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« Sauteur, comment te trouves-tu ici ? Je t’ai vu mourir. Je t’ai senti mourir ! »

Tous sont ici. Tous nos frères et sœurs qui sont, tous ceux qui étaient, tous ceux qui seront. Perrin savait que les loups ne sourient pas, pas à la manière des humains, mais pendant un instant il eut l’impression que Sauteur souriait d’une oreille à l’autre. Ici, je fends les airs comme les aigles. Le loup se ramassa sur lui-même et bondit, s’élançant en l’air. Qui le porta de plus en plus haut jusqu’à n’être plus qu’un point dans le ciel et une dernière pensée vint. Planer[7].

Perrin le suivit du regard, bouche bée. Il y a réussi. Ses yeux le brûlèrent soudain et il s’éclaircit la gorge et se frotta le nez. D’ici que je me mette à pleurer comme une gamine il n’y a qu’un pas. Instinctivement, il examina les alentours pour vérifier si personne ne l’avait vu et, à la même seconde, tout changea.

Il était debout sur une hauteur, environné de creux et de bosses indistincts et noyés dans l’ombre. Qui donnaient l’impression de disparaître trop vite dans la perspective. Rand se tenait debout au-dessous de lui. Rand et un cercle irrégulier de Myrddraals et d’hommes et de femmes au-delà desquels semblait porter sa vision. Des chiens hurlaient quelque part dans le lointain et Perrin comprit qu’ils chassaient quelque chose. L’odeur de Myrddraals et la puanteur de soufre qui brûle emplissaient l’air. Les poils de la chair de Perrin se hérissèrent.

Le cercle de gens et de Myrddraals se rapprocha de Rand, tous marchant comme dans leur sommeil. Et Rand commença à les tuer. Des boules de feu jaillirent de ses mains et en consumèrent deux. Des traits de foudre s’abattirent d’en haut pour en brûler d’autres. Des barres de lumière pareilles à de l’acier chauffé à blanc sortaient de ses poings pour en atteindre d’autres encore. Et les survivants continuaient à s’avancer lentement comme si nul d’entre eux ne s’apercevait de ce qui se passait. Un par un, ils succombèrent jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucun et Rand s’affaissa sur les genoux, haletant. Perrin n’aurait pas su dire s’il riait ou pleurait ; un peu des deux apparemment.

Des formes surgirent en haut des élévations de terrain, d’autres humains arrivaient, d’autres Myrddraals, qui tous se dirigeaient vers Rand.

Perrin mit ses mains en porte-voix devant sa bouche. « Rand ! Rand, il y en a encore qui viennent ! »

Toujours ramassé sur lui-même, grondant de hargne, le visage luisant de sueur, Rand leva les yeux vers lui. « Rand, ils… !

— Va-t’en brûler ! » hurla Rand. Un éclair incendia les yeux de Perrin et la douleur de feu réduisît tout à néant.

Avec un gémissement, il se roula en boule sur la couchette étroite, la lumière flamboyant toujours derrière ses paupières. La poitrine lui faisait mal. Il y porta la main et eut une grimace de souffrance quand il sentit une brûlure sous sa chemise, sur un espace pas plus grand qu’un sou d’argent.

Peu à peu, il força ses muscles noués à le laisser allonger les jambes et à demeurer étendu à plat dans la cabine obscure. Moiraine. Il faut que j’en parle à Moiraine, cette fois-ci. Je n’ai qu’à attendre que la douleur s’apaise.

Seulement, lorsque la douleur commença à s’estomper, l’épuisement eut raison de lui. Il eut à peine le temps de penser qu’il devait se lever avant que le sommeil l’oblige à se recoucher.

Quand il ouvrit de nouveau les yeux, il contempla sans bouger les poutres au-dessus de sa tête. La clarté qui filtrait en haut et en bas de la porte lui indiqua que le jour s’était levé. Il se tâta la poitrine pour se convaincre qu’il l’avait imaginé, si bien imaginé qu’il avait réellement ressenti une brûlure…

Ses doigts trouvèrent l’endroit brûlé. Je ne l’ai donc pas imaginé. Il avait le vague souvenir de quelques autres rêves, qui s’effacèrent de sa mémoire à l’instant où il les évoqua. Des rêves ordinaires. Il avait même l’impression d’avoir eu une bonne nuit de sommeil. Et une autre maintenant ne serait pas de refus. Mais cela signifiait qu’il pouvait dormir. Aussi longtemps, en tout cas, qu’il n’y a pas de loups dans les parages.

