Philippe VI avait intimé l’ordre à Benoît XII de rappeler ses ambassadeurs, d’arrêter les pourparlers, et ceci sous menace de confisquer aux cardinaux tous leurs biens en France.
Puis, accompagné toujours du cher roi de Bohême, du roi de Navarre et d’une si nombreuse escorte de barons et de chevaliers qu’on eût dit déjà une armée, Philippe VI, au début de 1336, venait faire ses Pâques en Avignon. Il y avait donné rendez-vous au roi de Naples et au roi d’Aragon. C’était là manière de rappeler le nouveau pape à ses devoirs, et de l’amener à bien comprendre ce qu’on attendait de lui.
Or Benoît XII allait montrer, par un tour de sa façon, qu’il n’était pas absolument l’âne qu’il prétendait être, et qu’un roi, désireux d’entreprendre une croisade, avait quelque intérêt à se ménager l’amitié du pape.
Le Vendredi saint, Benoît montait en chaire pour prêcher la souffrance de Notre-Seigneur et recommander le voyage de la croix. Pouvait-il faire moins, quand quatre rois croisés et deux mille lances campaient autour de sa ville? Mais le dimanche de Quasimodo, Philippe VI, parti vers les côtes de Provence inspecter sa grande flotte, eut la surprise de recevoir une belle lettre en latin qui le relevait de son vœu et de ses serments. Puisque l’état de guerre continuait de régner entre les nations chrétiennes, le Saint-Père refusait de laisser s’éloigner vers les terres infidèles les meilleurs défenseurs de l’Église.
La croisade des Valois s’arrêterait à Marseille.
En vain le roi chevalier l’avait-il pris de haut; l’ancien cistercien l’avait pris de plus haut encore. Sa main qui bénissait pouvait aussi excommunier et l’on imaginait mal une croisade excommuniée au départ!
— Réglez, mon fils, vos différends avec l’Angleterre, vos difficultés avec les Flandres; laissez-moi régler les difficultés avec l’Empereur; apportez-moi la preuve que bonne paix, bien certaine et durable, va régner sur nos pays, et vous pourrez ensuite aller convertir les Infidèles aux vertus que vous aurez vous-même montrées.
Soit! Puisque le pape le lui imposait, Philippe allait régler ses différends. Et avec l’Angleterre d’abord… en remettant le jeune Édouard dans ses obligations de vassal, et en lui enjoignant de livrer sans tarder ce félon de Robert d’Artois auquel il donnait asile. Les fausses grandes âmes, lorsqu’elles sont blessées, se cherchent ainsi de misérables revanches.
Quand l’ordre d’extradition, transmis par le sénéchal de Guyenne, était parvenu à Londres, Robert avait déjà pris pied solidement à la cour d’Angleterre. Sa force, ses manières, sa faconde lui avaient attiré de nombreuses amitiés; le vieux Tors-Col chantait ses louanges. Le jeune roi avait grand besoin d’un homme d’expérience qui connût bien les affaires de France. Or, qui donc en était mieux instruit que le comte d’Artois? Parce qu’il pouvait être utile, ses malheurs inspiraient la compassion.
— Sire, mon cousin, avait-il dit à Édouard III, si vous jugez que ma présence en votre royaume vous doive créer ou péril ou nuisance, livrez-moi à la haine de Philippe, le roi mal trouvé. Je n’aurai point à me plaindre de vous, qui m’avez fait si grande hospitalité; je n’aurai à blâmer que moi-même pour ce que j’ai, contre le bon droit, donné le trône à ce méchant Philippe au lieu de le faire octroyer à vous-même que je ne connaissais pas assez.
Et cela était prononcé la main largement étalée sur le cœur, et le buste ployé.
Édouard III avait répondu calmement:
— Mon cousin, vous êtes mon hôte, et vous m’êtes fort précieux par vos conseils. En vous livrant au roi de France je serais l’ennemi de mon honneur autant que de mon intérêt. Et puis, vous êtes accueilli au royaume d’Angleterre et non pas en duché de Guyenne… Suzeraineté de France ici ne vaut pas.
