— Je vais vous baliser les arbres. Vous n’aurez qu’à suivre les repères.
Sarah salua Edmundo et se retourna pour constater que Christopher était déjà en train de pénétrer dans l’épaisse végétation qui les séparait de leur destination. Elle le rejoignit pour bénéficier de sa trace.
Malgré la densité du massif, il progressait vite, ne se souciant ni des feuilles tranchantes qui lui cinglaient le visage ni des toiles d’araignée qui s’enveloppaient autour de ses bras et de ses cheveux jusqu’à lui rentrer dans la bouche. Enfin proche du but, il avançait avec une détermination aveugle, l’urgence chevillée au corps.
Sarah eut même du mal à le suivre et, quand elle émergea à son tour de l’enchevêtrement de plantes, Christopher lui tournait le dos, immobile, regardant droit devant lui.
Sur un plateau envahi par les herbes sauvages, cerné par de hautes ramures et accolé au flanc du volcan se trouvait un baraquement pas plus haut qu’une cabane d’ouvrier, aux murs de pierre blanche salis de traînées noires et en partie recouverts de lianes et de fougères.
Au-dessus de ce qui avait jadis dû être la porte d’entrée pendait un panneau rouillé sur lequel on pouvait encore déchiffrer : « Nasa Center. Deep Space Station. Danger. Keep out.[3] »
Sarah fit signe à Christopher qu’elle passait la première. Elle avança avec une prudence infinie, son regard fouillant chaque centimètre du sol infesté par les herbes folles avant d’y poser le pied. Elle avait du mal à croire à la rumeur du terrain miné, mais mieux valait ne pas prendre de risques inutiles.
Derrière elle, elle pouvait percevoir le souffle impatient de Christopher qui se retenait de ne pas courir vers l’entrée du bâtiment.
— Attends, dit-il soudain.
Sarah s’immobilisa comme s’il allait lui annoncer qu’elle venait de marcher sur une mine. Mais il avait les yeux levés vers la montagne. Il recula de quelques pas, le regard brillant d’excitation.
— C’est ici que la photo de mon père a été prise. J’en suis sûr. Regarde.
Sarah approuva en reconnaissant à son tour l’angle de la prise de vue. Elle étouffa vite la satisfaction d’avoir trouvé ce qu’ils cherchaient pour rester concentrée.
— Ne perdons pas de temps. Il nous reste à peine cinq heures avant la fin de l’ultimatum de Lazar.
Tressaillant au rappel du morbide compte à rebours, Christopher suivit Sarah, troublé à l’idée de fouler un sol que son bourreau de père avait arpenté quarante ans auparavant.
Parvenue au pied des marches menant à l’entrée, Sarah se détendit.
Une brise fit plier les herbes et bruisser les feuilles des arbres autour d’eux. Ils frissonnèrent. Leurs corps s’étant refroidis après l’effort, la sueur leur glaça la peau. Ils revêtirent pulls et manteaux et gravirent le court escalier recouvert de lierre jusqu’au seuil du baraquement.
Une chaîne attachée par un cadenas entourait les deux poignées de porte.
— Le cadenas n’est pas très épais, remarqua Sarah. Avec une lourde pierre, on devrait en venir à bout.
Il leur fallut une demi-heure avant de trouver plusieurs pierres ni trop lourdes ni trop légères pour percuter le cadenas avec le plus d’efficacité.
À chaque coup que Christopher portait, le bruit du choc résonnait contre le flanc de la montagne, inquiétant Sarah. Pourvu que personne ne les entende depuis la base militaire.
Enfin, après avoir s’être relayés trois fois, l’anneau métallique du cadenas se tordit et finit par se briser, libérant la chaîne qui glissa au pied de la porte.
Sarah fit un signe de tête à Christopher et ils poussèrent chacun un pan de porte. C’est elle qui posa le premier pied à l’intérieur du baraquement. Derrière, Christopher referma le battant, les plongeant dans l’obscurité.
Sarah alluma sa lampe torche.
