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— Il était sans doute le premier à en souffrir, murmure-t-il. La seule chose qui le calmait, c’était de tourner. Se concentrer sur un plan.

Irène l’écoute, convaincue que cette colère impossible à soigner trahit un traumatisme refoulé dans l’enfance. Elle se garde bien de le lui dire.

La petite ville de Fürstenberg est blottie au bord du lac Schwedtsee, qu’un bras de la rivière Havel relie à deux autres lacs. Avant la guerre, cette partie du Brandebourg était déjà le lieu de villégiature des Berlinois, qui venaient se ressourcer dans la fraîcheur de ses eaux bleues et de ses forêts profondes. Himmler avait choisi le site pour sa beauté, son accès facile en train et par bateau, lui dit-elle. Et pour la proximité du village où vivait sa maîtresse.

En approchant du camp, elle reconnaît les chalets des gardiennes SS à leurs balcons de bois et à leurs volets sombres. Et se fige en apercevant deux jeunes filles blondes qui bavardent accoudées à la balustrade, exposant leurs carnations pâles à la brûlure du soleil. L’espace de quelques secondes, le passé se mêle au présent, elle voit Elsie et ses compagnes.

Désormais, c’est une auberge de jeunesse.

Rudi et elle dépassent les villas des officiers SS qui s’échelonnent sur la colline boisée, pour gagner l’esplanade, où une imposante statue en bronze est juchée sur un promontoire.

— On l’appelle la Tragende[11], lui dit-elle. En 1945, les Soviétiques ont libéré le camp et violé les femmes. Y compris les déportées intransportables qu’ils étaient venus sauver. Ils ont détruit les baraquements pour y installer une garnison. À la fin des années cinquante, ils ont inauguré cette statue avec le mémorial. C’est ironique, vous ne trouvez pas ? Brutaliser tant de femmes, et choisir ce symbole pour Ravensbrück.

Saisi, Rudi contemple la déportée qui tient dans ses bras une camarade inconsciente. Son visage triste regarde la ville nichée sur l’autre rive, la pointe de son clocher dardée dans le ciel d’azur. Son pied gauche se lève, prêt à traverser le lac pour la rejoindre. Elle lève vers Fürstenberg sa protégée exténuée, comme pour confronter ses habitants à leur indifférence : Regardez, regardez ce qu’on nous fait ici.

On raconte que la Tragende s’inspire d’Olga Benário, une militante communiste allemande. Elle a donné naissance à une petite fille dans une prison de la Gestapo avant d’être transférée à Ravensbrück. Elle a été assassinée à trente-quatre ans, dans la chambre à gaz d’un centre d’euthanasie. On l’a tuée parce qu’elle était juive. Mais ça n’intéressait pas les Soviétiques qui l’ont choisie comme égérie de la résistance antifasciste. Seules comptaient les vaillantes camarades sacrifiées pour la lutte.

Il a fallu attendre la réunification de l’Allemagne pour qu’une nouvelle narration émerge, accordant leur place à d’autres victimes : les prostituées raflées dans les rues, les témoins de Jéhovah qui refusaient de participer à l’effort de guerre, les fillettes tziganes stérilisées de force et les rescapées juives des marches de la mort, les voleuses à l’étalage et les espionnes anglaises, celles qui ne croyaient plus à la victoire du Reich et celles qui aimaient les femmes, cachaient des proscrits, avaient déplu, désobéi. Parquées ici pour endurer tout ce qu’on peut souffrir dans un corps de femme, un cœur de mère.

— Et maintenant, on déboulonne les plaques d’authentiques résistants allemands sous prétexte qu’ils étaient communistes, commente Rudi, désabusé. Comme s’il fallait toujours réduire l’Histoire à un catéchisme manichéen.

