Pour donner plus de solennité à ce lit de justice, le roi y avait convoqué les archevêques de Sens et d’Aix, les évêques d’Arras, d’Autun, de Blois, de Forez, de Vendôme, le duc de Lorraine, le comte Guillaume de Hainaut et son frère Jean, et tous les grands officiers de la couronne: le connétable, les deux maréchaux, Miles de Noyers, les sires de Châtillon, de Soyecourt, de Garencières qui étaient du Conseil étroit, et bien d’autres encore, assis en retour de l’estrade, le long des murs de la grand-salle du Louvre où se tenait l’audience.
À même le sol, les jambes repliées sur des carreaux d’étoffe, étaient entassés les maîtres des requêtes et conseillers au Parlement, les clercs de justice et ecclésiastiques de petit rang.
Debout en face du roi, à six pas, le procureur général, Simon de Bucy, entouré des commissaires d’enquête, lisait depuis deux heures les feuillets de son réquisitoire, le plus long qu’il ait eu à prononcer en toute sa carrière. Il avait dû reprendre tout l’historique de l’affaire d’Artois dont l’origine remontait à la fin de l’autre siècle, rappeler le premier procès de 1309, l’arrêt rendu par Philippe le Bel, la rébellion armée de Robert contre Philippe le Long en 1316, le second jugement de 1318, pour parvenir à la procédure présente, au faux serment d’Amiens, à l’enquête, à la contre-enquête, aux innombrables dépositions recueillies, aux subornations de témoins, à la fabrication des faux, aux arrestations de complices.
Tous ces faits mis en lumière l’un après l’autre, expliqués et commentés dans leur enchaînement, leur engrenage compliqué, constituaient non seulement l’un des plus grands procès de droit privé, et maintenant de droit criminel, jamais plaidé, mais encore intéressaient directement l’histoire du royaume sur une période d’un quart de siècle. L’assistance était à la fois fascinée et stupéfaite, stupéfaite par les révélations du procureur, fascinée parce qu’elle découvrait la vie secrète du grand baron devant lequel hier tous tremblaient encore, dont chacun cherchait à devenir l’ami, et qui avait si longtemps décidé de toute chose en la nation de France! La dénonciation des scandales de la tour de Nesle, l’emprisonnement de Marguerite de Bourgogne, l’annulation du mariage de Charles IV, la guerre d’Aquitaine, le renoncement à la croisade, le soutien donné à Isabelle d’Angleterre, l’élection de Philippe VI, Robert avait été l’âme de tout cela, créant l’événement ou le dirigeant, mais toujours mû par une seule pensée, un seul intérêt: l’Artois, l’héritage d’Artois!
Combien étaient-ils, parmi les présents, qui devaient leur titre, leur fonction, leur fortune à ce parjure, ce faussaire, ce criminel… à commencer par le roi lui-même!
La place de l’accusé était symboliquement occupée dans le prétoire par deux sergents d’armes soutenant un grand panonceau de soie où figurait l’écu de Robert, «semé de France, au lambel de quatre pendants de gueules, chaque pendant chargé des trois châteaux d’or».
Et chaque fois que le procureur prononçait le nom de Robert, il se tournait vers le panonceau comme s’il désignait la personne.
Il en est arrivé à la fuite du comte d’Artois:
— «Nonobstant que l’ajournement lui ait été régulièrement signifié par maître Jean Loncle, garde de la baillie de Gisors, en ses demeures ordinaires, ledit Robert d’Artois, comte de Beaumont, a fait défaut devant notre Sire le roi et sa chambre de justice dûment convoquée au vingt-neuvième jour de septembre. Or il nous a été appris et confirmé de plusieurs parts que ledit Robert avait ses chevaux et son trésor sur un navire, à Bordeaux, embarqués, et ses monnaies d’or et d’argent dirigées par moyens interdits hors du royaume, et que lui-même, au lieu de se présenter devant la justice du roi, s’était retrait hors des frontières.
«Le six d’octobre 1331, la femme de Divion, reconnue coupable de nombreux méfaits accomplis pour le service dudit Robert et le sien propre, dont au premier chef faux en écritures et contrefaçon de sceaux, a été brûlée à Paris, en la place aux Pourceaux, et ses os réduits en poudre, ceci par-devant Messeigneurs le duc de Bretagne, le comte de Flandre, le sire Jean de Hainaut, le sire Raoul de Brienne, connétable de France, les maréchaux Robert Bertrand et Mathieu de Trye, et messire Jean de Milon, prévôt de Paris, qui a rendu compte au roi de l’exécution…»
Ceux qu’on venait de nommer baissèrent les yeux; ils gardaient le souvenir de la Divion hurlant contre son poteau, et des flammes qui dévoraient sa robe de chanvre, et de la chair des jambes qui se gonflait, qui éclatait sous la brûlure, le souvenir aussi de l’atroce odeur que le vent d’octobre leur renvoyait au visage. Ainsi avait fini la maîtresse de l’ancien évêque d’Arras.
