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Les échos de Crécy s’étaient répandus jusqu’à Sienne. On savait comment le roi de France avait obligé ses gens de marche à attaquer, sans prendre souffle, après une étape de cinq lieues, et comment la chevalerie française, irritée contre cette piétaille qui n’avançait pas assez vite, avait chargé à travers sa propre infanterie, la bousculant, la renversant, la foulant aux fers des chevaux, pour aller se faire mettre en pièces sous les tirs croisés des archers anglais.

— Ils ont dit, pour expliquer leur défaite, que c’étaient les traits à poudre, fournis aux Anglais par l’Italie, qui avaient semé le désordre et l’effroi dans leurs rangs, à cause du fracas. Mais non, Guidarelli, ce ne sont pas les traits à poudre; c’est leur stupidité.

Ah! On ne pouvait nier qu’il se fût accompli là de beaux faits d’armes. Par exemple, on avait vu Jean de Bohême, devenu aveugle vers la cinquantaine, exiger de se faire conduire quand même au combat, son destrier lié à droite et à gauche aux montures de deux de ses chevaliers; et le roi aveugle s’était enfoncé dans la mêlée, brandissant sa masse d’armes pour l’abattre sur qui? Sur la tête des deux malheureux qui l’encadraient. On l’avait retrouvé mort, toujours lié à ses deux compagnons assommés, parfait symbole de cette caste chevaleresque, enfermée dans la nuit de ses heaumes, qui, méprisant le peuple, se détruisait elle-même comme à plaisir.

Au soir de Crécy, Philippe VI errait dans la campagne, n’ayant plus que six hommes avec lui, et allait frapper à la porte d’un petit manoir en gémissant:

— Ouvrez, ouvrez à l’infortuné roi de France! Messer Dante, on ne devait pas l’oublier, avait maudit autrefois la race des Valois, à cause du premier d’entre eux, le comte Charles, le ravageur de Sienne et de Florence. Tous les ennemis du divino poeta finissaient assez mal.

Et après Crécy, la peste amenée par les Génois. De ceux-là non plus il ne fallait jamais attendre rien de bon! Leurs bateaux avaient rapporté d’Orient le mal affreux qui, gagnant d’abord la Provence, s’était abattu sur Avignon, sur cette ville toute pourrie de débauches et de vices. Il suffisait d’avoir entendu répéter les propos de messer Pétrarque sur cette nouvelle Babylone pour comprendre que sa puante infamie et les péchés qui s’y étalaient la désignaient aux calamités vengeresses.[32]

Le Toscan n’est jamais content de rien ni de personne, sauf de lui-même. S’il ne pouvait médire, il ne pourrait vivre. Et Giannino, en cela, se montrait bien toscan. À Viterbo, Guidarelli et lui n’en avaient pas encore fini de critiquer et de blâmer tout l’univers.

D’abord que faisait le pape en Avignon, au lieu de siéger à Rome, en la place désignée par saint Pierre? Et pourquoi élisait-on toujours des papes français, comme ce Pierre Roger, l’ancien évêque d’Arras, qui avait succédé à Benoît XII et régnait présentement sous le nom de Clément VI? Pourquoi ne nommait-il à son tour que des cardinaux français et refusait-il de rentrer en Italie? Dieu les avait tous punis. Une seule saison voyait la fermeture de sept mille maisons d’Avignon dépeuplée par la peste; on ramassait les cadavres par charretées. Puis le fléau montait vers le nord, à travers un pays épuisé par la guerre. La peste arrivait à Paris où elle causait mille morts par journée; grands ou petits, elle n’épargnait personne. La femme du duc de Normandie, fille du roi de Bohême, était morte de la peste. La reine Jeanne de Navarre, la fille de Marguerite de Bourgogne, était morte de la peste. La mâle reine de France elle-même, Jeanne la Boiteuse, sœur de Marguerite, avait péri de la peste; les Français, qui la détestaient, disaient que son trépas n’était qu’un juste châtiment.

Mais pourquoi Giovanna Baglioni, la première épouse de Giannino, Giovanna aux beaux yeux en amande, au cou pareil à un fût d’albâtre, avait-elle aussi été emportée? Était-ce là justice? Était-il juste que l’épidémie eût dévasté Sienne? Dieu manifestait vraiment peu de discernement et taxait trop souvent les bons pour payer les fautes des méchants.

Bienheureux ceux qui avaient échappé à la peste! Bienheureux messer Giovanni Boccacio, le fils d’un ami des Tolomei, de mère française, comme Giannino, et qui avait pu demeurer à l’abri, hôte d’un riche seigneur, dans une belle villa en lisière de Florence! Tout le temps de la contagion, afin de distraire les réfugiés de la villa Palmieri, et leur faire oublier que la mort rôdait aux portes, Boccacio avait écrit ses beaux et plaisants contes que maintenant l’Italie entière répétait. Le courage montré devant le trépas par les hôtes du comte Palmieri et par messer Boccacio ne valait-il pas toute la sotte bravoure des chevaliers de France? Le notaire Guidarelli partageait complètement cet avis.