D’ici, le lac semble plus opaque et inquiétant, avec ses reflets glauques et ses nappes sombres. Ses fonds glissants sont tapissés de cendres. On dirait que toute la lumière se concentre de l’autre côté, créant une démarcation entre le monde paisible où naviguent des bateaux de plaisance et l’univers du camp. Sur cette rive, la beauté du paysage est tranchante. Elle coupe le souffle, cisaille l’espoir. Elle vous murmure que personne ne viendra à votre secours.

Tournant le dos à la statue, ils pénètrent dans l’enceinte où se sont noués les destins d’Elsie, de Wita et du petit Léon. Un terrain vide à perte de vue, recouvert d’un gravier noir qui accroche les semelles, comme la croûte d’un volcan. Celui qui en a eu l’idée n’a pas pensé aux survivantes âgées qui viennent se recueillir ici. Des panonceaux jalonnent la roche effritée, indiquant les emplacements des anciens baraquements. Irène retrouve celui du block 32, où Wita a veillé Sabina délirante de fièvre. Deux lignes de tilleuls marquent l’allée centrale du camp, que les Kaninchen ont remontée en béquilles pour protester contre les opérations qui les avaient rendues infirmes. À l’horizon, on distingue les bâtiments de l’atelier de couture où elles ont volé des chutes de tissu pour broder un mouchoir à Wita.

Irène ressuscite pour Rudi les appels épuisants, les stratégies de survie, la solidarité et la résistance. Par moments, elle devine que sa caméra lui manque, qu’il voudrait filmer ce qu’il voit, faire parler les lieux à sa manière. Il veut savoir où était la tente devant laquelle Elsie a croisé Wita pour la première fois. Elle le conduit plus loin, à l’écart. Un panneau évoque le sort de ces milliers de femmes et d’enfants qui n’ont plus de noms ni de visages, dont on ne sait même pas s’ils sont morts ici ou ailleurs. Sur un bord de route, au cours d’un transfert vers un autre camp, ou dans la chambre à gaz de Ravensbrück. Il y a tant de choses qu’on ignore, tant de traces détruites ou perdues.

Dans les locaux de l’ancienne Kommandantur, ils découvrent une salle dédiée aux malades du Revier. Sur une photo, l’une des Kaninchen expose sa jambe ravagée. Un cliché clandestin. Une preuve du crime, si elles venaient à disparaître. Dans une vitrine est exposée une carte adressée à une camarade fraîchement opérée. Le dessin d’un lapin à la patte bandée. Entouré d’une couronne de fleurs, il lape son écuelle sur fond de barbelés. Ses amies ont signé au verso de la carte. Irène y déchiffre avec émotion la signature de Wita, près de celle de Sabina. Au trouble de Rudi, elle sent qu’il réalise tout à coup que cette femme a existé. Celle qui pourrait être sa grand-mère a écrit son nom sans trembler.

— Elle est morte ici ? demande-t-il en ressortant du crématoire.

La douceur de l’air les surprend. Un souffle tiède qui semble monter du lac.

Irène hoche la tête, la chambre à gaz se trouvait à côté du crématoire.

— Et ce camp atroce où on les faisait attendre nues dans la neige, où est-il ?

— Il n’est pas inclus dans la visite. Il se trouvait à environ deux kilomètres.

Elle montre les bois, vers le sud.

— Venez, on y va, lui dit-il.

Ils escaladent la grille cadenassée qui ferme un chemin envahi de broussailles. Plus loin, il se rétrécit entre les arbres. Désormais hors de vue, ils marchent jusqu’aux bâtiments désaffectés de la firme Siemens, qui avait installé près du camp des ateliers et des dortoirs pour les détenues que les SS leur louaient à un prix dérisoire. Elles trimaient douze heures par jour et si elles n’atteignaient pas les objectifs, le contremaître leur explosait la figure sur les machines. Quand elles étaient usées, il suffisait de les envoyer au rebut et d’en commander d’autres.

— Le travail forcé est un rêve de capitaliste, dit Rudi, fixant les branches enchevêtrées qui dépassent des murs écroulés. J’imagine que tous ces gens s’en sont bien tirés, après la guerre ?

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11

Celle qui porte.