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Mon père a réfléchi. Il m’a répondu que mon talent était caché dans mon prénom. « Ewa. En hébreu, ça veut dire “vivante”. Toi Bubele, tu es la petite flamme de la vie. Tu vois, grâce à toi, elle brille sur nous tous. »

Quand il me parle, on dirait qu’il devine. Ma colère s’en va, et je ne suis plus triste.

Le texte s’arrête ici. Au bas de la dernière phrase, l’historienne a écrit à la main : « Rédaction d’Ewa Volmann, datée d’avril 1942. Le sujet était : “Faites le portrait de quelqu’un que vous aimez.” »

Agata

Après avoir quitté l’institut, elle marche longtemps sur le territoire de l’ancien ghetto, à travers les rafales de vent et de neige. Elle ne veut pas quitter tout de suite cette Eva de douze ans. Elle a besoin de se promener sur ses pas.

Après la guerre, ces rues n’ont pas été reconstruites à l’identique comme la vieille ville. On n’y retrouve pas cette impression de trompe-l’œil somptueux. Dans le quartier de Muranów, le paysage urbain porte l’empreinte du réalisme socialiste. Avant de la quitter, la conservatrice l’a prévenue que beaucoup de rues n’existaient plus, ou sous un autre nom. D’autres ont été déplacées. Il faut chercher les rares vestiges, faire de longs détours pour apercevoir un pan de mur du ghetto, une plaque, un monument. L’ancien palais de justice et l’immeuble du Judenrat sont encore debout. L’église Saint-Augustin ne se dresse plus sur un champ de gravats, elle est entourée de rues tranquilles et de squares enneigés. Les Volmann habitaient un peu plus loin, rue Nowolipki. Eva et ses frères fréquentaient la cantine-école du numéro 68. Le premier lot des archives secrètes a été enterré là, dans des caisses en fer-blanc.

L’enfance d’Eva s’est terminée ici. Cinglée par les bourrasques, Irène croise des passants emmitouflés qui promènent leur chien. Qui se souvient du spectacle des Quatre Saisons, des enfants déguisés en flocons et en jonquilles ? Qui se souvient des visages de ceux qui survivaient dans ces rues ? Ce quartier résidentiel est leur cimetière. Il a été bâti avec les ruines ; on a mélangé le béton à la terre funéraire et aux restes des morts. Tout se transforme, rien ne se perd. Elle marche sur eux, et la mélancolie qui l’envahit, comme l’humidité ronge un mur, porte le fantôme des rues effacées, et de ceux qui en étaient l’âme. Est-ce qu’ils hantent les habitants du quartier ? La conservatrice lui a confié que certains entendent jouer du violon dans leur appartement, la nuit. D’autres sont réveillés par des pleurs d’enfants. Irène ne fait que passer, mais ce qu’elle ressent est si fort qu’elle éprouve le besoin de parler à Eva. La petite fille l’intimide moins que la survivante. Elle lui dit : « J’étais lâche. J’avais peur de tes secrets. Mais tu vois, je suis là. »

Frigorifiée, elle traverse l’avenue Jean-Paul-II pour rejoindre l’ancienne prison Pawiak, et marche d’Eva à Wita, trait d’union entre leurs vies brisées. Au moment où Wita y était enfermée, Eva et sa famille survivaient à quelques centaines de mètres. Le musée est fermé, elle continue jusqu’à l’Umschlagplatz. Un monument plein de courants d’air, au bord d’une rue laide où le trafic est dense. C’est là qu’on entassait les Juifs des heures durant ; là qu’on les poussait dans les trains, dans une cohue de larmes et de cris. La simplicité du mémorial figure le piège cerné de murs, l’impuissance et l’angoisse. Un vide sans mots où le vent s’engouffre. Le trait noir qui court sur les murs blancs rappelle les bandes sombres sur l’étoffe du talit[10]. Une forêt d’arbres tombés symbolise l’extermination. Irène s’attarde sur les prénoms gravés dans la pierre.

