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Ainsi les vieux murs de l’hôtel de Nesle, et la tour plus vieille encore qu’on apercevait par les fenêtres, étaient témoins de cette farce. Il semble que certains lieux soient désignés pour qu’y passe le drame des peuples sous un déguisement de comédie. En cette demeure où Marguerite de Bourgogne s’était si bien divertie à tromper le Hutin dans les bras du chevalier d’Aunay, sans pouvoir imaginer que cette joyeuseté changerait le cours de la monarchie française, le roi d’Angleterre faisait présenter son défi au roi de France, et le roi de France riait[29]!

Il riait si fort qu’il en était presque attendri; car il reconnaissait, en cette folle ambassade, l’inspiration de Robert. Cette démarche ne pouvait être inventée que par lui. Décidément, le gaillard était fou. Il avait trouvé un autre roi, plus jeune, plus naïf, pour se prêter à ses gigantesques sottises. Mais où s’arrêterait-il? Le défi de royaume à royaume! Le remplacement d’un roi par un autre… Passé un certain degré d’aberration, on ne peut plus tenir rigueur aux gens des outrances qui sont en leur nature.

— Où logez-vous, Monseigneur évêque? demanda Philippe VI courtoisement.

— À l’hôtel du Château Fétu, rue du Tiroir.

— Eh bien! Rentrez-y; ébattez-vous quelques jours en notre bonne ville de Paris, et revenez nous voir, si vous le souhaitez, avec quelque offre plus sensée. En vérité, je ne vous en veux point; et même, pour vous être chargé d’une pareille mission et l’accomplir sans rire, comme je vous le vois faire, je vous tiens pour le meilleur ambassadeur que j’aie jamais reçu…

Il ne savait pas si bien dire, car Henry de Burghersh avant d’arriver à Paris était passé par les Flandres. Il avait eu des conférences secrètes avec le comte de Hainaut, beau-père du roi d’Angleterre, avec le comte de Gueldre, avec le duc de Brabant, avec le marquis de Juliers, avec Jakob Van Artevelde et les échevins de Gand, d’Ypres et de Bruges. Il avait même déjà détaché une partie de sa suite vers l’empereur Louis de Bavière. Certaines paroles qui s’étaient dites, certains accords qui avaient été pris, Philippe VI les ignorait encore.

— Sire, je vous remets les lettres de défi.

— C’est cela, remettez, dit Philippe. Nous garderons ces bonnes feuilles pour les relire souvent, et chasser la tristesse si elle nous vient. Et puis l’on va vous servir à boire. Après tant parler, vous devez avoir le gosier sec.

Et il frappa des mains pour appeler un écuyer.

— À Dieu ne plaise, s’écria l’évêque Burghersh, que je devienne un traître et que je boive le vin d’un ennemi auquel, du fond du cœur, je suis résolu à faire tout le mal que je pourrai!

Alors Philippe de Valois se remit à rire aux éclats, et, sans plus s’inquiéter de l’ambassadeur ni des trois Lords, il prit le roi de Navarre par l’épaule et rentra dans les appartements.

IV

AUTOUR DE WINDSOR

Autour de Windsor, la campagne est verte, largement vallonnée, amicale. Le château couronne moins la colline qu’il ne l’enveloppe, et ses rondes murailles font songer aux bras d’une géante endormie sur l’herbe.

Autour de Windsor, le paysage ressemble à celui de la Normandie, du côté d’Évreux, de Beaumont ou de Conches.

Robert d’Artois, ce matin-là, s’en allait à cheval, au pas. Sur son poing gauche, il portait un faucon muscadin dont les serres étaient enfoncées dans le cuir épais du gant. Un seul écuyer le devançait, du côté de la rivière.

Robert s’ennuyait. La guerre de France ne se décidait pas. On s’était contenté, vers la fin de l’année précédente, et comme pour confirmer par un acte belliqueux le défi de la tour de Nesle, de prendre une petite île appartenant au comte de Flandre, au large de Bruges et de l’Écluse. Les Français, en retour, étaient venus brûler quelques bourgs côtiers du sud de l’Angleterre. Aussitôt, à cette guerre non débutée, le pape avait imposé une trêve, et des deux côtés on y avait consenti, pour d’étranges motifs.

Philippe VI, tout en ne parvenant pas à prendre au sérieux les prétentions d’Édouard à la couronne de France, avait toutefois été fort impressionné par un avis de son oncle, le roi Robert de Naples. Ce prince, érudit au point d’en devenir pédant, et l’un des deux seuls souverains du monde, avec un porphyrogénète byzantin, à jamais avoir mérité le surnom d’«Astrologue», venait de se pencher sur les cieux respectifs d’Édouard et de Philippe; ce qu’il y avait lu l’avait assez frappé pour qu’il prît la peine d’écrire au roi de France «d’éviter de se combattre jamais au roi anglais, pour ce que celui-ci serait trop fortuné en toutes les besognes qu’il entreprendrait». Pareilles prédictions vous nouent un peu l’âme, et, si grand tournoyeur qu’on soit, on hésite avant de rompre des lances contre les étoiles.

