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— Aucun bon coup, répète Bina.

— On appelle ça Zugzwang, « obligé de jouer ». Ça veut dire que les noirs seraient en meilleure posture s’ils pouvaient passer leur tour.

— Mais on ne peut pas passer son tour, hein ? On doit faire quelque chose, non ?

— Oui, on doit bouger. Même si on sait que ça va vous conduire au mat.

Landsman voit que tout ça commence à avoir un sens pour Bina, non pas comme indice, preuve ou problème d’échecs, mais comme partie intégrante de l’histoire d’un crime. Un crime commis sur un homme qui s’est retrouvé sans aucun bon coup à sa disposition.

— Comment as-tu fait ? demande-t-elle, incapable de cacher un léger étonnement devant cette démonstration d’agilité mentale de sa part. Comment as-tu trouvé la solution ?

— Je l’ai vue, oui, vue. Mais sur le moment je ne savais pas que je la voyais. C’était une image d’« après » – la mauvaise image, en fait – par rapport à l’image d’« avant » dans la chambre de Shpilman. Un échiquier où les blancs avaient trois cavaliers. Sauf que les jeux d’échecs n’ont jamais trois cavaliers blancs. Alors parfois on doit utiliser autre chose pour remplacer la pièce qu’on n’a pas.

— Un penny ? Ou une balle ?

— Tout ce qu’un homme peut avoir dans sa poche. Un inhalateur Vicks, par exemple.

46.

— La raison pour laquelle tu n’as jamais progressé aux échecs, Meyerle, c’est que tu ne détestes pas assez perdre.

Échappé de l’hôpital avec une vilaine blessure superficielle et, sur lui, ces relents de soupe à l’oignon et de savon « senteurs d’hiver » typiques de l’hôpital de Sitka, Hertz Shemets est étendu sur la banquette du salon de son fils. Ses mollets maigres dépassent de son pyjama comme deux spaghettis non cuits. Ester-Malke a le ticket pour le gros fauteuil club de Berko, tandis que Bina et Landsman ont droit aux sièges de fortune, un tabouret pliant et l’accoudoir de cuir dudit fauteuil. Recroquevillée dans son peignoir, Ester-Malke a l’air endormi et hébété, la main gauche enfouie dans sa poche, tripotant quelque chose que Landsman suppose être le test de grossesse de la semaine précédente. Le chemisier de Bina sort de la ceinture de sa jupe, sa chevelure est en désordre ; l’effet produit tient du buisson, d’une variété de haie ornementale. Le visage de Landsman reflété dans la glace en trumeau accrochée au mur est un empâtement d’ombres et de peaux mortes. Seul Berko Shemets pourrait paraître élégant à cette petite heure du matin, installé sur la table basse devant la banquette, avec son pyjama gris rhinocéros, aux plis et aux revers soigneusement repassés, et ses initiales brodées sur la poche avec de la laine gris souris. Cheveux lissés, joues éternellement vierges de poils ou de rasoir.

— Je préfère perdre, en réalité, dit Landsman. Honnêtement, quand je commence à gagner, je me méfie.

— Je déteste ça, et surtout je détestais perdre face à ton père.

La voix d’oncle Hertz est un croassement amer, la voix de sa grand-tante qui appelle par-delà la tombe ou la Vistule. Fatigué, piteux, il a soif et il souffre, ayant refusé tout médicament plus fort que l’aspirine. L’intérieur de son crâne résonne comme un capot de voiture refermé violemment.

— … Mais perdre face à Alter Litvak, c’était presque aussi désagréable.

Les paupières de l’oncle Hertz papillonnent, puis s’abaissent. Bina tape dans ses mains – une, deux – et les yeux du blessé se rouvrent brusquement.

— Parlez, Hertz, ordonne Bina. Avant de vous endormir ou de tomber dans le coma ou je ne sais quoi. Vous connaissiez Shpilman.

— Oui, je le connaissais, dit Hertz, dont les paupières meurtries ont l’éclat veiné du quartz violet ou d’une aile de papillon.