Son portable vibre dans sa poche. Au bout du fil, la voix de Janina : « Irena, je l’ai retrouvée. »

Brusquement, la vie reprend ses droits.

Ce n’est pas très loin, dans le quartier de Wola. Elles déjeunent dans un bar à lait et Janina lui raconte. Ces quelques jours à veiller sur son époux lui ont permis de chercher la sœur de Wita, Maria Koslowa.

Son mari est mort pendant l’insurrection de Varsovie. En 1944, il était chirurgien à l’hôpital Wolski, qui recueillait les partisans blessés. Les Allemands l’ont exécuté avec le personnel et les malades. Les premiers jours du soulèvement, ils ont massacré des dizaines de milliers de civils dans les quartiers ouest. Ici ou là, des plaques rappellent leur martyre. Maria et les enfants ont eu de la chance. Arrêtés quelques jours plus tard, ils ont été envoyés dans un camp de travail forcé. C’était toujours mieux qu’Auschwitz, ou la tente de Ravensbrück. Dès la libération de la ville, Maria est rentrée chez elle avec ses trois enfants et la petite Agata. Chez elle, c’était un bien grand mot. Dans sa rue, les immeubles ressemblaient à des coquilles vides éventrées par le feu. Ceux qui tenaient encore debout avaient été vandalisés. Comme beaucoup de Varsoviens, Maria Koslowa a vécu avec quatre petits dans des caves sans eau, ni électricité, ni chauffage. Elle travaillait pour les services sociaux de la ville, débordés par l’ampleur de la tâche. Quand elle a demandé à la Croix-Rouge de rechercher le petit Karol, elle habitait toujours à la même adresse. Elle y est morte en 1976, ne s’est jamais remariée. À son enterrement, un représentant du Parti a prononcé un hommage vibrant. Dans son quartier, elle était estimée. Janina a retrouvé une photo publiée dans un quotidien communiste. Une foule en noir entoure la tombe couverte de fleurs et de bougies. Fascinée, Irène observe la femme blonde légèrement en retrait, au deuxième plan. Son regard triste lui rappelle celui de Wita sur le cliché d’Auschwitz. Un homme brun et barbu a la main posée sur son épaule. La légende indique les noms des enfants de la défunte. Parmi eux, Agata Nowik.

— Quand j’ai lu son nom, je n’arrivais pas à y croire, dit Janina. Figurez-vous que c’était ma pédiatre !

— Incroyable ! Mais quel âge avez-vous ? s’étonne Irène.

— Quarante-six ans, rougit Janina.

Avec son visage pulpeux, ses mèches platine et ses pulls en mohair multicolores, elle paraissait beaucoup moins.

— Elle était gentille, Madame Nowik. Elle avait des yeux magnifiques. J’étais amoureuse de son fils, qui était beau comme un dieu. Ils habitaient dans l’immeuble d’en face. De la fenêtre de ma chambre, je voyais leur balcon. Son mari a été emprisonné en 1981, au moment de l’état de siège. Un jour je l’ai croisé dans la rue, il venait d’être libéré. Avec sa barbe noire, il ressemblait à Raspoutine.

— Un militant de Solidarność ?

— Il écrivait dans la presse clandestine. Il est mort il y a une dizaine d’années. Mais elle, elle vit toujours. Elle habite à deux pas. On y va ?

Irène n’en mène pas large. La fille de Wita a survécu à la guerre, à un camp de travail forcé et à deux dictatures. Peut-elle lui parler sans rouvrir ses blessures ?

— Allons-y, répond-elle pour se forcer la main.

Dans la rue tranquille et arborée, rien ne distingue l’immeuble d’Agata Nowik de ses voisins, rectangles de couleur crème entre des allées fraîchement salées. Elles entrent sur les pas d’une résidente et montent les quatre étages à pied. Janina sonne.

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10

Châle traditionnel juif.