Comme deux vrais rois de la Table Ronde, Philippe de Valois, magnifique en ses robes brodées, et Jean de Luxembourg, non moins somptueux, s’adressaient, le hanap en main, de solennelles déclarations d’amitié. On décidait à la hâte d’une lettre au pape Jean XXII ou d’une ambassade au roi Robert de Naples.
— Ah! il faudra aussi, mon beau Sire, que nous parlions un peu de la croisade, disait Philippe VI.
Car il avait repris le projet de son père Charles de Valois et de son cousin Charles le Bel. Tout allait si bien au royaume de France, le Trésor se trouvait si convenablement fourni et la paix de l’Europe, avec l’aide du roi de Bohême, si convenablement assurée, qu’il devenait urgent d’envisager, pour l’honneur et la prospérité des nations chrétiennes, une belle et glorieuse expédition contre les Infidèles.
— Ah! Messeigneurs, on corne l’eau…
La conférence était levée; on discuterait de la croisade après le repas, ou le lendemain.
À table, on se gaussait fort du jeune roi Édouard d’Angleterre qui, trois mois auparavant, et accompagné du seul Lord Montaigu, était venu, déguisé en marchand, pour s’entretenir secrètement avec le roi de France. Oui, costumé comme un quelconque négociant lombard! Et dans quel dessein? Pour conclure un règlement de commerce au sujet des fournitures lainières à la Flandre. Un marchand, en vérité; il s’occupait des laines! Avait-on jamais vu prince se soucier de telles affaires, comme un vulgaire bourgeois des guildes ou des hanses?
— Alors, mes amis, puisqu’il le voulait, je l’ai reçu en marchant! disait Philippe de Valois charmé de son propre calembour. Sans fêtes, sans tournoi, en marchant dans les allées de la forêt d’Halatte; et je lui ai offert un petit souper maigre.[22]
Il n’avait que des idées absurdes, ce jeunot! N’était-il pas en train d’instituer dans son royaume une armée permanente de gens de pied, avec service obligatoire? Qu’espérait-il de cette piétaille alors qu’on savait bien, et la bataille du mont Cassel l’avait assez prouvé, que seule la chevalerie compte dans les combats et que le fantassin fuit dès qu’il voit paraître cuirasse?
— Il semble toutefois que l’ordre règne davantage en Angleterre depuis que Lord Mortimer a été pendu, faisait observer Miles de Noyers.
— L’ordre règne, répondait Philippe VI, parce que les barons anglais sont las, pour un temps, de s’être beaucoup battus entre eux. Dès qu’ils auront repris souffle, le pauvre Édouard verra ce qu’il pourra, avec sa piétaille! Et il avait pensé, naguère, le cher garçon, à réclamer la couronne de France… Allons, Messeigneurs, regrettez-vous de ne l’avoir pour prince, ou bien préférez-vous votre «roi trouvé»? ajoutait-il en se frappant gaillardement la poitrine.
Au sortir de chaque festin, Philippe disait à Robert d’Artois, assez bas:
— Mon frère, je veux te parler seul à seul, et de choses fort graves.
— Sire mon cousin, quand tu le souhaiteras.
— Eh bien, ce soir…
Mais le soir on dansait, et Robert ne cherchait pas à hâter un entretien dont il devinait trop aisément l’objet; depuis les aveux de la Divion, toujours tenue en prison, d’autres arrestations avaient été opérées, dont celle du notaire Tesson, et tous les témoins soumis à une contre-enquête… On avait remarqué, pendant les brèves conférences avec le roi de Bohême, que Philippe VI ne demandait guère le conseil de Robert, ce qui pouvait être interprété comme un signe de défaveur.
La veille du tournoi, le «roi d’armes»,[23] accompagné de ses hérauts et de ses sonneurs, se rendit au château, aux demeures des principaux seigneurs et sur les lices mêmes, afin de proclamer:
— «Or oyez, oyez, très hauts et puissants princes, ducs, comtes, barons, seigneurs, chevaliers et écuyers! Je vous notifie, de par Messeigneurs les juges diseurs, que chacun de vous fasse ce jour apporter son heaume sous lequel il doit tournoyer, et ses bannières aussi, en l’hôtel de Messeigneurs les juges, afin que mesdits seigneurs les juges puissent commencer à en faire le partage; et après qu’ils seront départis, les dames viendront voir et visiter pour en dire leur bon plaisir; et pour ce jour autre chose ne se fera, sinon les danses après souper.»