Devant eux s’élançait un étroit couloir qui se perdait dans la pénombre. Du peu qu’ils distinguaient dans le halo de lumière, il distribuait quatre portes. La première en entrant à gauche était entrouverte. Tout comme celle qui se trouvait sur leur droite, d’ailleurs estampillée du logo de la Nasa. Un peu plus loin, au milieu du corridor, un autre battant était entrebâillé. Le couloir se terminait par une porte à double battant.
Sur le sol en lino gris crevassé et gondolé s’étalaient des papiers mangés de poussière, et même ce qu’il restait d’un vieux tee-shirt. Les dalles de polystyrène qui composaient le plafond avaient été rongées, probablement par des larves de coléoptères, et les trous béants laissaient entrevoir un réseau de câbles électriques dont certains avaient fini par pendre dans le vide. Enfin, une odeur de moisi et de renfermé empoisonnait l’air.
Christopher ramassa quelques-uns des papiers froissés qui traînaient par terre en demandant à Sarah de bien vouloir l’éclairer. Tous étaient recouverts de colonnes de chiffres imprimés, à moitié effacés par le temps, mais où l’on pouvait encore discerner le logo « Nasa ».
— J’espère que tout ce qu’on va trouver ici ne concerne pas que la Nasa…
Il laissa retomber les documents sur le sol et avisa sur le mur un interrupteur qu’il enclencha. Comme il s’en doutait, il ne se passa rien. Il entra dans la première pièce à droite en repoussant un fil qui pendait du plafond.
C’était une salle de bains carrelée, munie de deux lavabos maculés de filets de rouille qui avaient coulé des robinets et d’une douche au rideau noir de moisissures. Dans un renfoncement, une porte ouvrait sur un cabinet de toilette dont la cuvette était asséchée. Par terre s’entassaient plusieurs magazines américains datant de l’année 1968. Sur le haut de la pile, un Life déplorant l’assassinat de Martin Luther King et un exemplaire de Rolling Stone avec John Lennon et sa compagne Yoko, nus, de dos.
Après avoir éclairé les recoins de la pièce sans rien y voir d’intéressant, ils ressortirent et entrèrent dans le local d’en face.
C’était apparemment une chambre. Il ne restait que le sommier métallique d’un lit et une commode en contreplaqué dont les tiroirs grands ouverts étaient remplis de vêtements d’homme dévorés par les mites, à l’exception d’une chemise plus épaisse brodée de l’écusson de la Nasa.
Interpellée par quelque chose qui venait de passer dans le halo de sa lampe, Sarah s’accroupit et ramassa un vieux magazine sali et terne. C’était le numéro du 12 octobre 1968 du New York Times dont la une se partageait entre la cérémonie d’ouverture des JO et les contestations étudiantes contre la guerre au Viêtnam. Elle l’ouvrit et un petit objet glissa d’entre les pages.
Elle l’éclaira et le souleva à hauteur de regard : une chaînette en or se terminant par un pendentif représentant Jésus-Christ sur la croix.
— Ils sont vraiment partis comme des voleurs pour même oublier leurs effets de valeur, commenta Christopher. Ça nous laisse l’espoir que mon père et ses collègues aient abandonné des éléments importants de leurs recherches.
Ils ressortirent de la chambre abandonnée et s’enfoncèrent un peu plus loin dans le couloir, leurs pas craquant parfois sur ce qui devait être de fins morceaux de verre.
Ils entrèrent dans la troisième pièce sur leur droite. Il s’agissait aussi d’une chambre munie du même sommier métallique sur lequel restaient le matelas, des draps et une couverture. Sur une armoire était encore affiché un poster de « Waiting for the Sun » des Doors. Dans le tiroir de la petite table de chevet, ils trouvèrent une quarantaine de dollars en billets et petite monnaie ainsi qu’une bible, une calculatrice, un paquet de cigarettes Benson & Hedges quasiment plein, une boîte d’allumettes et une pochette cartonnée d’où dépassaient plusieurs feuilles. Christopher s’en empara d’un mouvement brusque.