Quelle attitude devrait-il adopter pendant le simulacre de justice? Se faire suppliant, comme le comte de Kent? Battre sa coulpe, implorer, offrir sa soumission, pieds nus et la corde au cou, en confessant le regret de ses erreurs? Il faut avoir grande envie de vivre pour s’imposer la comédie de la déchéance! «Je n’ai commis aucune faute. J’ai été le plus fort, et le suis resté jusqu’à ce que d’autres, plus forts pour un moment, m’abattent. C’est tout.»
Alors l’insulte? Faire face une dernière fois à ce Parlement de moutons et lui lancer: «J’ai pris les armes contre le roi Édouard II. Mes Lords, lesquels d’entre vous qui me jugez ce jour ne m’ont pas suivi alors?… Je me suis évadé de la tour de Londres. Mes Lords évêques, lesquels d’entre vous qui me jugez ce jour n’ont pas fourni aide et trésor pour ma liberté?… J’ai sauvé la reine Isabelle d’être tuée par les favoris de son époux, j’ai levé des troupes et armé une flotte qui vous ont délivrés des Despensers, j’ai déposé le roi que vous haïssiez et fait couronner son fils qui ce jour me juge. Mes Lords, comtes, barons et évêques, et vous messires des Communes, lesquels d’entre vous ne m’ont pas loué pour tout cela, et même pour l’amour que la reine m’a porté? Vous n’avez rien à me reprocher que d’avoir agi en votre place, et vous avez belles dents à me déchirer, pour faire oublier par la mort d’un seul ce qui fut la besogne de tous.»
Ou bien le silence… Refuser de répondre à l’interrogatoire, refuser de présenter une défense, ne pas prendre l’inutile peine de se justifier. Laisser hurler les chiens qu’on ne tient plus sous le fouet… «Mais combien j’avais raison de les soumettre à la peur!»
Il fut tiré de ses pensées par des bruits de pas. «Voici le moment», se dit-il.
La porte s’ouvrit, et des sergents d’armes apparurent qui s’écartèrent pour laisser passer le frère du défunt comte de Kent, le comte de Norfolk, maréchal d’Angleterre, suivi du Lord-maire et des shérifs de Londres, ainsi que de plusieurs délégués des Lords et des Communes. Tout ce monde ne pouvait tenir dans la cellule, et les têtes se pressaient dans l’étroit couloir.
— My Lord, dit le comte de Norfolk, je viens d’ordre du roi vous donner la lecture du jugement rendu à votre endroit, l’autre avant-hier, par le Parlement assemblé.
Les assistants furent surpris de voir, à cette annonce, Mortimer sourire. Un sourire calme, méprisant, qui ne s’adressait pas à eux mais à lui-même. Le jugement était déjà rendu depuis deux jours sans comparution, sans interrogatoire, sans défense… alors que l’instant d’avant il s’inquiétait de la figure à prendre devant ses accusateurs. Vain souci! On lui infligeait une ultime leçon; il aurait pu aussi bien se dispenser naguère, pour les Despensers, pour le comte d’Arundel, pour le comte de Kent, d’aucune formalité judiciaire.
Le coroner de la cour avait commencé de lire le jugement.
— Vu que fut ordonné par le Parlement séant à Londres, immédiatement après le couronnement de notre seigneur le roi, que le conseil du roi comprendrait cinq évêques, deux comtes et cinq barons, et que rien ne pourrait être décidé hors de leur présence, et que ledit Roger Mortimer, sans égard à la volonté du Parlement, s’appropria le gouvernement et l’administration du royaume, déplaçant et plaçant à sa guise les officiers de la maison du roi et de l’ensemble du royaume pour y introduire ses propres amis selon son bon plaisir…[18]
Debout, adossé au mur et la main posée sur un barreau du soupirail, Roger Mortimer regardait le Green et paraissait à peine intéressé par la lecture.