Édouard III, de son côté, semblait un peu effrayé de sa propre audace. L’aventure dans laquelle il s’était lancé pouvait paraître, à bien des égards, démesurée. Il craignait que son armée ne fût pas assez nombreuse ni suffisamment entraînée; il dépêchait vers les Flandres et l’Allemagne ambassade sur ambassade afin de renforcer sa coalition. Henry Tors-Col, quasi aveugle maintenant, l’exhortait à la prudence, tout au contraire de Robert d’Artois qui poussait à l’action immédiate. Qu’attendait donc Édouard pour se mettre en campagne? Que les princes flamands qu’on était parvenu à rallier fussent morts? Que Jean de Hainaut, exilé maintenant de la cour de France après y avoir été si fort en faveur, et qui vivait de nouveau à celle d’Angleterre, n’eût plus le bras assez fort pour soulever son épée? Que les foulons de Gand et de Bruges fussent lassés et vissent moins d’avantages aux promesses non tenues du roi d’Angleterre qu’à l’obéissance au roi de France? Édouard souhaitait recevoir des assurances de l’empereur; mais l’empereur n’allait pas risquer d’être excommunié une seconde fois avant que les troupes anglaises aient pris pied sur le Continent! On parlait, on parlementait, on piétinait; on manquait de courage, il fallait dire le mot.

Robert d’Artois avait-il à se plaindre? En apparence, nullement. Il était pourvu de châteaux et pensions, dînait auprès du roi, buvait auprès du roi, recevait tous les égards souhaitables. Mais il était las de dépenser ses efforts, depuis trois ans, pour des gens qui ne voulaient point courir de risques, pour un jeune homme à qui il tendait une couronne, quelle couronne! et qui ne s’en saisissait point. Et puis il se sentait seul. Son exil, même doré, lui pesait. Qu’avait-il à dire à la jeune reine Philippa, sinon lui parler de son grand-père Charles de Valois, de sa grand-mère d’Anjou-Sicile? Par moments, il prenait le sentiment d’être lui-même un ancêtre.

Il aurait aimé voir la reine Isabelle, la seule personne en Angleterre avec laquelle il eût vraiment des souvenirs communs. Mais la reine mère n’apparaissait plus à la cour; elle vivait à Castle-Rising, dans le Norfolk, où son fils allait, de loin en loin, la visiter. Depuis l’exécution de Mortimer elle n’avait plus d’intérêt à rien[30]

Robert connaissait les nostalgies de l’émigré. Il pensait à Madame de Beaumont; quel visage aurait-elle, au sortir de tant d’années de réclusion, quand il la retrouverait, si jamais ils devaient être réunis? Reconnaîtrait-il ses fils? Reverrait-il jamais son hôtel de Paris, son hôtel de Conches, reverrait-il la France? Du train qu’allait cette guerre qu’il s’était donné tant de mal à créer, il lui faudrait attendre d’être centenaire avant d’avoir quelque chance de revenir en sa patrie! Alors, ce matin-là, mécontent, irrité, il était parti chasser seul, pour occuper le temps et pour oublier. Mais l’herbe, souple sous les pieds du cheval, l’épaisse herbe anglaise, était encore plus touffue et plus gorgée d’eau que l’herbe du pays d’Ouche. Le ciel avait une teinte bleu pâle, avec de petits nuages déchiquetés et volant très haut; la brise de mai caressait les haies d’aubépine fleurie et les pommiers blancs, pareils aux pommiers et aux aubépines de Normandie.

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29

L’imagination du romancier hésiterait devant pareille coïncidence, qui semble vraiment trop grossière et volontaire, si la vérité des faits ne l’y obligeait. D’avoir été le lieu où fut présenté le défi d’Édouard III, acte qui ouvrit juridiquement la guerre de Cent Ans, ne termine pas d’ailleurs l’étrange destin de l’hôtel de Nesle.

Le connétable Raoul de Brienne, comte d’Eu, habitait l’hôtel de Nesle lorsqu’il fut arrêté en 1350 par ordre de Jean le Bon pour être condamné à mort et décapité.

L’hôtel fut encore le séjour de Charles le Mauvais, roi de Navarre (le petit-fils de Marguerite de Bourgogne), qui prit les armes contre la maison de France.

Plus tard, Charles VI le Fou devait le donner à sa femme, Isabeau de Bavière, qui livra par traité la France aux Anglais en dénonçant son propre fils, le dauphin, comme adultérin.

À peine l’hôtel fut-il donné à Charles le Téméraire par Charles VII que ce dernier mourut, et que le Téméraire entra en conflit avec le nouveau roi Louis XI.

François Ier céda une partie des bâtiments à Benvenuto Cellini; puis Henri II y fit installer un atelier pour la fabrication des pièces de monnaie, et la Monnaie de Paris est toujours à cet emplacement. On voit par là l’ampleur qu’avait l’ensemble du terrain et des édifices.

Charles IX, pour pouvoir payer ses gardes suisses, fit mettre en vente l’hôtel et la Tour qui furent acquis par le duc de Nevers, Louis de Gonzague; celui-ci les fit raser pour édifier à la place l’hôtel de Nevers.

Enfin Mazarin se rendit acquéreur de l’hôtel de Nevers pour le démolir et le remplacer par le Collège des Quatre Nations, qui subsiste toujours: c’est le siège aujourd’hui de l’Institut de France.

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30

La reine Isabelle devait vivre encore vingt ans, mais sans reprendre jamais aucune participation aux affaires de son siècle. La fille de Philippe le Bel mourut le 23 août 1358, au château de Hertford, et son corps fut inhumé en l’église des franciscains de Newgate à Londres.