À l’hôtellerie des juges, les heaumes, à mesure qu’ils arrivaient présentés par les valets d’armes, étaient alignés sur des coffres dans le cloître, et répartis par camp. On eût dit les dépouilles d’une folle armée décapitée. Car pour se bien distinguer pendant la bataille, les tournoyeurs, par-dessus leur tortil ou leur couronne comtale, faisaient fixer à leur heaume les emblèmes les plus voyants ou les plus étranges: qui un aigle, qui un dragon, qui une femme nue, ou une sirène, ou une licorne dressée. De plus, de longues écharpes de soie, aux couleurs du seigneur, étaient accrochées à ces casques.
Dans l’après-midi, les dames vinrent à l’hôtellerie et, précédées des juges et des deux chefs de tournoi, c’est-à-dire les rois de France et de Bohême, furent invitées à faire le tour du cloître, tandis qu’un héraut, s’arrêtant devant chaque heaume, en nommait le possesseur.
— Messire Jean de Hainaut… Monseigneur le comte de Blois… Monseigneur d’Évreux, roi de Navarre…
Certains des heaumes étaient peints, de même que les épées et les hampes des lances, d’où les surnoms de leurs propriétaires: le Chevalier aux armes blanches, le Chevalier aux armes noires.
— Messire le maréchal Robert Bertrand, le chevalier au Vert Lion…
Venait ensuite un heaume rouge monumental, et que sommait une tour d’or:
— Monseigneur Robert d’Artois, comte de Beaumont-le-Roger…
La reine qui, au premier rang des dames, avançait de son pas inégal, fit le geste d’étendre la main. Philippe VI l’arrêta en lui relevant le poignet, et, feignant de l’aider à marcher, lui dit à mi-voix:
— Ma mie, je vous le défends bien!
La reine Jeanne eut un sourire méchant.
— C’eût été pourtant bonne occasion, murmura-t-elle à sa voisine et belle-sœur, la jeune duchesse du Bourgogne.
Car, selon les règles du tournoi, si une dame touchait un des heaumes, le chevalier auquel ce heaume appartenait se trouvait «recommandé», c’est-à-dire qu’il n’avait plus le droit de participer à la rencontre. Les autres chevaliers s’assemblaient pour le battre à coups de hampes, à son entrée en lice; son cheval était donné aux sonneurs de trompettes; lui-même juché de force sur la main courante qui entourait les lices et obligé d’y demeurer, à califourchon, ridiculement, pendant tout le temps du tournoi. On infligeait tel traitement d’infamie à celui qui avait médit d’une dame, ou forfait d’autre manière à l’honneur, soit en prêtant argent à usure, soit pour «parole faussée».
Le mouvement de la reine n’avait pas échappé à Madame de Beaumont, qu’on vit pâlir. Elle s’approcha du roi son frère et lui adressa des reproches.
— Ma sœur, lui répondit Philippe VI avec une expression sévère, remerciez-moi plutôt que de vous plaindre.
Le soir, pendant les danses, chacun était au courant de l’incident. La reine avait fait mine de «recommander» Robert d’Artois. Celui-ci montrait son visage des très mauvais jours. Pour les caroles, il refusa ostensiblement la main à la duchesse de Bourgogne, et alla se planter devant la reine Jeanne, laquelle ne dansait jamais à cause de son infirmité; il resta là un long instant, le bras arrondi comme s’il l’invitait, ce qui était méchant affront de revanche. Les épouses cherchaient des yeux leurs maris; les violes et les harpes se faisaient entendre dans un silence angoissé. Il eût suffi du plus léger éclat pour que le tournoi fût avancé d’une nuit et que la mêlée commençât aussitôt, dans la salle de bal.
22
Ce séjour secret d’Édouard III en France dura quatre jours, du 12 au 16 avril 1331, à Saint-Christophe-en-Halatte.
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Le