— Je le soupçonnerais presque d’avoir appris à Voyager[6], dit Moiraine en se rembrunissant légèrement, si ce n’est que dans ce cas il se serait rendu directement à Tear. Non, il a en lui le sang de grands marcheurs et de puissants coureurs sur de longues distances. N’empêche, nous opterons peut-être de toute façon pour la rivière. Si je ne peux pas le rejoindre, je serai à Tear pas longtemps après lui. Ou je l’attendrai. »
Perrin changea de position, mal à l’aise ; le ton de Moiraine impliquait une froide promesse. « Un jour, vous m’avez dit que vous pouviez déceler un Ami du Ténébreux, quelqu’un en tout cas profondément enfoncé dans l’Ombre. Lan aussi. Avez-vous senti quelque chose comme cela ici ? »
Moiraine eut un reniflement audible et se retourna vers un grand miroir dressé sur des pieds ornés d’un beau travail d’incrustations d’argent. Serrant d’une main contre elle son peignoir, elle passa de l’autre la brosse dans ses cheveux. « Très peu d’êtres humains sont perdus à ce point-là, Perrin, même parmi les pires Amis du Ténébreux. » La brosse s’immobilisa à mi-course. « Pourquoi demandes-tu cela ?
— Il y avait dans la salle commune une jeune fille qui me regardait fixement. Pas vous et Loial, comme tous les autres. Moi. »
La brosse se remit en mouvement et un sourire détendit brièvement les lèvres de Moiraine. « Tu oublies parfois, Perrin, que tu es un beau garçon. Il y a des jeunes filles qui admirent une paire d’épaules. » Il émit un grognement et oscilla d’un pied sur l’autre. « Y avait-il autre chose, Perrin ?
— Heu… non. » Elle ne pouvait lui apporter aucune aide en ce qui concernait la vision de Min, sinon lui dire ce qu’il savait déjà, que cette vision était importante. Et il ne voulait pas lui raconter ce qu’avait vu Min. Ou que Min avait vu quoi que ce soit, d’ailleurs.
De retour dans le couloir, la porte refermée, il s’adossa un instant contre le mur. Ô Lumière, entrer comme ça chez elle et elle… C’était une jolie femme. Et probablement assez âgée pour être ma mère, sinon plus. Il songea que Mat l’aurait probablement invitée à danser dans la grande salle. Non, il ne l’aurait pas fait. Même Mat n’est pas assez fou pour essayer le coup du charme sur une Aes Sedai. C’est vrai que Moiraine dansait. Lui-même avait dansé une fois avec elle. Et failli trébucher sur ses propres pieds tous les deux pas. Cesse de penser à elle comme à une jeune villageoise simplement parce que tu as vu… C’est une bougre d’Aes Sedai ! Tu as cet Aiel dont tu dois t’occuper. Il se secoua et descendit.
La grande salle était bondée à refus, toutes les chaises occupées, y compris des tabourets et des bancs rajoutés, et ceux qui n’avaient nulle part où s’asseoir étaient debout le long des murs. Il ne vit pas la jeune fille aux cheveux noirs, et personne ne s’intéressa à lui quand il traversa précipitamment la salle.
Orban était installé seul à une table, sa jambe bandée posée sur une chaise garnie d’un coussin, avec une pantoufle souple sur ce pied-là, une coupe d’argent à la main, que les serveuses s’affairaient à maintenir pleine de vin. « Oui-da, déclarait-il à l’intention de la salle entière, nous savions que les Aiels sont des combattants redoutables, Gann et moi, mais nous n’avions pas le temps d’hésiter. J’ai dégainé mon épée et talonné les côtes du Lion… »
Perrin sursauta avant de prendre conscience que l’autre parlait de son cheval qui s’appelait Lion. Je le croirais volontiers capable de dire qu’il chevauche un lion. Il ressentit une certaine confusion ; qu’il n’éprouvât pas de sympathie envers cet homme n’était pas une raison pour supposer que ce Chasseur pousserait aussi loin la vantardise. Il se hâta de sortir sans regarder en arrière.
