— Je m’en chargerai moi-même pour moins que cela, protesta-t-il. Et point n’est besoin de récompenses supplémentaires. Mon tarif est mon tarif. N’ayez pas peur que j’accepte de pot-de-vin.
— Aucune crainte à avoir sur ce plan-là, confirma Ailhuin. J’ai dit qu’il est honnête. Seulement ne le croyez pas s’il déclare qu’il vous aime. »
Sandar lui décocha un regard dépourvu d’aménité.
« C’est moi qui paie, Maître Sandar, déclara Nynaeve d’un ton ferme, je choisis donc ce que j’achète. Voulez-vous trouver ces femmes, et rien de plus ? » Elle attendit qu’il acquiesce d’un hochement de tête à contrecœur, avant de poursuivre. « Peut-être sont-elles ensemble, peut-être pas. La première est originaire du Tarabon. Elle est un peu plus grande que moi, avec des yeux noirs et des cheveux couleur de miel blond qu’elle coiffe en multiples petites tresses à la mode du Tarabon. Certains hommes pourraient la trouver jolie, mais elle ne considérerait pas cela comme un compliment. Elle a une bouche à l’expression boudeuse, méchante. La deuxième est de Kandor. Elle a de longs cheveux noirs avec une mèche blanche au-dessus de l’oreille gauche, et… »
Elle ne cita pas de noms et Sandar n’en demanda pas. Les noms, on en changeait trop aisément. Son sourire s’était effacé à présent que sa mission se précisait. Treize femmes Nynaeve décrivit tandis qu’il écoutait avec une attention soutenue et, quand elle eut fini, Egwene était sûre qu’il aurait été capable de réciter leur description à l’envers mot pour mot.
« Mère Guenna vous en a peut-être averti, conclut Nynaeve, mais je vais le répéter. Ces femmes sont plus dangereuses que vous ne pouvez le croire. Plus de douze personnes ont déjà péri de leur fait, et je ne serais pas surprise que ce ne soit qu’une goutte du sang qu’elles ont sur les mains. » Ce qu’entendant Sandar et Ailhuin tiquèrent l’un et l’autre. « Si elles s’aperçoivent que vous vous êtes enquis d’elles, elles vous obligeront à dire où nous sommes et Mère Guenna mourra probablement avec nous. » Leur vieille hôtesse eut une expression incrédule. « Soyez-en persuadés. » Le regard de Nynaeve exigeait un acquiescement. « Croyez-le ou sinon je reprendrai l’argent et trouverai quelqu’un d’autre qui aura plus de jugeote !
— Quand j’étais jeune, répliqua Sandar, d’un ton sérieux, un coupe-bourse m’a planté son couteau dans les côtes parce que je pensais qu’une jolie jeune fille serait moins prompte qu’un homme à jouer du poignard. Je ne commets plus cette erreur. Je me conduirai comme si ces femmes étaient toutes des Aes Sedai et appartenaient à l’Ajah Noire. » Egwene manqua s’étrangler et il lui adressa un sourire mélancolique tandis qu’il ramassait les pièces et les introduisait dans sa propre bourse qu’il coinça sous sa large ceinture. « Je n’avais pas l’intention de vous effrayer, Maîtresse. Il n’y a pas d’Aes Sedai dans Tear. Cela demandera quelques jours, à moins qu’elles ne soient ensemble. Treize femmes réunies seront faciles à repérer ; séparées, elles le seront beaucoup moins. Néanmoins, quoi qu’il en soit, je les trouverai. Et je m’arrangerai pour qu’elles ne se doutent de rien avant que vous sachiez où elles sont. »
Lorsqu’il eut coiffé son chapeau de paille et enfilé ses socques, puis fut sorti par la porte de derrière, Élayne s’inquiéta : « J’espère qu’il n’est pas trop confiant, Ailhuin. J’ai entendu ce qu’il a dit mais… Il a bien compris qu’elles sont redoutables, n’est-ce pas ?
— Il ne s’est jamais conduit comme un imbécile sauf pour une paire d’yeux ou une jolie cheville, rétorqua leur vieille hôtesse, et c’est un travers commun à tous les hommes. C’est le meilleur preneur-de-larrons de Tear. Tranquillisez-vous. Il vous dénichera vos Amies du Ténébreux.
— Il pleuvra avant le matin. » Nynaeve frissonna en dépit de la chaleur régnant dans la pièce. « Je sens un orage qui se prépare. » Ailhuin se contenta de secouer la tête et se mit à remplir des bols de soupe de poissons pour le dîner.
