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Native du Lugard, elle vint à la ville pour voir ce qu’elle pourrait voir. D’un clin d’œil et d’un sourire sur ses lèvres, elle crocha un garçon ou trois, ou trois. Avec sa cheville fine et sa peau si claire, elle captura le propriétaire d’un navire, un navire. Avec un doux petit soupir et un joyeux petit rire, elle fit son chemin librement, oh, si librement.

Elle attaqua un autre vers et, quand Perrin comprit ce qu’elle chantait, son visage s’enflamma. Il avait cru que rien ne pourrait plus le choquer après avoir vu danser les jeunes filles dans le camp des Tuatha’ans[10], mais ces danses-là n’offraient que des suggestions. Cette jeune femme disait les choses carrément.

Zarine hochait la tête au rythme de la musique et souriait. Son sourire s’élargit quand elle lui jeta un coup d’œil. « Eh bien, paysan, je ne crois pas avoir rencontré un homme de votre âge encore capable de piquer un fard. »

Il lui jeta un regard furibond et retint tout juste une riposte qu’il savait stupide. Cette sacrée donzelle me fait sauter avant d’avoir eu le temps de réfléchir. Par la Lumière, je suis prêt à parier qu’elle s’imagine que je n’ai jamais embrassé de fille ! Il s’efforça de ne plus écouter ce que la jeune femme chantait. S’il ne parvenait pas à cesser de rougir, Zarine allait sûrement en prendre avantage pour se moquer encore de lui.

Une brève expression de surprise était apparue sur la figure de la propriétaire de l’auberge à leur entrée. Grande femme aux formes bien remplies, les cheveux ramenés en épais rouleau sur la nuque, enveloppée d’une puissante odeur de savon, elle réprima vite sa surprise, toutefois, et se hâta au-devant de Moiraine.

« Maîtresse Mari, s’écria-t-elle, je n’aurais jamais imaginé vous voir ici aujourd’hui. » Elle hésita, examinant Perrin et Zarine, eut un coup d’œil pour Loial mais pas de l’air inquisiteur qu’elle avait eu pour eux. À vrai dire, ses yeux brillèrent à la vue de l’Ogier, mais son attention se concentrait réellement sur “Maîtresse Mari”. Elle baissa la voix. « Mes pigeons ne sont-ils pas arrivés sains et saufs ? » Lan, elle semblait l’accepter comme étant une partie de Moiraine.

« Je suis sûre que si, Nieda, répondit Moiraine. J’étais en voyage, mais je suis certaine qu’Adine a noté tout ce que vous avez signalé. » Elle regarda la jeune femme en train de chanter sur la table sans désapprobation visible ni aucune autre expression. « Le Blaireau était nettement plus tranquille, la dernière fois que je suis venue.

— Eh oui, Maîtresse Mari, il l’était, mais ces rustres ne se sont pas encore remis de l’hiver, à ce qu’il paraît. Je n’avais pas eu de bagarre au Blaireau depuis dix ans jusqu’à ce que l’hiver soit complètement fini. » Elle eut un mouvement du menton vers le seul homme qui n’était pas assis près de la chanteuse, un gaillard encore plus massif que Perrin, debout contre le mur, ses gros bras croisés, tapant du pied au rythme de la musique. « Même Bili a eu du mal à les calmer, alors j’ai donc engagé cette jeune femme pour détourner leurs esprits de piquer des crises de colère. C’est de quelque part dans l’Altara qu’elle vient. » Elle pencha la tête de côté, l’écoutant un instant. « Une belle voix, mais je la chantais mieux – oui, et la dansais mieux aussi – quand j’avais son âge. »

Perrin resta bouche bée à l’idée de cette énorme femme cabriolant sur une table en chantant cette chanson – un fragment arriva jusqu’à lui : « Je ne porterai pas de chemise. Pas de chemise du tout » – jusqu’à ce que Zarine lui assène un coup de poing dans le bas des côtes. Il poussa un cri étranglé.