— «Les douze et quatorze d’octobre, maître Pierre d’Auxerre, conseiller, et Michel de Paris, bailli, ont signifié à Madame de Beaumont, épouse dudit Robert, d’abord à Jouy-le-Châtel, puis à Conches, Beaumont, Orbec et Quatre-mares, ses demeures ordinaires, que le roi ajournait ledit pour juger, le quatorze de décembre. Or, ledit Robert, à cette date, a fait pour la seconde fois défaut. Par grand vouloir de mansuétude, notre Sire le roi a donné nouvel ajournement à quinzaine de la fête de la Chandeleur, et pour que ledit Robert ne pût point l’ignorer, proclamation en fut faite d’abord dans la Grand-Chambre du Parlement, ensuite à la Table de Marbre dans la grand-salle du Palais, et après portée à Orbec et Beaumont, et encore à Conches par les mêmes maîtres Pierre d’Auxerre et Michel de Paris, où ils ne purent parler à la dame de Beaumont, mais dirent leur proclamation à la porte de sa chambre, et à si haute voix qu’elle la pût entendre…»
Chaque fois qu’on citait Madame de Beaumont, le roi passait la main sur son visage, tordait un peu son grand nez charnu. C’était de sa sœur qu’il s’agissait!
— «Au Parlement de justice tenu par le roi à la date citée, ledit Robert d’Artois n’a point comparu, mais s’est fait représenter par maître Henry, doyen de Bruxelles, et maître Thiébault de Meaux, chanoine de Cambrai, avec procuration pour se présenter en sa place et proposer ses causes d’absence. Mais vu que l’ajournement était pour le lundi à quinzaine de la Chandeleur, et que la commission dont ils étaient porteurs désignait le mardi, pour cette raison leur commission ne put être reconnue valable, et défaut fut pour la troisième fois prononcé contre le défendeur. Or il est su et notoire que durant ce temps Robert d’Artois a voulu prendre refuge d’abord auprès de madame la comtesse de Namur, sa sœur; mais le roi notre Sire ayant donné défense à madame de Namur d’aider et de recueillir ce rebelle, elle a interdit audit Robert, son frère, le séjour en ses États. Et qu’ensuite ledit Robert a voulu prendre refuge auprès de Monseigneur le comte Guillaume sur ses États de Hainaut; mais qu’à l’instante demande du roi notre Sire, Monseigneur le comte de Hainaut a interdit de même audit Robert le séjour en ses États. Et encore ledit Robert a demandé refuge et asile au duc de Brabant, lequel duc, prié par notre Sire le roi de ne point faire droit à cette demande, a d’abord répondu que n’étant pas vassal au roi de France il pouvait accueillir qui lui plaisait, à sa convenance; mais ensuite le duc de Brabant a cédé aux remontrances à lui présentées par Monseigneur de Luxembourg, roi de Bohême, et s’est courtoisement conduit en chassant Robert d’Artois de son duché.[25]»
Philippe VI se tourna et vers le comte de Hainaut et vers le roi de Bohême, leur adressant à chacun un signe d’amicale et triste gratitude. Philippe souffrait, visiblement; et il n’était pas le seul. Si coupable que fût Robert d’Artois, ceux qui l’avaient connu l’imaginaient errant de petite cour en petite cour, accueilli un jour, banni le lendemain, repartant plus loin pour être chassé encore. Pourquoi avait-il mis tant d’acharnement à sa propre perte, quand le roi, jusqu’au bout, lui avait ouvert les bras?
25
Ces «remontrances» avaient été poussées fort loin puisque Jean de Luxembourg, pour complaire à Philippe VI, avait monté une coalition et menacé le duc de Brabant d’envahir ses terres. Le duc de Brabant préféra expulser Robert d’Artois, mais non sans avoir, à cette occasion, négocié une opération fructueuse: le mariage de son fils aîné avec la fille du roi de France. Jean de Bohême, de son côté, fut remercié de son intervention par la conclusion du mariage de sa fille Bonne de Luxembourg avec l’héritier de France, Jean de Normandie.