— Comment l’avez-vous rencontré ? À l’Einstein Club ?

Il fait mine d’acquiescer puis, changeant d’idée, penche la tête de côté.

— Je l’ai connu quand il était gosse. Mais je ne l’ai pas remis quand je l’ai revu, il avait tellement changé. C’était un petit garçon replet. Adulte, il n’était pas gros mais maigre. Un junkie. Il a commencé à traîner à l’Einstein, il jouait aux échecs pour se procurer l’argent de la drogue. Je le voyais là-bas, Frank. Ce n’était pas le patser habituel. De temps en temps, je ne sais pas, je perdais cinq, dix dollars contre lui.

— Tu détestais ça ? demande Ester-Malke et, bien qu’elle ne sache absolument rien sur Shpilman, elle semble avoir anticipé ou deviné sa réponse.

— Non, répond son beau-père. Curieusement, ça m’était égal.

— Tu l’aimais bien.

— Je n’aime personne, Ester-Malke.

L’air peiné, Hertz s’humecte les lèvres, tire la langue. Berko se lève et prend une timbale en plastique posée sur la table basse. Il la porte aux lèvres de son père dans un tintement de glaçons, l’aide à vider la moitié de son contenu sans en renverser. Hertz ne le remercie pas. Il reste un long moment sans bouger. On entend l’eau couler dans son appareil digestif.

— Mardi dernier, reprend Bina avec un claquement de doigts. Voyons, vous êtes allé le voir dans sa chambre, au Zamenhof.

— Je suis monté dans sa chambre. Il m’avait invité, il m’avait demandé de lui apporter le pistolet de Melekh Gaystick. Il voulait le voir. J’ignore comment il savait que je l’avais, je ne le lui ai jamais dit. Et il m’a raconté son histoire. Comment Litvak le poussait à jouer de nouveau au tsaddik pour embringuer les chapeaux noirs. Comment il s’était caché de Litvak, mais il était fatigué de se cacher, toute sa vie il s’était caché. Alors il a laissé Litvak le retrouver, mais pour le regretter aussitôt. Il ne savait pas quoi faire. Il ne voulait pas continuer à se camer, il ne voulait pas arrêter. Il ne voulait pas être ce qu’il était, il ne savait pas comment être ce qu’il était. Alors il m’a demandé si je voulais bien l’aider.

— L’aider comment ? le presse Bina.

Hertz fait la moue, hausse les épaules, et son regard glisse vers un coin sombre de la pièce. Il a près de quatre-vingts ans et jusqu’ici il n’a jamais rien avoué.

— Il m’a montré son satané problème, le mat en deux coups, répond-il. Il a dit qu’il le tenait d’un Russe, il a dit que si je trouvais la solution je comprendrais comment il se sentait.

— Zugzwang, dit Bina.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquiert Ester-Malke.

— C’est quand on n’a plus aucun bon coup possible, explique Bina. Mais il faut quand même bouger.

— Ah ! soupire Ester-Malke, roulant des yeux. Les échecs…

— Ça m’a rendu fou des jours et des jours, poursuit Hertz. Je ne peux toujours pas obtenir un mat en moins de trois coups.

— Fou en c2, lance Landsman. Point d’exclamation.

Hertz met ce qui paraît une éternité à Landsman pour réfléchir à la position, les yeux clos, mais le vieil homme finit par hocher la tête.

— Zugzwang, répète-t-il.

— Pourquoi, mon vieux ? Pourquoi pensait-il que tu ferais ça pour lui ? demande Berko. Vous vous connaissiez à peine.

— Il me connaissait, il me connaissait très bien, je ne sais vraiment pas comment. Il savait combien je détestais perdre, et que je ne pouvais pas laisser Litvak causer cette folie. Je ne pouvais pas. Tout ce à quoi j’ai travaillé toute ma vie. – Il doit avoir un goût amer dans la bouche, il fait une grimace. – Et maintenant regardez ce qui s’est passé. Ils l’ont fait…