Après qu’elles eurent mangé et nettoyé la vaisselle, Nynaeve et Ailhuin s’assirent à la table pour parler herbes et traitements. Élayne travailla à une petite broderie qu’elle avait commencé sur l’épaule de sa cape, de minuscules fleurs bleues et blanches, puis lut un exemplaire des Essais de Willim de Manaches qu’Ailhuin avait sur sa petite étagère de livres. Egwene essaya de lire mais ni les essais, ni Les Voyages de Jaim Farstrider, ni les contes humoristiques d’Aleria Elffin ne retenaient son attention au-delà de quelques pages. Elle tâtait le ter’angreal de pierre à travers le corsage de sa robe. Où sont-elles ? Que veulent-elles dans le Cœur de la Pierre ? Il n’y a que le Dragon – uniquement Rand – qui peut toucher Callandor, alors, que veulent-elles ? Quoi ? Quoi ?
Quand le soir tomba, Ailhuin les conduisit chacune dans une chambre à l’étage mais, après qu’elle fut entrée dans la sienne, elles se réunirent dans celle d’Egwene, qu’éclairait une seule lampe. Egwene s’était déjà déshabillée, ne gardant que sa chemise ; le lien de cuir était passé autour de son cou avec les deux anneaux. La pierre rayée paraissait beaucoup plus lourde que l’anneau d’or. C’était leur coutume de chaque soir depuis le départ de Tar Valon, à l’unique exception de cette nuit passée avec les Aiels.
« Réveillez-moi au bout d’une heure », leur recommanda-t-elle.
Élayne fronça les sourcils. « Si rapidement, cette fois ?
— Éprouves-tu de l’anxiété ? questionna Nynaeve. Peut-être l’utilises-tu trop souvent.
— Si je ne l’avais pas fait, nous serions encore à Tar Valon en train d’astiquer des marmites en espérant découvrir une Sœur Noire avant qu’un Homme Gris nous trouve », riposta sèchement Egwene. Par la Lumière, Élayne a raison. Je saute à la gorge des gens comme une gamine acariâtre. Elle respira à fond. « Peut-être que je suis anxieuse, effectivement. Il se peut que ce soit parce que nous nous trouvons maintenant tellement près du Cœur de la Pierre. Tellement près de Callandor. Tellement près du piège, quel qu’il soit.
— Sois prudente », recommanda Élayne, et Nynaeve ajouta, plus doucement : « Sois très prudente, Egwene. Je t’en prie. » Elle imprimait de brèves secousses à sa natte.
Pendant qu’Egwene était allongée sur le lit aux colonnes basses, ses compagnes assises de chaque côté sur un tabouret, le tonnerre gronda dans le ciel. Le sommeil vint lentement.
C’était de nouveau ce paysage de collines, comme toujours au début, des fleurs et des papillons sous un soleil printanier, de douces brises et des chants d’oiseaux. Cette fois, elle était vêtue de soie verte, avec des oiseaux brodés au fil d’or sur le devant du corsage à la hauteur de sa poitrine, et des escarpins de velours vert. Le ter’angreal donnait l’impression d’être assez léger pour s’envoler hors de sa robe s’il n’avait pas été retenu par le poids de l’anneau au Grand Serpent.
Par simples tâtonnements, elle avait appris une minime partie des règles du Tel’aran’rhiod – même ce Monde des Rêves, ce Monde Invisible, avait ses règles, encore que bizarres ; elle n’en connaissait pas la dixième partie, elle en était certaine – et une manière de se transporter où elle le désirait. Fermant les yeux, elle vida son esprit comme quand elle voulait embrasser la saidar. Ce n’était pas aussi facile, parce que le bouton de rose ne cessait d’essayer de se former[12] et elle sentait constamment la Vraie Source, sentait l’ardent désir d’y puiser, mais il lui fallait emplir le vide d’autre chose. Elle se représenta le Cœur de la Pierre, comme elle l’avait vu dans ces rêves qu’elle avait eus, le retraça dans les moindres détails, parfait à l’intérieur du vide. Les énormes colonnes de grès rouge poli. Les dalles du sol usées par les ans. La coupole, très haute. L’épée de cristal, intouchable, tournant en l’air la poignée en bas. Quand l’épée parut si réelle qu’elle fut certaine de n’avoir qu’à étendre la main pour la prendre, elle ouvrit les yeux – et elle était là, dans le Cœur de la Pierre. Ou le Cœur de la Pierre tel qu’il existait dans le Tel’aran’rhiod.
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