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— C’est moi qui suis censée être la lèche-botte de service.

— Parlons-en.

— La lèche-cul.

— Ça me tue.

— Meyer, si je ne peux même pas compter sur toi pour que tu dises aux gros bonnets d’aller se faire voir, pourquoi te garder dans les parages ?

Alors il tente de lui expliquer les considérations qui l’ont conduit à passer sa version personnelle du marché. Il cite quelques-unes des petites choses de Sitka – les conserveries, les violonistes, la marquise du Baranof Theater… – qu’il était content de préserver quand il s’est entendu avec Cashdollar.

— Toi et ton satané Cœur des ténèbres ! s’exclame Bina. Je ne reverrai plus jamais ce film. – Elle réduit sa bouche à un trait dur. – Tu as oublié un truc, ducon, sur ta jolie petite liste. Il te manquait un article, dirais-je.

— Bina.

— Il n’y a pas de place pour moi sur ta liste ? Merde ! Parce que j’espère que tu sais que tu es en tête de la mienne ?

— Comment est-ce possible ? balbutie Landsman. Je ne vois vraiment pas comment ça se pourrait.

— Pourquoi non ?

— Parce que, tu sais, je t’ai trahie, je t’ai laissée tomber. J’ai l’impression de t’avoir lâchement laissée tomber.

— De quelle manière ?

— À cause de ce que je t’ai obligée à faire à Django. Je ne sais pas comment tu peux même supporter de me voir.

— Obligée à faire ? Parce que tu crois m’avoir obligée à tuer notre bébé ?

— Non, Bina, je…

— Laisse-moi te dire une chose, Meyer. – Elle saisit sa main, enfonce ses ongles dans sa peau. – Le jour où tu auras autant de pouvoir sur mes actes, ce sera parce qu’on te demandera si j’ai droit au cercueil en sapin ou à un simple linceul blanc. – Elle lâche sa main, puis la reprend et caresse les petites demi-lunes enflammées qu’elle a imprimées dans sa chair. – Oh, mon Dieu ! Ta main, je suis désolée. Meyer, je suis désolée.

Bien sûr, Landsman est lui aussi désolé. Il s’est déjà excusé plusieurs fois auprès d’elle, seul et en public, oralement et par écrit, selon les règles avec un langage modéré et dans des accès impulsifs : Désolé je suis désolé je suis vraiment vraiment désolé. Oui, il s’est excusé de sa folie, de son comportement erratique, de ses crises de mélancolie et de ses cuites, du cercle de ses années d’exaltation et de désespoir. Il s’est excusé de l’avoir quittée, et de l’avoir suppliée de le reprendre, et aussi d’avoir cassé la porte de leur ancien appartement quand elle avait refusé. Il s’est abaissé, il a déchiré ses vêtements et a rampé aux pieds de Bina. La plupart du temps, en femme tendre et attentionnée, elle a prononcé les mots que Landsman souhaitait entendre. Il l’a priée pour qu’il pleuve et elle lui a administré des douches froides. Mais ce qu’il lui faut vraiment, c’est une inondation pour laver sa vilenie de la face de la terre. Ça ou la bénédiction d’un Yid qui ne bénira plus personne.

— Ce n’est rien, dit Landsman.

Bina se lève, va droit à la poubelle de l’entrée et repêche le paquet de Broadway de Landsman. De la poche de son manteau, elle sort un Zippo tout cabossé, portant l’insigne du 75e régiment de Rangers, et allume une papiros pour chacun des deux.

— On a fait ce qui nous semblait bien à l’époque, Meyer. On disposait de quelques faits, on connaissait nos limites et on appelait ça un choix. Mais nous n’avions pas le choix. Tout ce que nous avions, c’était, je ne sais pas, trois malheureux indices et une carte de nos limites. Et les choses qu’on connaissait, on ne pouvait pas y toucher. – Elle sort le shoyfer de son sac et le tend à Landsman. – Et en ce moment même, si tu me demandes mon avis, et j’ai dans l’idée que tu allais le faire, tu n’as pas non plus vraiment le choix.

Comme il se contente de rester assis en tenant le téléphone, elle ouvre celui-ci d’une pichenette et compose un numéro, puis le lui remet dans la main. Il le porte à son oreille.

— Dennis Brennan, répond le principal et unique occupant du bureau de Sitka de ce grand quotidien américain.

— Brennan, c’est Meyer Landsman à l’appareil.

Landsman hésite encore. De son pouce, il couvre le micro du portable.

— Dis-lui d’amener sa grosse tête jusqu’ici et de nous regarder arrêter ton oncle pour homicide volontaire, souffle Bina. Dis-lui qu’il a vingt minutes.

Landsman essaie de mettre en balance le destin de Berko, de son oncle Hertz, de Bina, des Juifs, des Arabes, de toute cette malheureuse planète sans feu ni lieu contre la promesse qu’il a faite à Mrs Shpilman et à lui-même, même s’il a perdu toute foi dans le destin et les promesses.

— Rien ne m’obligeait à attendre que tu aies traîné ta peau jusqu’en bas de cet escalier dégueulasse, ajoute Bina. J’aurais pu franchir cette satanée porte.

— Ouais, alors pourquoi ne l’as-tu pas fait ?

— Parce que je te connais, Meyer. J’ai vu ce qui t’est passé par la tête pendant que tu étais là-haut à écouter Hertz. J’ai vu que tu avais envie de dire quelque chose. – Elle pousse le portable vers les lèvres de Meyer et effleure celles-ci des siennes. – Alors vas-y et dis-le. Je suis fatiguée d’attendre.

Depuis des jours Landsman pense qu’il a raté sa chance avec Mendel Shpilman, que dans leur exil mutuel à l’hôtel Zamenhof, sans même le savoir, il a foiré son unique chance de rédemption. Mais il n’y a pas de messie de Sitka. Landsman n’a pas d’autre foyer, pas d’autre futur, pas d’autre destin que Bina. La terre qui leur a été promise, à elle et à lui, a seulement pour frontières les franges de leur dais de mariage, les coins écornés de leurs cartes d’adhérents à une confrérie internationale dont les membres transportent leur patrimoine dans une besace, et leur monde au bout de la langue.

— Brennan, dit Landsman. J’ai une histoire pour vous.

Glossaire

Établi par le professeur Léon Chaim Bach,

avec l’assistance de Sherryl Mleynek{Pour la transcription et la traduction françaises des mots yiddish et hébraïques, je me suis fondée sur les recommandations d’Isabelle Rozenbaumas. (N.d.T.)}

Liste d’équivalences de sons :

sh = prononcer [š] comme dans Sacha.

kh = prononcer [C] comme le ch dans l’allemand ach, la jota espagnole, ou le x russe.

s = prononcer [s] comme dans Sacha (z étant réservé au son [z] comme dans zèbre).

u = prononcer [ou],

g = prononcer [g] comme dans garçon.

Alef bays (littéralement « abc ») : l’alphabet hébraïque, employé en yiddish.

Av : juillet-août.

Bashert (adj.) : prédestiné, d’où âme sœur (le basherter ou la bashertè sont le futur compagnon ou la future compagne, l’époux ou l’épouse).

Bik (Russie, littéralement « taureau ») : garde du corps, gros bras, dans l’argot de Sitka.

Blintsè (plur. blintsès) : crêpe fourrée, le plus souvent de fromage blanc.

Bulgar : air de danse traditionnel joué par des klezmorim.

Casher, kosher ou cacher : conforme à la loi juive ; la nourriture casher obéit au système des règles alimentaires juives.