— Je… Je crois… répondit le vieux dirigeant.
— Où est-il ?
Charles Parquérin tourna la tête sur le côté, comme s’il luttait une dernière fois pour ne pas parler.
— Où est-il ?
— En France.
— Son adresse !
— Je ne l’ai pas vu depuis longtemps.
— Son adresse !
— 113, rue des Peupliers… À Rosny-sous-Bois.
Sarah sentit Christopher se crisper derrière elle. Elle se retourna. Il était livide, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés de terreur.
— Quoi ? chuchota-t-elle.
Il ne bougeait plus.
— Christopher ! Qu’est-ce qu’il se passe ?
— C’est… l’adresse de mes parents.
– 19 –
Juste au-dessous d’eux, dans la cave, les deux hommes qui avaient torturé le vieux dirigeant de Gentix échangèrent quelques mots en russe. Puis le plus grand des deux s’adressa à Charles Parquérin :
— On va aller à l’adresse que tu nous as donnée. Toi, tu vas rester ici jusqu’à ce qu’on revienne. Si tu nous as menti… (il nettoya une croûte de sang séché sous un ongle) on reprendra tout à zéro. Jusqu’à ce que tu comprennes. C’est clair ?
Charles Parquérin geignit, la tête branlante sur sa poitrine. Le plus trapu des deux malfrats le bâillonna.
Sarah fit signe à Christopher de remonter doucement les marches. Mais il était encore sous le choc de ce qu’il venait d’entendre. Les deux tueurs gravissaient désormais l’escalier en échangeant des paroles en russe. Sarah jura entre ses dents et secoua Christopher. Désorienté, il se redressa d’un coup et remonta à toute vitesse sans penser au boucan qu’il faisait.
— Cтоп[2] ! brailla l’un des deux Russes.
Sarah jura entre ses dents et tira une balle au jugé pour se laisser le temps de rejoindre Christopher. La réplique ne se fit pas attendre et des morceaux de l’encadrement de la porte du sous-sol volèrent en éclats.
Ils franchirent le hall, jaillirent à l’extérieur et traversèrent le jardin en courant de toutes leurs forces.
— Qu’est-ce que tu fais ! vociféra Sarah en voyant Christopher sortir son téléphone de sa poche.
La police devait aller chercher Simon immédiatement. Sans répondre, il composa le 1 puis s’apprêtait à appuyer sur le 7 quand un nouveau coup de feu éclata l’écorce d’un arbre juste à côté de lui.
Christopher lâcha le portable qui tomba à terre. Il se baissa brutalement pour le chercher.
— Christopher, non ! lui ordonna Sarah en le tirant par le bras.
Mais Christopher ne réfléchissait plus clairement. Il ne pensait qu’à sauver Simon. Il se dégagea d’un mouvement brusque, fouillant le sol à toute vitesse à la recherche de son téléphone.
Sarah se positionna devant lui.
— Prends la voiture, tu arriveras avant la police !
Sarah tira deux coups de feu en direction des ombres qui venaient de surgir hors de la maison.
— Maintenant ! lança Sarah.
Christopher essaya de se remettre à courir, trébucha, entendit un nouvel échange de coups de feu, se releva et fondit vers le chemin menant au portail d’entrée. Il courait les mains devant le visage, ignorant les griffures et les gifles des branches.
Quand il repéra enfin la grille de sortie, il fonça droit vers la voiture, enclencha la clé et démarra en trombe. Il fit une dizaine de mètres avant de s’arrêter et de regarder dans son rétroviseur.
Et alors qu’il espérait voir Sarah courir vers lui, c’est la silhouette d’un de ses poursuivants qui jaillit d’entre les arbres.
Christopher écrasa l’accélérateur.
Le cœur battant à tout rompre, les mains crispées sur le volant, il avala la quinzaine de kilomètres qui le séparaient du domicile parental dans un cauchemar d’angoisse. Nathaniel Evans, quel qu’il soit, ne pouvait pas résider à l’adresse de ses parents. Il y avait forcément une erreur. Parquérin voulait se venger des découvertes d’Adam en faisant tuer toute sa famille. C’était la seule explication possible.
