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— Mais les rédacteurs profonds, dit Felice, peuvent pénétrer dans les pensées les plus cachées.

— C’est vrai. Mais dans leur cas, il existe toujours une relation de docteur à patient. C’est en toute conscience que le patient se soumet à leur analyse. Et même dans ce cas, la dysfonction peut être si fermement programmée que le thérapeute ne parvient pas à la contourner, même avec la coopération du patient…

— Ouais, intervint Stein Oleson en levant sa chope de bière.

— Mais je sais que les métas peuvent lire les pensées les plus secrètes, insista Felice. Il est arrivé à notre entraîneur d’engager des rédacteurs pour travailler sur des gars qui étaient effondrés. Les métas arrivaient toujours à repérer ceux dont les nerfs avaient vraiment craqué. Tu ne vas quand même pas me dire que ces pauvres types acceptaient comme ça que les jivaros[9] les fassent balancer ?

— Une personne qui n’a pas subi d’entraînement, une non-méta, dit Elizabeth, livre des informations de façon sous-verbale sans même en avoir conscience. Essaie de voir ça comme une sorte de marmonnement mental. Est-ce que tu ne t’es jamais trouvé près de quelqu’un qui se parlait à lui-même ? Quand une personne a peur, quand elle est en colère ou essaie désespérément de résoudre un problème, ou bien quand elle est sous l’effet d’une excitation sexuelle particulièrement intense, ses pensées deviennent… fortes. Même des non-métas perçoivent parfois ces sortes de vibrations – des images mentales, des paroles sub-vocales, des paroxysmes émotionnels… Plus le rédacteur est bon, mieux il sait discerner un sens dans ce méli-mélo dément que déverse le cerveau humain…

Bryan demanda :

— Il n’y a donc aucun moyen, pour une personne ordinaire, de fermer ses pensées à un lecteur extérieur ?

— Bien sûr. Il est assez facile de barrer un sondage superficiel. Il faut contrôler fermement son émission mentale. Si vous croyez vraiment que quelqu’un vous sonde, il faut alors que vous pensiez à une image neutre, un grand carré noir par exemple. Ou alors vous comptez un-deux-trois-quatre-cinq-six et vous recommencez sans arrêt… Ou bien encore vous rabâchez une chanson idiote. Ça peut bloquer le plus futé des rédacteurs…

— Ma belle, intervint Aiken Drum, je suis heureux que tu ne soies pas en train de lire dans mon esprit en ce moment. Tu risquerais de te trouver dans un vrai marécage de trouille. J’ai tellement peur de traverser cette Porte du Temps que mes globules rouges doivent être tout verts ! J’ai essayé de faire marche arrière. J’ai même dit aux conseillers que j’étais prêt à la réforme si on me laissait rester ici. Mais il n’y a personne qui me croie.

— Je me demande bien pourquoi, fit Bryan.

Un éclair rougeoyant fendit les nuages au-dessus des collines. Le roulement du tonnerre vint plus tard, lointain, étouffé, comme le son d’un tambour mort.

— Et le ballon, ma douce ? demanda Aiken à Elizabeth.

— J’ai ingurgité toute la théorie pour en construire à partir des matériaux disponibles – comment tanner des peaux de poisson pour faire l’enveloppe, comment tresser, vanner et confectionner des cordage à partir d’écorces. Mais pour la pratique, j’ai eu droit à ça. (Elle prit dans son sac un paquet dont les dimensions équivalaient à peu près à celles de deux grosses briques.) Gonflé, c’est haut de cinq étages, avec double paroi, et c’est semi-dirigeable. D’un beau rouge vif, comme ma combinaison. Une source d’énergie a été prévue pour fournir l’air chaud. Bien sûr, elle ne durera que quelques semaines, et ensuite il faudra que je passe au charbon de bois. Et ça, c’est atroce à fabriquer. Mais c’est vraiment le seul carburant ancien disponible – à moins de trouver du charbon.

— Mais pas du tout, ma petite poupée, dit Aiken Drum. Reste avec moi et tu verras ce qu’on fera avec mes cartes minéralogiques.

Stein eut un rire dédaigneux,

— Et tu comptes faire quoi pour exploiter ton minerai ? Tu vas engager Blanche Neige et les Sept Nains ? Le gisement le plus proche doit se trouver à une bonne centaine de kilomètres au nord, autour du Creusot et de Montceau, et à une sacrée profondeur. Et même si tu y arrives sans être obligé de faire sauter le roc, comment t’y prendras-tu pour transporter ta récolte là où elle te sera utile ?

— Il me faudra seulement une ou deux semaines pour régler ces petits détails ! rétorqua Aiken.

— Et il se peut qu’il existe d’autres gisements bien plus près, dit Claude Majewski. Ces cartes modernes induisent à l’erreur, Aiken. Elles nous montrent les dépôts et les strates tels qu’ils existent de nos jours, au XXIIe siècle, et non tels qu’ils étaient il y a six millions d’années. Il y avait de petits bassins limniques dans tout le Massif Central, alors, et un dépôt plus important dans la région de Saint-Etienne, mais ils ont tous été épuisés vers la fin du XXe siècle. Au Pliocène, vous trouverez certainement des champs de houille à quelques kilomètres de là, vers le sud. Et avec un peu de chance, près de n’importe quel volcan, du coke à l’état naturel !

— Pourtant, avant de fonder la Société des Mines du Pliocène, dit Richard Voorhees avec une grimace, tu ferais mieux de jeter un sérieux coup d’œil sur le terrain. Après tout, les honchos du coin ont peut-être leur idée à eux pour l’exploitation des ressources naturelles.

— Ça, c’est parfaitement possible, admit Bryan.

— Nous pourrons peut-être les convaincre de nous faire participer, suggéra Felice en souriant. Je veux dire : d’une façon ou d’une autre…

— Et nous pourrions aussi essayer d’éviter le conflit en gagnant des terres non encore colonisées, dit Anna-Maria.

— Ça n’est pas tout à fait dans le style de Felice, dit Aiken. A vrai dire… je crois qu’elle a envie de s’amuser un peu… N’est-ce pas, mignonne ?

Les cheveux bouclés de Felice Landry formaient comme un halo sur le fond sombre des nuages d’orage.

— Ce dont j’ai envie, je le trouverai bien, dit-elle. Pour l’instant, j’ai surtout envie d’un autre verre. Est-ce que quelqu’un se joint à moi ?

Elle se dirigea vers l’auberge, aussitôt suivie de Stein et de Richard.

— Quelqu’un devrait dire à ces deux-là qu’ils perdent leur temps, marmonna Claude Majewski en les regardant s’éloigner.

— Pauvre Felice, soupira Anna-Maria. Quelle ironie de porter un nom pareil quand on est si atrocement malheureux. Son agressivité est pour elle une sorte d’armure. Comme sa tenue de hockey.

— Mais tout au fond d’elle elle implore l’amour ? demanda Elizabeth, les yeux mi-clos, un vague sourire errant sur ses lèvres. Faites attention, petite sœur. Elle a besoin de vos prières, je l’admets. Mais elle ressemble plus à un trou noir qu’à une brebis égarée.

— Ces yeux-là pourraient vous dévorer tout cru, renchérit Aiken. Il y a quelque chose de satanément inhumain en elle.

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9

Les réducteurs de tête, les psychiatres. (N.D.T.)