La rue devant l’auberge était aussi bondée qu’à l’intérieur, les gens qui n’avaient pas pu pénétrer dans la salle commune regardaient par les fenêtres et deux fois plus se tassaient près de la porte pour entendre le récit d’Orban. Pas un ne se retourna sur Perrin, bien que son passage ait soulevé des marmonnements de protestation chez ceux qui se voyaient refoulés un peu plus loin du seuil.
Tous les gens sortis de chez eux devaient s’être rassemblés à l’auberge, car il ne rencontra personne en se rendant sur la place. Parfois une ombre passait derrière une fenêtre éclairée, mais c’était tout. Il avait cependant la sensation d’être observé et il inspecta les lieux autour de lui avec malaise. Rien que des rues plongées dans le noir que ponctuait çà et là le rayonnement de fenêtres. Autour de la place, la plupart des fenêtres étaient éteintes sauf quelques-unes dans les étages.
Le gibet se dressait comme il s’en souvenait, l’homme – l’Aiel – toujours dans la cage suspendue trop haut pour qu’il puisse l’atteindre. L’Aiel semblait éveillé – du moins avait-il la tête droite – mais pas un instant il n’abaissa les yeux vers Perrin. Les pierres qu’avaient lancées les enfants étaient éparpillées au-dessous de la cage.
Celle-ci était accrochée à une corde épaisse, nouée autour d’un des barreaux du dessus, qui passait par une lourde poulie fixée à la traverse jusqu’à deux taquets saillant de chaque côté de la poutre verticale à hauteur de la taille de Perrin. Le surplus de corde gisait lové négligemment en tas au pied du gibet.
Perrin regarda de nouveau autour de lui, fouillant des yeux la place obscure. Il avait encore le sentiment d’être observé, mais il ne vit toujours rien. Il dressa l’oreille et n’entendit rien. Il sentit l’odeur de fumée et de cuisine venant des maisons, celle de sueur humaine et de sang séché venant de l’occupant de la cage. De celui-ci n’émanait pas d’odeur de peur.
Son poids, puis il y a la cage, songea-t-il en s’approchant du gibet. Il ne savait pas quand il avait décidé de le faire ni même s’il en avait réellement pris la décision, mais il savait qu’il le ferait.
Crochant une jambe autour de la massive poutre verticale, il tira sur la corde, hissant suffisamment la cage pour obtenir un peu de mou. La secousse imprimée à la corde lui indiqua que l’homme dans la cage avait fini par bouger, mais il était trop pressé pour s’interrompre et lui expliquer sa manœuvre. Le mou lui permit de dégager la corde tournée autour des taquets. Continuant à s’arc-bouter de la jambe contre la poutre, filant la corde main sur main, il abaissa la cage jusqu’au sol dallé.
L’Aiel le regardait à présent, l’examinant en silence. Perrin ne dit rien. Quand il vit la cage de près, il pinça les lèvres. Quand on fabrique quelque chose, même une chose comme ça, elle doit être fabriquée convenablement. La totalité de la façade de la cage était constituée d’une porte, fixée par des charnières grossières façonnées par une main pressée, fermée au moyen d’un solide cadenas de fer unissant les extrémités d’une chaîne aussi mal forgée que la cage. Il passa en revue la chaîne jusqu’à ce qu’il trouve le maillon le plus faible, puis inséra dedans le robuste côté pique de sa hache de guerre. Une brusque torsion du poignet ouvrit le maillon. En quelques secondes, il avait séparé la chaîne en deux, l’avait écartée dans un cliquetis de métal et avait ouvert le devant de la cage.
L’Aiel y était assis, les genoux encore au menton, et le dévisageait.
« Alors ? chuchota Perrin d’une voix étouffée. Je l’ai ouverte, mais je n’ai fichtrement pas l’intention de vous porter. » Il jeta précipitamment un coup d’œil circulaire à la place plongée dans le noir. Toujours rien ne bougeait, mais il continuait à conserver l’impression que des yeux l’observaient.
« Vous êtes fort, Habitant des Terres Humides. » L’Aiel ne remuait que les muscles de ses épaules pour les dégourdir. « Il a fallu trois hommes pour me hisser là-haut. Et maintenant vous me descendez. Pourquoi ?