— … Vu que le père de notre roi ayant été conduit au château de Kenilworth, par ordonnance des pairs du royaume, pour y demeurer et y être traité selon sa dignité de grand prince, ledit Roger ordonna de lui refuser tout ce qu’il demanderait et le fit transférer au château de Berkeley où finalement, par ordre dudit Roger, il fut traîtreusement et ignominieusement assassiné…
— Va-t’en, mauvais oiseau, cria Mortimer, à l’étonnement des assistants, parce que le corbeau sournois venait de lui décharger un grand coup de bec sur le dos de la main.
— … Vu que, bien qu’il fût interdit par ordonnance du roi, scellée du grand sceau, de pénétrer en armes dans la salle de délibération du Parlement séant à Salisbury, ceci sous peine de forfaiture, ledit Roger et sa suite armée n’en pénétrèrent pas moins, violant ainsi l’ordonnance royale…
La liste des griefs s’allongeait, interminable. On reprochait à Mortimer l’expédition militaire contre le comte de Lancastre; les espions placés auprès du jeune souverain et qui avaient contraint celui-ci de se «conduire plutôt en prisonnier qu’en roi »; l’accaparement de vastes terres appartenant à la couronne; la rançon, le dépouillement, le bannissement de nombreux barons; la machination montée pour faire croire au comte de Kent que le père du roi était toujours vivant, «ce qui détermina ledit comte à vérifier les faits par les moyens les plus honnêtes et les plus loyaux»; l’usurpation des pouvoirs royaux pour traduire le comte de Kent devant le Parlement et le faire mettre à mort; le détournement des sommes destinées à financer la guerre de Gascogne, ainsi que des trente mille marcs d’argent versés par les Ecossais en exécution du traité de paix; la mainmise sur le Trésor royal de sorte que le roi n’était plus en état de tenir son rang. Mortimer était accusé encore d’avoir allumé la discorde entre le père du roi et la reine consort, «étant ainsi responsable du fait que la reine ne revint jamais à son seigneur pour partager son lit, au grand déshonneur du roi et de tout le royaume», et enfin d’avoir déshonoré la reine «en se montrant auprès d’elle comme son paramour notoire et avoué».
Mortimer, les yeux au plafond et se caressant la barbe, souriait à nouveau; c’était toute son histoire qu’on lisait et qui, sous cette forme étrange, allait entrer à jamais dans les archives du royaume.
— … C’est pourquoi le roi s’en est remis aux comtes, barons et autres, pour prononcer un juste jugement contre ledit Roger Mortimer; ce que les membres du Parlement, après s’être concertés, ont admis, déclarant que toutes charges énumérées étaient valables, notoires, connues de tout le peuple et particulièrement l’article touchant la mort du roi au château de Berkeley. C’est pourquoi il est décidé par eux que ledit Roger, traître et ennemi du roi et du royaume, sera traîné sur la claie et puis pendu…
Mortimer eut un léger sursaut. Donc, ce ne serait pas le billot? Jusqu’au bout il y avait de l’imprévu.
— … et aussi que la sentence sera sans appel ainsi que ledit Mortimer lui-même en a autrefois décidé dans les procès des deux Despensers et du défunt Lord Edmond, comte de Kent et oncle du roi.
Le clerc avait terminé et roulait les feuilles. Le comte de Norfolk, frère du comte de Kent, regardait Mortimer dans les yeux. Qu’avait-il fait celui-là, qui s’était tenu bien coi ces derniers mois, pour reparaître en affectant un air vengeur et justicier? À cause de ce regard, Mortimer eut envie de parler… oh! brièvement… juste pour dire au comte maréchal, et, à travers ce personnage, au roi, aux conseillers, aux Lords, aux Communes, au clergé, au peuple tout entier:
Quand il paraîtra au royaume d’Angleterre un homme capable d’accomplir telles choses que vous venez d’énumérer, vous vous soumettrez à lui derechef, tout également que vous me fûtes soumis. Mais je ne crois pas qu’il naisse de sitôt… À présent il est temps d’en finir. Est-ce maintenant que vous me conduisez?