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Un gros rat s’était jeté sur un autre plus petit. Celui-ci se défendait et parait les coups avec l’énergie du désespoir : il allait réussir à se faufiler dans un trou de la haie trop étroit pour son adversaire quand, soudain, un troisième rat, plus gros encore, surgit et l’attaqua. Le sang qui coulait de la gorge ouverte s’étala sur le sol en une petite mare et le vainqueur s’éloigna en traînant sa proie, suivi de près par son rival évincé.

Botté, ganté, une grosse canne à la main, Ish fit une expédition dans les plus proches magasins pour renouveler ses provisions. À sa grande surprise, il trouva très peu de rats dans les boutiques où plus rien ne restait des denrées accessibles ; une saleté écœurante y régnait. Le sol était jonché de papiers et de cartons déchirés, et de crottes de rats. Même les étiquettes des boîtes et des bouteilles avaient été rongées et leur contenu restait la plupart du temps un mystère. Certainement les hordes ne souffraient encore ni de famine ni de maladie. Et il rapporta ces nouvelles à Em.

Le lendemain matin, ils mirent Princesse en liberté pour sa promenade quotidienne. Par précaution, ils ne lui accordaient plus qu’une sortie par jour. Quelques minutes plus tard, elle revenait à fond de train en hurlant, entourée de rats dont deux ou trois déjà se cramponnaient à son dos. Ils ouvrirent la porte pour la laisser entrer avec évidemment les rats sur son dos. Princesse se cacha sous le divan, tremblante et gémissante. Le principal héros du drame ayant ainsi déserté, Ish et Em passèrent un quart d’heure mouvementé à déloger les intrus et à les tuer. Ceci fait, ils fouillèrent la maison de fond en comble, assistés cette fois de Princesse à peu près remise de son émoi, pour s’assurer qu’aucun rat n’était tapi dans une armoire ou derrière les livres de la bibliothèque. Ils n’en trouvèrent pas et poussèrent un soupir de soulagement. Désormais ils gardèrent Princesse enfermée et la muselèrent par crainte de la rage.

Mais le doute n’était plus permis : les rats s’entre-dévoraient. Parfois un gros s’attaquait à un plus petit. Parfois plusieurs joignaient leurs forces contre un seul. Ils paraissaient moins nombreux ; peut-être simplement se dissimulaient-ils aux regards.

Malgré le dégoût qu’il ne parvenait pas à vaincre, cette invasion offrait à Ish une intéressante étude d’écologie, presque un problème de laboratoire. Les rats avaient tout d’abord vécu sur les réserves de nourriture laissées par les hommes et qui s’étaient progressivement transformées en un énorme réservoir de chair à rat. Puis, les flocons d’avoine, les fruits secs et les haricots épuisés, les rats – certains du moins – avaient la ressource de manger ce supplément de vivres. Et la disette régnerait sans qu’un seul souffrît de la faim. « Les vieux, les malades, les faibles, les très jeunes partiront les premiers, remarqua Ish ; puis ceux qui sont un peu moins vieux, moins malades, moins faibles ou moins jeunes et ainsi de suite…

— Et finalement », conclut Em, qui montrait parfois une logique déconcertante, « il ne restera plus que deux gros rats qui s’affronteront comme les chats de Kilkenny[2] »

Ish expliqua que, sans en arriver à cette extrémité, les rats, désormais en petit nombre, auraient cherché d’autres moyens de subsistance.

À la réflexion, il se rendit compte que les rats ne détruisaient pas l’espèce au profit de quelques individus ; en réalité c’était l’espèce qu’ils sauvaient. Si, par excès de délicatesse, ils s’étaient résignés à mourir de faim plutôt que de porter la dent sur un congénère, le danger eût été grand. Mais les rats étaient des réalistes et l’avenir de la race était assuré.

De jour en jour, le nombre des rats diminuait ; un matin, on put croire qu’il n’en restait plus un. Ish savait qu’ils étaient encore nombreux dans la ville et que leur disparition apparente était un phénomène naturel. En temps normal, les rats se dissimulaient et habitaient de préférence les ruelles, les trous, les passages envahis par les broussailles. Lorsqu’ils eurent pullulé, ces refuges devinrent insuffisants et ils furent obligés de se répandre un peu partout à découvert.