Or le roi Philippe s’était remarié trente jours seulement après la mort de la mâle reine. Là encore, Giannino trouvait motif à blâmer, non exactement dans le remariage puisque lui-même en avait fait autant, mais dans l’indécente hâte mise par le roi de France à ses secondes noces. Trente jours! Et qui Philippe VI avait-il choisi? C’était là que l’histoire commençait d’être savoureuse! Il avait enlevé à son fils aîné la princesse à laquelle celui-ci devait se remarier, sa cousine Blanche, fille du roi de Navarre, qu’on surnommait Belle Sagesse.

Ébloui par l’apparition à la cour de cette pucelle de dix-huit ans, Philippe avait exigé de son fils, Jean de Normandie, qu’il la lui cédât, et Jean s’était laissé unir à la comtesse de Boulogne, une veuve de vingt-quatre ans, pour laquelle il n’éprouvait pas grand goût, non plus à vrai dire que pour aucune dame, car il semblait que l’héritier de France fût plutôt tourné vers les écuyers.

Le roi de cinquante-six ans avait alors retrouvé, entre les bras de Belle Sagesse, la fougue de sa jeunesse. Belle Sagesse, vraiment! le nom convenait bien; Giannino et Guidarelli en étaient secoués de rire sur leurs chevaux. Belle Sagesse! Messer Boccacio en eût pu faire un de ses contes. En trois mois, la donzelle avait eu les os du roi tournoyeur, et l’on conduisait à Saint-Denis ce superbe imbécile qui n’avait régné un tiers de siècle que pour conduire son royaume de la richesse à la ruine.

Jean II, le nouveau roi, âgé maintenant de trente-six ans, et qu’on appelait le Bon sans qu’on sût trop pourquoi, possédait tout juste, à ce que les voyageurs rapportaient, les mêmes solides qualités que son père, et le même bonheur dans ses entreprises. Il était seulement un peu plus dépensier, instable, et futile; mais il rappelait aussi sa mère par la sournoiserie et la cruauté. Se croyant constamment trahi, il avait déjà fait décapiter son connétable.

Parce que le roi Édouard III, campant dans Calais par lui conquis, avait institué l’ordre de la Jarretière, un jour qu’il s’était plu à rattacher lui-même le bas de sa maîtresse la belle comtesse de Salisbury, le roi Jean II, ne voulant pas demeurer en reste de chevalerie, avait fondé l’ordre de l’Étoile afin d’en honorer son favori espagnol, le jeune Charles de La Cerda. Ses prouesses s’arrêtaient là.

Le peuple crevait de faim; les campagnes comme l’industrie, par suite de la peste et de la guerre, manquaient de bras; les denrées étaient rares et les prix démesurés; on supprimait des emplois; on imposait sur toutes les transactions une taxe de près d’un sol à la livre.

Des bandes errantes, semblables aux pastoureaux de jadis, mais plus démentes encore, traversaient le pays, des milliers d’hommes et de femmes en haillons qui se flagellaient les uns les autres avec des cordes ou des chaînes, en hurlant des psaumes lugubres le long des routes, et soudain, saisis de fureur, massacraient, comme toujours, les Juifs et les Italiens.

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32

Tout le temps qu’il passa en Avignon, Pétrarque ne cessa d’exhaler, avec un rare talent de pamphlétaire, sa haine contre cette ville. Ses lettres, où il faut faire la part de l’exagération poétique, nous ont laissé une saisissante peinture d’Avignon au temps des papes.

«… J’habite maintenant, en France, la Babylone de l’Occident, tout ce que le soleil voit de plus hideux, sur les bords du Rhône indompté qui ressemble au Cocyte ou à l’Achéron du Tartare, où règnent les successeurs, jadis pauvres, du pêcheur, qui ont oublié leur origine. On est confondu de voir, au lieu d’une sainte solitude, une affluence criminelle et des bandes d’infâmes satellites répandus partout; au lieu de jeûnes austères, des festins pleins de sensualité; au lieu de pieuses pérégrinations, une oisiveté cruelle et impudique; au lieu des pieds nus des apôtres, les coursiers rapides des voleurs, blancs comme la neige, couverts d’or, logés dans l’or, rongeant de l’or, et bientôt chaussés d’or. Bref, on dirait les rois des Perses ou des Parthes, qu’il faut adorer et qu’il n’est pas permis de visiter sans leur offrir des présents…»

(Lettre V)