Moiraine eut un sursaut. « Masema. Oui. Bien sûr. Il m’était sorti de l’esprit. » Sa voix s’affermît. « La prochaine fois que je verrai Masema, il regrettera que quelqu’un ne lui ait pas écorché la peau pour en faire des bottes. » Elle claqua la porte derrière elle avec tant de force que le bruit résonna dans le couloir.
« Silence ! » L’ordre avait fusé à l’autre bout du couloir. « J’ai un mal de tête fou.
— Ah. » Furlan se savonna les mains dans une direction, puis les frotta dans l’autre. « Ah. Pardonnez-moi, Maître Andra, mais Dame Alys paraît redoutable.
— Seulement pour ceux qui lui déplaisent, répliqua Lan sans sourciller. Elle mord plus qu’elle n’aboie.
— Ah. Ah. Ah. Vos chambres sont par ici. Ah, ami Ogier, quand Maître Andra m’a dit que vous veniez, j’ai fait descendre du grenier un vieux lit ogier qui y ramassait la poussière depuis voilà trois cents ans ou davantage. Tenez, il… »
Perrin laissa les mots glisser sur lui, sans plus les entendre qu’un caillou de rivière l’eau qui coule. La jeune femme aux cheveux noirs le préoccupait. Et l’Aiel encagé.
Une fois dans sa propre chambre – une petite au fond ; Lan ne s’était donné aucune peine pour rectifier l’impression de l’hôtelier que Perrin était un serviteur-il agit machinalement, toujours plongé dans ses pensées. Il détendit son arc et l’accota dans un coin – le garder trop longtemps tendu abîmait aussi bien l’arc que la corde – déposa son rouleau de couchage et ses fontes près de la table de toilette et jeta son manteau par-dessus. Il suspendit ses ceintures avec carquois et hache à des parères fixées au mur et faillit se coucher sur le lit avant qu’un bâillement à se décrocher les mâchoires lui rappelle combien cela risquait d’être dangereux. Le lit était étroit, et son matelas bossue comme bourré de noyaux de pêche ; il avait l’air plus accueillant que tous les autres lits dont il se souvenait. Au lieu de s’étendre, il s’assit sur le tabouret à trois pieds et réfléchit. Il aimait toujours étudier les choses à fond.
Un moment plus tard, Loial frappa à la porte et passa la tête par l’embrasure. Les oreilles de l’Ogier frémissaient littéralement d’excitation et son sourire fendait presque sa large figure en deux. « Perrin, vous n’allez pas le croire ! Mon lit est en bois chanté ![5] Alors il doit avoir plus de mille ans. Aucun Chanteur-d’Arbre n’a chanté un objet aussi grand depuis au moins ce temps-là. Moi-même, je ne voudrais pas essayer et je possède le don à un plus haut degré que la plupart, à présent. Ma foi, en toute franchise, nous ne sommes plus très nombreux à avoir ce talent. N’empêche que je suis parmi les meilleurs de ceux qui peuvent chanter du bois.
— Très intéressant », commenta Perrin. Un Aiel dans une cage. C’est ce qu’a dit Min. Pourquoi cette jeune fille me regardait-elle avec cette insistance ?
« C’est ce que je pensais. » Loial paraissait un peu déçu qu’il ne partage pas son enthousiasme, mais Perrin voulait uniquement réfléchir. « Le dîner est prêt en bas, Perrin. Ils ont préparé ce qu’ils avaient de meilleur au cas où les Chasseurs désireraient quelque chose, mais on nous en servira aussi.
— Allez-y, Loial. Je n’ai pas faim. » Les arômes de viandes en train de cuire montant de la cuisine ne l’intéressaient pas. Il remarqua à peine le départ de Loial.
Les mains sur les genoux, bâillant de temps en temps, il essaya d’éclaircir la question. Cela ressemblait à un des puzzles que forgeait Maître Luhhan, les pièces de métal semblant reliées de façon inextricable. Pourtant il y avait toujours une manière de séparer les serpentins et les boucles de métal, et il devait ici aussi y avoir une solution.