Il se rappela avoir pris une décision pendant le bref moment où il s’était réveillé après le rêve où figurait Sauteur et, réflexion faite, il conclut qu’elle était bonne.

Il lui fallut frapper à cinq portes et encaisser une bordée de jurons à deux – les habitants de deux cabines étaient montés sur le pont – avant de découvrir Moiraine. Elle était tout habillée, mais assise en tailleur sur l’une des étroites couchettes, en train de lire les notes de son carnet à la lumière d’une lanterne. Près du début du carnet, il le remarqua, des notes qui avaient dû être inscrites avant même qu’elle vienne au Champ d’Emond. Les affaires de Lan étaient soigneusement empilées sur l’autre couchette.

« J’ai rêvé », annonça-t-il et il entreprit de lui relater son rêve. En totalité. Il releva même sa chemise pour lui montrer le petit cercle sur sa poitrine, rouge, d’où irradiaient d’ondulantes lignes cramoisies. Il lui avait caché certaines choses auparavant et il se doutait qu’il recommencerait, mais ceci était trop important pour le garder par-devers soi. Le pivot est la plus petite partie des ciseaux et la plus facile à fabriquer mais, sans lui, les ciseaux ne coupent pas l’étoffe. Lorsqu’il eut terminé, il demeura debout à attendre.

Elle l’avait observé sans expression, à part que ses yeux noirs avaient examiné chaque mot qui sortait de sa bouche, l’avaient pesé, mesuré, exposé à la lumière. À présent, elle restait assise de la même façon, seulement c’était lui qui était examiné, pesé et inspecté à la lumière.

« Eh bien, est-ce important ? finit-il par demander d’un ton pressant. Je pense que c’est un de ces rêves de loup dont vous m’avez parlé – j’en suis sûr ; ce doit en être un ! – mais cela ne rend pas réel ce que j’ai vu. Seulement vous aviez dit que quelques Réprouvés étaient libres, et il l’a appelée Lanfear, et… Est-ce important ou suis-je ici en train de me rendre ridicule ?

— Il y a des femmes, répliqua Moiraine lentement, qui s’évertueraient à te neutraliser si elles avaient entendu ce que je viens d’entendre. » Perrin eut l’impression que ses poumons gelaient ; il ne pouvait plus respirer. « Je ne t’accuse pas d’être capable de canaliser », reprit-elle et la glace fondit dans la poitrine de Perrin, « ou même d’être capable d’apprendre à canaliser. Une tentative pour te neutraliser ne te causerait aucun mal, en dehors du traitement sans douceur que t’infligeraient les membres de l’Ajah Rouge avant de s’apercevoir de leur erreur. Ces hommes-là sont très rares, même les Rouges en dépit de leurs recherches actives n’en ont pas trouvé plus de trois au cours des dix dernières années. Avant l’apparition des faux Dragons, en tout cas. Ce que j’essaie de t’expliquer c’est que je ne pense pas que tu te mettes subitement à exercer le Pouvoir Unique. Voilà quelque chose que tu n’as pas à redouter.

— Eh bien, grand merci pour cela, répliqua-t-il d’un ton amer. Vous n’aviez pas besoin de me glacer de terreur rien que pour me dire qu’il n’y avait pas lieu de m’affoler.

— Oh, tu as de bonnes raisons d’avoir peur. Ou du moins d’être prudent, comme le loup l’a suggéré. Des sœurs rouges ou d’autres pourraient te tuer avant de découvrir qu’il n’y a rien en toi à neutraliser.

— Par la Lumière ! Que la Lumière me brûle ! » Il dévisagea Moiraine en fronçant les sourcils. « Vous essayez de me mener par le bout du nez, Moiraine, mais je ne suis pas un veau et je n’ai pas d’anneau dans le nez. Les Aes Sedai de l’Ajah Rouge ou autres ne penseraient pas à la neutralisation sauf s’il y a quelque chose de réel dans ce que j’ai rêvé. Cela signifie-t-il que les Réprouvés sont libérés ?

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7

Encore tout jeune louveteau. Sauteur (d’où son nom) s’élançait pour imiter les aigles dont il enviait le vol majestueux dans le ciel. Voir L’Œil du Monde. (N.d.T.)