Probablement, pensait Ish, une maladie quelconque achèverait de hâter leur disparition, mais ce n’était qu’une conjecture. Grâce à leur férocité fratricide, les cadavres étaient en petit nombre et, sans preuves précises, Ish devinait que les rats s’étaient régalés des cadavres des êtres humains victimes de l’épidémie.

Il s’étonnait de la discrétion des souris. Les fourmis s’étaient montrées les premières, les rats leur avaient succédé. Entre les deux, les souris auraient pu tenter elles aussi leur invasion ; les circonstances les favorisaient presque autant que les rats et elles se reproduisent plus rapidement encore qu’eux. Il ne connut jamais la raison de leur abstention. Il supposa qu’une contrainte dont il ignorait tout avait prévenu l’invasion des souris.

Il fallut Ish et à Em quelque temps pour se remettre de ce fléau. Ils finirent par juger que Princesse n’avait décidément pas contracté la rage. Ils lui rendirent la liberté ; la vie redevint normale et ils oublièrent l’immonde grouillement des bêtes grises.

Les fables nous ont induits en erreur. Ce n’était pas le lion, mais l’homme, qui était le roi des animaux. Et son règne a été souvent cruel et tyrannique.

Mais quand une clameur a proclamé : « Le roi est mort », nul n’a ajouté : « Vive le roi ! »

Jadis, quand un monarque mourait sans laisser d’héritier en âge de lui succéder, ses capitaines se disputaient le sceptre ; si aucun d’eux ne remportait en force sur les autres, le royaume était morcelé. Eh bien, c’est ce qui se passe maintenant, car la supériorité n’est l’apanage ni de la fourmi, ni du rat, ni du chien, ni du singe. Il y aura une brève période de luttes, d’ascensions rapides, de brusques chutes, puis la Terre goûtera un calme et une paix que depuis vingt mille ans elle ne connaissait plus.

De nouveau la tête d’Em était nichée dans le creux du bras d’Ish et il contemplait tendrement les yeux noirs. La jeune femme murmura : « Tu sais, tu feras bien de te mettre à lire les livres de médecine. Ça y est. »

Il n’eut pas le temps de prononcer un mot ; prise d’un tremblement convulsif, elle fondit en larmes. Ish n’avait jamais imaginé cela d’elle – cette peur. La terreur, quant à lui, le priva de toute force. Que deviendraient-ils si elle perdait courage ?

« Chérie ! cria-t-il. Peut-être est-il encore temps de faire quelque chose. Il y a des moyens… Tu n’auras pas à subir cette épreuve !

— Oh ! ce n’est pas cela ! Ce n’est pas cela ! protesta-t-elle encore tremblante. J’ai menti. Non pas par mes paroles, mais par mon silence ! Mais cela revient au même. Tu es si gentil. Tu dis souvent que j’ai de jolies mains. Tu n’as jamais remarqué le bleu des lunules. »

Déconcerté par cette révélation, il ne put cacher son trouble. Maintenant tout s’expliquait : le teint brun, la limpidité des yeux noirs, les lèvres pleines, la blancheur des dents, la sonorité de la voix, la souplesse du caractère.

Dans un souffle, elle chuchota : « Bien sûr, au début cela n’avait pas d’importance. Aucun homme ne fait attention à cela. Mais la famille de ma mère n’a jamais eu beaucoup de chance. Je ne veux pas imposer cela à des enfants qui doivent repeupler la Terre. Mais surtout je n’ai pas été loyale envers toi. »

Déjà il ne l’entendait plus ; les conventions du monde civilisé n’étaient plus qu’une farce désopilante ; il s’esclaffa, en proie à une gaieté qu’il ne pouvait réprimer ; rassurée, elle rit aussi et le serra plus fort dans ses bras.

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2

Deux chats qui, à Kilkenny en Irlande, se battirent jusqu’à ce qu’il ne restât d’eux que leurs deux queues.