Nieda tourna la tête vers lui. « Je vais vous mélanger du miel et du soufre pour cette gorge, mon garçon. Vous n’avez pas envie d’attraper un rhume avant que le temps se réchauffe, pas avec une jolie fille comme ça à votre bras. »

Moiraine lui jeta un coup d’œil signifiant qu’il la dérangeait. « Bizarre que vous ayez eu des bagarres », reprit-elle. « Je me rappelle bien comment votre neveu coupe court à cela. S’est-il produit quelque chose qui ait rendu les gens plus irritables ? »

Nieda réfléchit un instant. « Peut-être. C’est difficile à dire. Les jeunes seigneurs descendent toujours sur les quais pour courir les jupons et faire la fête comme ils en sont empêchés là où l’air a meilleure odeur. Peut-être viennent-ils plus fréquemment maintenant, depuis le cœur de l’hiver. Peut-être. Et d’autres se disputent plus souvent, aussi. L’hiver a été rude. Cela rend les hommes plus agressifs, et les femmes de même. Toute cette pluie et ce froid. Tenez, deux fois en me réveillant le matin j’ai trouvé de la glace dans ma cuvette. Il n’a pas été aussi dur que l’hiver d’avant, bien sûr, mais celui-là, on n’en avait pas eu de pareil depuis mille ans. Presque assez pour m’inciter à croire ces contes de voyageurs qui parlent d’eau gelée tombant du ciel. » Elle émit un rire léger pour montrer combien peu elle y ajoutait foi. C’était un son bizarre émanant d’une femme aussi imposante.

Perrin secoua la tête. Elle ne croit pas à l’existence de la neige ? Toutefois si elle estimait fraîche la température de ce jour, il pouvait admettre d’elle cette incrédulité.

Moiraine baissa la tête, pensive, son capuchon voilant d’ombre son visage.

La jeune femme sur la table entamait une nouvelle strophe et Perrin se surprit à prêter l’oreille malgré lui. Il n’avait jamais entendu parler d’aucune femme agissant même de loin comme ce qu’elle chantait, mais c’était intéressant. Il remarqua que Zarine l’observait et il s’efforça de feindre de n’avoir pas écouté.

« Que s’est-il produit sortant de l’ordinaire dans Illian, récemment ? questionna finalement Moiraine.

— Je suppose que vous pourriez qualifier d’inhabituelle la promotion du Seigneur Brend au Conseil des Neuf, répondit Nieda. Que la Fortune me pique, je ne me rappelle pas avoir jamais entendu son nom avant cet hiver, mais il est venu en ville – de quelque part près de la frontière du Murandy, à ce qu’on raconte – et il a été élu en moins d’une semaine. Il passe pour un homme de valeur et le plus énergique des Neuf – ils se rangent tous à son avis, à ce que l’on dit, bien qu’il soit le plus récent et inconnu – mais parfois je fais de drôles de rêves à son sujet. »

Moiraine ouvrit la bouche – pour que Nieda précise si c’était ces quelques dernières nuits, Perrin en était sûr – mais elle hésita et demanda à la place : « Quel genre de drôles de rêves, Nieda ?

— Oh, des sottises, Maîtresse Mari. Rien que des bêtises. Vous désirez vraiment le savoir ? Des rêves du Seigneur Brend dans des endroits bizarres, et en train de marcher sur des ponts dans le vide. Noyés tous dans le brouillard, ces rêves, mais ils reviennent presque chaque nuit. Avez-vous jamais entendu parler de choses pareilles ? Sottise, que la Fortune me pique ! Pourtant, c’est bizarre. Bili dit qu’il rêve les mêmes rêves. Je crois qu’il connaît mes rêves et les copie. Bili n’est pas des plus malins parfois, je pense.

— Vous êtes peut-être injuste envers lui », commenta Moiraine dans un souffle.

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10

Voir dans la L’Œil du Monde, premier volume de la série, la rencontre de Perrin avec les Tuatha’ans – ou Rétameurs – membres du peuple Voyageur. (N.d.T.)