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La bêtise n’interdit pas l’entreprise, au contraire; elle en masque les obstacles et fait apparaître facile ce qui, à toute tête un peu raisonnante, semblerait désespéré. Jean de Luxembourg, délaissant la petite Bohême où il s’ennuyait, s’était engagé, en Italie, dans de démentes aventures. «Les luttes entre Gibelins et Guelfes ruinent ce pays, avait-il pensé comme s’il faisait là grande découverte. L’Empereur et le pape se disputent des républiques dont les habitants ne cessent de s’entretuer. Eh bien! puisque je suis ami d’un parti et de l’autre, qu’on me remette ces États, et j’y ferai régner la paix!» Le plus étonnant était qu’il y fût presque parvenu. Pendant quelques mois il avait été l’idole de l’Italie, mis à part les Florentins, gens difficiles à berner, et le roi Robert de Naples que ce gêneur commençait à inquiéter.

En avril, Jean de Luxembourg avait tenu une conférence secrète avec le cardinal légat Bertrand du Pouget, parent du pape et même, chuchotait-on, son fils naturel, conférence par laquelle les Bohémiens considéraient avoir réglé d’un coup, et le sort de Florence, et le retrait de Rimini aux Malatesta, et l’établissement d’une principauté indépendante dont Bologne serait la capitale. Or, sans qu’il sût comment, sans qu’il comprît pourquoi, alors que ses affaires semblaient si bien avancées qu’il songeait même à remplacer son intime ami, Louis de Bavière, au trône impérial, voilà que soudain Jean de Luxembourg avait vu se dresser contre lui deux coalitions formidables, où Guelfes et Gibelins, pour une rare fois, faisaient alliance, où Florence était d’accord avec Rome, où le roi de Naples, soutien du pape, attaquait au sud, tandis que l’Empereur, ennemi du pape, attaquait au nord, et où les deux ducs d’Autriche, le margrave de Brandebourg, le roi de Pologne, le roi de Hongrie, venaient à la rescousse. Il y avait là de quoi surprendre un prince si aimé, et qui voulait donner la paix aux Italiens!

Laissant seulement huit cents chevaux à son fils Charles pour maîtriser toute la Lombardie, Jean de Luxembourg, la barbe au vent, avait couru de Parme jusqu’en Bohême où les Autrichiens pénétraient. Il était tombé dans les bras de Louis de Bavière et, à force de grands baisers sur les joues, avait dissipé l’absurde malentendu. La couronne impériale? Mais il n’y avait songé que pour faire plaisir au pape!

À présent il arrivait chez Philippe de Valois pour le prier d’intervenir auprès du roi de Naples, et lui soutirer également de nouveaux subsides afin de poursuivre son projet de royaume pacifique.

Philippe VI pouvait-il faire moins, envers cet hôte chevaleresque, que d’offrir un tournoi en son honneur?

Ainsi dans la plaine d’Évreux, sur les bords de l’Iton, le roi de France et le roi de Bohême, amis fraternels, allaient se livrer fausse bataille… avec plus de monde sous les armes que n’en avait le fils de ce même roi de Bohême pour s’opposer à l’Italie entière.

Les lices, c’est-à-dire l’enclos du tournoi, étaient tracées dans une vaste prairie plate où elles formaient un rectangle de trois cents pieds sur deux cents, fermé par deux palissades, la première à claire-voie et faite de poteaux terminés en pointe, la seconde, à l’intérieur, un peu plus basse et bordée d’une épaisse main courante. Entre les deux palissades se tenaient, pendant les épreuves, les valets d’armes des tournoyeurs.

Du côté de l’ombre avaient été bâtis les échafauds, trois grandes tribunes couvertes de toile et décorées de bannières: celle du milieu pour les juges, et les deux autres pour les dames.

Tout autour, dans la plaine, se pressaient les pavillons des valets et palefreniers; c’était là qu’on venait admirer, en se promenant, les montures de tournoi; sur chaque pavillon flottaient les armes de son propriétaire.

Les quatre premiers jours de la rencontre furent consacrés aux joutes individuelles, aux défis que se lançaient deux à deux les seigneurs présents. Certains voulaient leur revanche d’une défaite essuyée dans une précédente rencontre; d’autres, qui ne s’étaient jamais encore mesurés, souhaitaient s’éprouver; ou bien l’on poussait deux jouteurs fameux à s’affronter.

