Et les coups se remirent à pleuvoir.
«Puisse-t-il la laisser morte! «pensait Robert.
Jeanne s’était maintenant recroquevillée sur le lit, les jambes battant hors de sa robe, et chaque coup lui tirait un gémissement ou un hurlement. Puis, soudain, elle fit face comme un chat, les ongles en avant, et se mit à hurler, les joues barbouillées de larmes:
— Oui, je l’ai fait! Oui, j’ai dérobé ton sceau dans ton sommeil, parce que tu rends mauvaise justice et que je veux défendre mon frère de Bourgogne contre ce méchant Robert que voici, qui nous a toujours nui par cautèle et par crime, qui, de complot avec ton père, a fait périr ma sœur Marguerite…
— Garde la mémoire de mon père hors de ta bouche! s’écria Philippe.
À la lueur qu’elle vit dans le regard de son époux, elle se tut, car vraiment il était bien capable de la tuer.
Il ajouta, élevant la main d’un geste protecteur jusqu’à l’épaule de Robert d’Artois:
— Et garde-toi, mauvaise, de jamais nuire à mon frère qui est le meilleur soutien de mon trône.
Quand il alla ouvrir la porte pour informer son chambellan qu’il supprimait la chasse de ce jour, vingt têtes accolées reculèrent ensemble. Jeanne la Boiteuse était détestée des serviteurs qu’elle harcelait d’exigences, qu’elle dénonçait pour le moindre manquement, et qui l’appelaient entre eux «la mâle reine». Le récit de la correction qu’elle venait de recevoir allait emplir de joie le Palais.[20]
Vers la fin de la matinée, dans le verger de Saint-Germain où la gelée fondait, Philippe et Robert se promenaient ensemble, à pas lents. Le roi avait la tête basse.
— N’est-ce pas chose affreuse, Robert, que d’avoir à se défier de sa propre épouse, et même quand on dort? Que puis-je faire? Mettre mon sceau sous mon oreiller? Elle y glissera la main. J’ai le sommeil lourd. Je ne puis quand même pas l’enfermer au couvent: c’est ma femme! Ne plus la laisser dormir auprès de moi, c’est tout ce que je puis. Le pis est que je l’aime, cette drôlesse! Ne va point le redire, mais j’ai, comme tout chacun, tâté de quelques autres au déduit. J’en suis revenu avec plus de goût pour elle… Mais si jamais elle recommence, je la battrai encore!
À ce moment, Trouillard d’Usages, vidame du Mans et chevalier de l’hôtel, s’avança dans l’allée pour annoncer le prévôt de Paris qui le suivait.
Rond de bedaine, et roulant sur de courtes pattes, Jean de Milon n’avait pas la mine gaie.
— Alors, messire prévôt, vous avez fait relâcher cette dame?
— Non, Sire, répondit le prévôt d’une voix gênée.
— Quoi? Mon ordre était-il faux? Peut-être n’avez-vous pas reconnu mon sceau?
— Non point, Sire, mais avant que de l’exécuter, je voulais vous en entretenir, et suis bien aise aussi de trouver Monseigneur d’Artois avec vous, dit Jean de Milon en regardant Robert d’un air gêné. Cette dame a confessé.
— Qu’a-t-elle confessé? demanda Robert.
— Toutes sortes de vilenies, Monseigneur, fausses écritures, pièces contrefaites, et d’autres choses encore.
Robert garda très bon contrôle de soi, feignit même de prendre la chose pour plaisanterie, et s’écria en haussant les épaules:
— Certes, si on l’a passée à la question, elle a dû confesser beaucoup! Que je vous livre aux tourmenteurs, messire de Milon, et je gage que vous confesserez m’avoir voulu sodomiser!
— Hélas! Monseigneur, dit le prévôt, la dame a parlé avant la question… par peur, simplement par peur d’être questionnée. Elle a donné longue liste de complices.
Philippe VI, silencieux, observait son beau-frère. Un nouveau travail se faisait dans sa tête.
Robert sentit un piège se refermer sur lui. Un roi qui vient de rouer de coups son épouse, et devant témoin, pour usurpation de sceau et fausses lettres, peut difficilement relâcher, même pour complaire à son plus intime parent, une ordinaire sujette qui vient d’avouer d’identiques méfaits.
— Ton conseil, mon frère? demanda Philippe à Robert sans le quitter du regard.
Robert comprit que son salut dépendait de sa réponse; il fallait jouer la loyauté. Tant pis pour la Divion. Tout ce qu’elle avait pu ou pourrait déclarer le concernant serait tenu par lui pour mensonge éhonté.
— Votre justice, Sire mon frère, votre justice! déclara-t-il. Maintenez cette femme en cachot, et si elle m’a trompé, sachez bien que je réclamerai de vous la plus grande rigueur.
En même temps il se disait: «Mais qui donc a prévenu le duc de Bourgogne?» Et puis la réponse, l’évidente réponse, lui vint aussitôt.
Il n’existait qu’une seule personne qui ait pu dire au duc de Bourgogne, ou à la mâle reine elle-même, que la Divion se trouvait à Conches: Béatrice.
Ce fut seulement vers la fin mars, quand la Seine, gonflée par les crues de printemps, inondait les rives et entrait dans les caves, que des mariniers repêchèrent, du côté de Chatou, un sac flottant entre deux eaux et contenant un corps de femme complètement nu.
Toute la population du village, pataugeant dans la boue, s’était assemblée autour de la macabre trouvaille, et les mères giflaient leurs gamins en criant:
— Allons, fuyez, vous autres; ce n’est pas pour vous, ces choses-là!