La jeune fille l’avait dévisagé. Les yeux de Perrin pouvaient être une explication, si ce n’est que l’hôtelier n’en avait pas tenu compte et que personne parmi les autres ne les avait remarqués. Ils avaient un Ogier à contempler, des Chasseurs en Quête du Cor de Valère dans la maison, ainsi qu’une Dame venue s’y loger et un Aiel encagé sur la grand-place. Rien d’aussi peu important que la couleur des yeux de quelqu’un ne pouvait retenir leur attention ; rien concernant un serviteur ne pouvait rivaliser avec le reste. Alors pourquoi m’a-t-elle choisi comme point de mire ?
Et l’Aiel dans la cage ? Ce que voyait Min était toujours important. Mais en quoi ? Qu’était-il censé faire ? J’aurais pu empêcher ces enfants de continuer à jeter des cailloux. J’aurais dû. Il eut beau se dire que les adultes l’auraient envoyé s’occuper de ses propres affaires, qu’il était un étranger dans Remen et que l’Aiel ne le concernait en rien. J’aurais dû essayer.
Aucune réponse ne lui vint, aussi recommença-t-il depuis le début avec patience, puis encore et encore. Il ne trouva toujours rien à part le regret de ce qu’il n’avait pas fait.
Au bout de quelque temps, il s’avisa que la nuit avait fini par tomber. La pièce était obscure sauf à l’endroit où un peu de clarté filtrait par l’unique fenêtre. Il songea à la chandelle de suif et à la boîte d’amadou avec briquet à silex qu’il avait remarquées sur le manteau de l’étroite cheminée, mais il y avait assez de lumière pour sa vision. Il faut que je fasse quelque chose, non !
Il boucla sa ceinture où était suspendue la hache, puis s’arrêta. Il l’avait attachée sans y penser ; porter cette hache lui était devenu aussi naturel que respirer. Il n’aimait pas ça. Il garda néanmoins la ceinture autour de sa taille et sortit.
La lumière montant par l’escalier semblait presque éclatante en comparaison de sa chambre. Des conversations et des rires parvenaient de la grande salle et des odeurs de nourriture en train de cuire dans la cuisine. Il suivit le couloir jusqu’au-devant de l’auberge, jusqu’à la chambre de Moiraine, frappa une fois et entra. Et s’arrêta, le feu aux joues.
Moiraine serra autour d’elle le peignoir bleu pâle posé sur ses épaules. « Tu veux quelque chose ? » demanda-t-elle d’un ton détaché. Elle tenait à la main une brosse à cheveux au dos en argent et ses cheveux noirs, dévalant le long de son cou en vagues sombres, luisaient comme si elle venait de les brosser. Sa chambre était beaucoup plus élégante que la sienne, avec des lambris de bois ciré sur les murs, des lampes en argent ciselé et un bon feu flambant dans le vaste âtre en brique. L’air sentait le savon parfumé à la rose.
« Je… croyais que Lan était ici, réussit-il à expliquer. Vous deux êtes toujours en train de conférer et je croyais qu’il… je croyais…
— Qu’est-ce qu’il te faut, Perrin ? »
Il respira à fond. « Est-ce Rand le responsable de ce qui se passe ici ? Je sais que c’est lui que Lan a suivi jusque-là, et cela me semble si bizarre – les Chasseurs, les Aiels – mais est-ce de son fait ?
— Je ne le pense pas. J’en saurai plus quand Lan me racontera ce qu’il a découvert ce soir. La chance aidant, ce qu’il trouve me facilitera de choisir la décision que je dois prendre.
— Choisir ?
— Il y a deux possibilités. Que Rand ait franchi la rivière et se rende à Tear à travers la campagne. Ou qu’il se soit embarqué sur un bateau filant vers l’aval jusqu’à Illian, ce qui oblige à s’embarquer de nouveau là-bas sur un autre à destination de Tear. De cette façon, le voyage compte des lieues de plus, mais dure des jours en moins.
— Je n’ai pas l’impression que nous le rattraperons, Moiraine. Je ne sais comment il y arrive mais, même à pied il reste en avance sur nous. Si Lan ne se trompe pas, nous sommes encore à une demi-journée derrière lui.