La demande de Philippe VI fut laissée sans réponse.
Et jour après jour, Robert put poursuivre son œuvre de persuasion. Il versait le poison de la tentation dans l’oreille d’Édouard ou celle de ses conseillers. Il entrait en disant:
— Je salue le vrai roi de France…
Il ne manquait pas une occasion de démontrer que la loi salique n’avait été qu’une invention de circonstance et que les droits d’Édouard à la couronne de Hugues Capet étaient les mieux fondés.
À la seconde sommation qui lui fut faite de livrer Robert, Édouard III ne répondit autrement qu’en accordant à l’exilé la jouissance de trois châteaux et douze cents marcs de pension.[28]
C’était le temps d’ailleurs où Édouard témoignait sa gratitude à tous ceux qui l’avaient bien servi, où il nommait son ami William Montaigu comte de Salisbury, et distribuait titres et rentes aux jeunes Lords qui l’avaient aidé dans l’affaire de Nottingham.
Une troisième fois, Philippe VI envoya son grand maître des arbalétriers signifier au sénéchal de Guyenne, pour le roi d’Angleterre, qu’on eût à rendre Robert d’Artois, ennemi mortel du royaume de France, faute de quoi, à quinzaine échue, le duché serait séquestré.
— J’attendais bien cela! s’écria Robert. Ce grand niais de Philippe n’a d’autre idée que de répéter ce que j’inventai naguère, cher Sire Édouard, contre votre père; donner un ordre qui offense le droit, puis séquestrer pour défaut d’exécution de cet ordre, et, par le séquestre imposer ou l’humiliation ou la guerre. Seulement, aujourd’hui, l’Angleterre a un roi qui véritablement règne, et la France n’a plus Robert d’Artois.
Il n’ajoutait pas: «Et naguère il y avait en France un exilé qui jouait tout juste le rôle que je joue ici, et c’était Mortimer!»
Robert avait réussi au-delà de ses espérances; il devenait la cause même du conflit qu’il rêvait de voir éclater; sa personne revêtait une importance capitale; et pour aborder ce conflit, il proposait sa doctrine: faire revendiquer par le roi d’Angleterre la couronne de France.
Voilà pourquoi ce jour de septembre 1337, sur les degrés de Westminster Hall, Robert d’Artois, manches déployées et pareil à un oiseau d’orage, devant les nervures du grand vitrail, s’adressait sur la demande du roi au Parlement britannique. Entraîné par trente ans de procédure, il parlait sans documents ni notes.
Ceux des délégués qui n’entendaient pas parfaitement le français prenaient de leurs voisins la traduction de certains passages.
À mesure que le comte d’Artois développait son discours, les silences se faisaient plus denses dans l’assemblée, ou bien les murmures plus intenses, quand quelque révélation frappait les esprits. Que de choses surprenantes! Deux peuples vivent, séparés seulement par un étroit bras de mer; les princes des deux cours se marient entre eux; les barons d’ici ont des terres là-bas; les marchands circulent d’une nation à l’autre… et l’on ne sait rien, au fond, de ce qui se passe chez le voisin!
Ainsi la règle: «France ne peut à femme être remise ni par femme transmise» n’était nullement tirée des anciennes coutumes; c’était juste trouvaille d’humeur lancée par un vieux rabâcheur de connétable, lors de la succession, vingt ans plus tôt, d’un roi assassiné. Oui, Louis Dixième, le Hutin, avait été assassiné. Robert d’Artois le proclamait et nommait sa meurtrière.
28
On relève, dans les comptes du trésorier de l’Échiquier, pour les seuls premiers mois de 1337: en mars, un ordre de payer deux cents livres à Robert d’Artois comme don du roi; en avril, un don de trois cent quatre-vingt-trois livres, un autre de cinquante-quatre livres, et l’octroi des châteaux de Guilford, Wallingford et Somerton; en mai, l’attribution d’une pension annuelle de douze cents marcs esterlins; en juin, le remboursement de quinze livres dues par Robert à la Compagnie des Bardi, etc.