Le cadavre était hideusement gonflé, avec l’horrible teinte verdâtre d’une décomposition déjà avancée; il avait dû séjourner plus d’un mois dans le fleuve. On pouvait pourtant reconnaître que la morte était jeune. Ses longs cheveux noirs semblaient bouger parce que des bulles y crevaient. Le visage avait été lacéré, talonné, écrasé pour qu’on ne pût l’identifier; et le cou portait la trace d’un lacet.
Les mariniers, partagés entre le dégoût et une attirance obscène, poussaient du bout de leurs gaffes l’impudique charogne.
Soudain le corps, rendant l’eau qui le gonflait, se mit à remuer de lui-même, donnant un instant l’illusion de ressusciter, et les commères s’écartèrent en hurlant.
Le bailli, qu’on avait averti, arriva, posa quelques questions, tourna autour de la morte, inspecta les objets sortis du sac, avec le cadavre, et qui s’égouttaient sur l’herbe: une corne de bouc, une figurine de cire enveloppée de chiffons et piquée d’épingles, un grossier ciboire d’étain gravé de signes sataniques.
— C’est une sorcière occise par ses compagnons après quelque sabbat ou noire messe, déclara le bailli.
Les commères se signèrent. Le bailli désigna une corvée pour aller enfouir au plus vite le corps et les vilains objets dans un boqueteau, à l’écart du village, et sans une prière.
Un crime bien fait, en somme, bien maquillé, où Gillet de Nelle avait suivi les bonnes leçons de Lormet le Dolois, et qui s’achevait comme l’avaient souhaité les meurtriers.
Robert d’Artois était vengé de la trahison de Béatrice, ce qui ne signifiait pas qu’il fût pour autant triomphant.
Dans deux générations, les villageois de Chatou ne sauraient plus pourquoi on avait appelé un bouquet d’arbres, en aval, «le bois de la sorcière».
VII
LE TOURNOI D’ÉVREUX
Vers le milieu du mois de mai, on vit des hérauts à la livrée de France, accompagnés de sonneurs de busines, s’arrêter sur les places des villes, aux carrefours des bourgades et devant l’entrée des châteaux. Les sonneurs soufflaient dans leur longue trompette d’où pendait une flamme fleurdelisée, le héraut déroulait un parchemin et d’une voix forte proclamait:
20
La reine Jeanne la Boiteuse était coutumière de pareils méfaits et lorsqu’elle avait pris en détestation l’un des amis, conseillers ou serviteurs de son époux, usait des pires moyens pour assouvir sa haine.
Ainsi, voulant se débarrasser du maréchal Robert Bertrand, dit le Chevalier au Vert Lion, elle adressa au prévôt de Paris une lettre «de par le roi» lui ordonnant d’arrêter le maréchal pour trahison, et de l’envoyer pendre sur-le-champ au gibet de Montfaucon. Le prévôt était l’intime ami du maréchal; cet ordre soudain que n’avait précédé aucune action de justice le stupéfia; au lieu de conduire Robert Bertrand à Montfaucon, il l’emmena d’urgence trouver le roi, lequel leur fit le meilleur accueil, embrassa le maréchal et ne comprit rien à l’émoi de ses visiteurs. Quand ils lui montrèrent l’ordre d’arrestation, il reconnut aussitôt que l’ordre venait de sa femme et il enferma celle-ci, dit le chroniqueur, dans une chambre où il la battit à coups de bâton et tellement «qu’il s’en fallut de peu qu’il la tuât».
L’évêque Jean de Marigny faillit lui aussi être victime des criminelles manœuvres de la Boiteuse. Il lui avait déplu et ne le savait pas. Il revenait d’une mission en Guyenne; la reine feint de l’accueillir avec de grandes effusions d’amitié et pour le défatiguer lui fait préparer un bain au Palais. L’évêque d’abord refuse, n’en voyant pas l’urgente nécessité; mais la reine insiste, lui disant que son fils Jean, le duc de Normandie (le futur Jean II), va se baigner également. Et elle l’accompagne aux étuves. Les deux bains sont prêts; le duc de Normandie, par mégarde ou indifférence, se dirige vers le bain destiné à l’évêque et s’apprête à y entrer, quand sa mère, brusquement, l’en empêche, donnant des signes d’affolement. On s’étonne. Jean de Normandie, qui était fort ami de Marigny, flaire un piège, prend un chien qui rôdait là et le jette dans la cuve; le chien meurt aussitôt. Le roi Philippe VI, quand l’incident lui fut raconté, à nouveau enferma sa femme et la roua «à coup de torches».
Quant à l’hôtel de Nesle, il lui avait été donné par son mari en 1332, c’est-à-dire deux ans après que celui-ci eut acheté l’hôtel aux exécuteurs testamentaires de la fille de Mahaut, Jeanne de Bourgogne la Veuve, qui le tenait elle-même de son époux Philippe V.
En exécution d’une clause du testament de Jeanne la Veuve, le produit de la vente, mille livres en espèces plus un revenu de deux cents livres, servit à la fondation et à l’entretien d’une maison d’écoliers installée dans une dépendance de l’hôtel. C’est là l’origine du célèbre Collège de Bourgogne; c’est également la cause de la confusion qui s’est établie, dans la mémoire populaire, entre les deux belles-sœurs, Marguerite et Jeanne de Bourgogne.
Les débauches d’écoliers qu’on attribua à Marguerite, et qui n’existèrent jamais que dans la légende, trouvent là leur explication.