchiffrer.
— Ça veut dire : « Pour Wita, si brave et généreuse », lui dit Sabina.
— C’est très beau, murmure Irène.
Ces mots, brave et généreuse, correspondent si bien à la mort qu’elle a choisie.
— Vous savez comment elle est morte ? l’interroge Sabina. Les SS l’ont envoyée au Camp des Jeunes. Il y avait une chambre à gaz, près du crématoire de Ravensbrück. Les Allemands emmènent Wita à la tombée de la nuit. Une des nôtres travaille à la blanchisserie du camp. Le lendemain matin, elle trouve son uniforme dans une pile d’affaires à laver. Le mouchoir était dans la poche. Alors comme ça, on a su.
Irène pense à la lettre d’Elsie, qu’elle a relue une bonne dizaine de fois. Et à ce passage où la gardienne décrit Wita en train de s’occuper du petit garçon. Elle avait récupéré un peu de neige sur le rebord de la fenêtre du block et lui nettoyait le visage avec son mouchoir.
— Vous n’êtes pas pressée ? s’inquiète la vieille dame. Tant mieux. Je vais refaire du thé.
Léon
Sabina appuie ses béquilles contre la bibliothèque et se rassied avec précaution.
— Vous savez, dit-elle, je ne me vois pas comme une victime.
Irène hoche la tête, partagée entre la compassion et l’admiration.
— Vous aimez le théâtre ? demande-t-elle, désignant les affiches sur les murs.
— Oh oui. Avant la guerre, je dansais. Je voulais entrer dans un corps de ballet. Mes parents trouvaient que ce n’est pas une vie respectable pour une jeune fille… En quittant le Revier, j’ai compris que je ne danserai plus jamais. Quand on est jeune, on croit qu’on est immortel. Moi, à dix-huit ans je savais que ma vie est courte. On m’a opérée onze fois. La douleur, elle va et elle vient. Si je parle du camp, ma jambe me fait mal. Je réveille de mauvais souvenirs. Après mon retour de Ravensbrück, j’ai rencontré mon mari. Il dirigeait une troupe de théâtre. Au début je regarde seulement, et puis j’ai voulu essayer. J’adorais ça. Quand je joue, je me sers de mon corps, avec sa faiblesse. Maintenant je suis le personnage, j’oublie le reste. Sur scène, je peux tout faire. Une infirme, une femme fatale, une sorcière…
Irène s’efforce de ne pas regarder les jambes de Sabina, dissimulées par le tissu noir du pantalon. Comment a-t-elle pu survivre, dans ce lieu où la moindre vulnérabilité vous condamnait ? Elle ose lui poser la question.
— Vous savez ce qui nous a sauvées, là-bas ? répond la vieille dame. La solidarité, et la révolte.