Christopher arriva enfin devant le vieux pavillon en meulière, se gara en hâte, sortit de la voiture et se rua vers la porte d’entrée.
Il manqua glisser sur les dalles mouillées du perron, sortit la clé de la maison de ses parents et ouvrit la porte. Sans se préoccuper du bruit qu’il faisait, il grimpa à l’étage, parcourut le couloir en un clin d’œil, pénétra dans le bureau de son père et poussa un soupir de soulagement en voyant Simon enroulé dans ses couvertures sur le canapé-lit.
Christopher calma sa respiration et s’approcha du petit garçon pour lui caresser les cheveux.
— Simon, chuchota-t-il. C’est moi, mon chéri. Désolé de te réveiller en pleine nuit, mais il faut qu’on parte. Tout de suite.
Sans lui laisser le temps de prendre conscience de ce qui lui arrivait, Christopher le prit par la main et accéléra sa sortie du lit.
— Non… Je suis fatigué, gémit l’enfant.
— Je sais, mais tu vas pouvoir dormir à la maison. Allez, viens.
Simon se redressa, les yeux embués de sommeil, puis se leva. Christopher le tira par le bras vers la porte de la chambre.
— Mais… mes affaires, se plaignit Simon.
— On reviendra les chercher. Viens.
Ils sortirent de la chambre. Simon fronça les sourcils en regardant Christopher.
— Pourquoi tu saignes de la figure ?
Dans la précipitation, Christopher avait oublié sa blessure et l’apparence effrayante qu’il devait avoir maintenant que les chairs étaient gonflées.
— Je me suis fait mal bêtement. Je te raconterai dans la voiture, tu verras, ça vaut le coup. Allez, en route ! dit-il en faisant trottiner Simon devant lui.
Combien de temps lui restait-il avant que les tueurs ne débarquent ? Sarah était-elle parvenue à les neutraliser ? Avait-elle succombé ? Même s’il renâclait à envisager cette hypothèse, il devait faire preuve de pragmatisme s’il voulait sauver Simon et ses parents. Et, par conséquent, faire comme si Sarah était morte et que les tueurs allaient arriver d’une minute à l’autre.
— Je t’en supplie, Simon, dépêche-toi.
— Mais on va où ?
Christopher ouvrit la porte de la chambre de ses parents et se rendit vite compte qu’il n’y avait que sa mère dans le lit.
— Maman ! Maman, réveille-toi…
Sa mère avait toujours eu le sommeil lourd et Christopher dut s’y reprendre à deux fois. Marguerite se redressa alors en sursaut.
— Seigneur… Christopher, qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Viens avec moi, il ne faut pas rester ici.
— Quoi ? Mais… tu es devenu fou ?
— Maman, fais-moi confiance, lève-toi ou tu risques de te faire tuer.
— De me faire… Mais mon Dieu, qu’est-ce que tu t’es fait au visage ? demanda-t-elle paniquée en repoussant les couvertures.
— Je te dis de me croire et de venir avec moi, s’impatienta Christopher en regardant par la fenêtre pour vérifier qu’aucune voiture n’était encore arrivée.
Sa mère réalisa alors que Simon était dans la chambre.
— Simon, mon chéri, ça va ? demanda-t-elle en lui caressant la joue.
Le petit garçon fit une moue et tourna la tête. Christopher ne laissa pas le temps à sa mère de s’appesantir et la saisit par la main pour l’entraîner en dehors de la chambre. Ils traversèrent le couloir en hâte et descendirent l’escalier.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe à la fin ! Qui va me tuer ?
— Où est papa ? l’interrompit Christopher.
— Je ne sais pas. Il a dû aller boire un verre de lait et lire le journal, comme toutes les fois où il fait des insomnies.