Les tribunes s’emplissaient plus ou moins, selon la qualité des adversaires. Deux jeunes écuyers avaient-ils pu, en faisant démarches, obtenir les lices pour une demi-heure de grand matin? Les échafauds alors n’étaient que maigrement garnis de quelques amis ou parents. Mais qu’on annonçât une rencontre entre le roi de Bohême et messire Jean de Hainaut, arrivé tout exprès de la Hollande avec vingt chevaliers, les tribunes menaçaient de crouler. C’était alors que les dames arrachaient une manche de leur robe pour la remettre au chevalier de leur choix, fausse manche souvent, où la soie n’était cousue par-dessus la vraie manche que par quelques fils faciles à casser, ou bien vraie manche, chez certaines dames osées qui se plaisaient à découvrir un beau bras.

Il y avait toute espèce de personnes, sur les gradins; car en cette grande affluence qui faisait d’Évreux comme une foire de noblesse, on ne pouvait point trop trier. Quelques follieuses de haut vol, aussi parées que les baronnes, et plus jolies souvent et de plus fines manières, parvenaient à se glisser aux meilleures places, jouaient de l’œil et provoquaient les hommes à d’autres tournois.

Les jouteurs qui n’étaient pas en lice, sous couvert d’assister aux exploits d’un ami, venaient s’asseoir auprès des dames, et il s’amorçait là des fleuretages qu’on poursuivrait le soir, au château, entre les danses et les caroles.

Messire Jean de Hainaut et le roi de Bohême, invisibles sous leurs armures empanachées, portaient chacun à la hampe de leur lance six manches de soie, comme autant de cœurs accrochés. Il fallait qu’un des jouteurs renversât l’autre ou bien que le bois de lance se brisât. On ne devait frapper qu’à la poitrine, et l’écu était incurvé de manière à dévier les coups. Le ventre protégé par le haut arçon de la selle, la tête enfermée dans un heaume dont la ventaille était abaissée, les adversaires se lançaient l’un contre l’autre. Dans les tribunes, on hurlait, on trépignait de joie. Les deux jouteurs étaient de force égale, et l’on parlerait longtemps de la grâce avec laquelle messire de Hainaut mettait lance sur fautre,[21] et aussi de la façon qu’avait le roi de Bohême d’être droit comme flèche sur ses étriers et de tenir au choc jusqu’à ce que les deux hampes, se ployant en arcs, finissent par se rompre.

Quant au comte Robert d’Artois, venu de Conches en voisin, et qui montait d’énormes chevaux percherons, son poids le rendait redoutable. Harnais rouge, lance rouge, écharpe rouge flottant à son heaume, il avait une habileté particulière pour cueillir l’adversaire en pleine course, l’élever hors de sa selle et l’envoyer dans la poussière. Mais il était d’humeur sombre, ces temps-ci, Monseigneur d’Artois, et l’on eût dit qu’il participait à ces jeux plutôt par devoir que par plaisir.

Cependant les juges diseurs, tous choisis parmi les plus importants personnages du royaume, tels le connétable Raoul de Brienne, ou messire Miles de Noyers, s’occupaient de l’organisation du grand tournoi final.

Entre le temps passé à se harnacher et déharnacher, à paraître aux joutes, à commenter les exploits, à ménager les vanités des chevaliers qui voulaient combattre sous telle bannière et non sous telle autre, et le temps employé à table, et celui encore d’écouter ménestrels après les festins, et de danser après avoir ouï les chansons, c’était à peine si le roi de France, le roi de Bohême et leurs conseillers disposaient d’une petite heure chaque jour pour s’entretenir des affaires d’Italie qui étaient, somme toute, la raison de cette réunion. Mais on sait que les affaires les plus importantes se règlent en peu de paroles si les interlocuteurs sont en bonne humeur de s’accorder.

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21

Fautre, ou faucre: crochet fixé au plastron de l’armure et destiné à y appuyer le bois de la lance et à en arrêter le recul au moment du choc. Le fautre était fixe jusqu’à la fin du XIVème siècle; on le fit ensuite à charnière ou à ressort pour remédier à la gêne que causait cette saillie dans les combats à l’épée.