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Précisons encore notre objet. Il ne manque pas d’histoires de renaissances et de décadences post-catastrophiques. Mais relativement rares sont celles qui introduisent explicitement une réflexion sur la tournure que prendra la nouvelle civilisation et qui présentent dans cette perspective une phase quelconque de son évolution, qu’il s’agisse de sa naissance ou d’un tournant décisif. En bref, qui posent et traitent le problème du choix ou de la réorientation de la société face aux bouleversements intervenus et ne se contentent pas d’exploiter l’horreur de la situation comme il arrive souvent. C’est là l’aspect que nous retiendrons et qui est sans doute le plus intéressant car imaginer la résurrection du Phénix, c’est bien, mais en plus la couleur de son plumage, c’est mieux.

Enfin, ce qui fait la spécificité de cet aspect des recommencements post-catastrophiques, c’est qu’il est gouverné davantage que les autres et même systématiquement par la notion de conflit. Proposant une analyse sociologique, philosophique ou autre des tendances de la civilisation (ou de la barbarie) nouvelle, il se réfère par la force des choses à l’ancienne. Mais surtout, il accentue la discordance entre les deux, ce qui va souvent jusqu’à la condamnation de l’une d’elles, voire à un véritable manichéisme. C’est du moins là la forme la plus simple de ce conflit. Les différentes manières par lesquelles celui-ci se traduit constitueront les lignes de force du présent essai qui ne prétend pas être exhaustif mais proposer un panorama suffisamment vaste du problème.

2. QUELQUES EXEMPLES MARGINAUX

L’idée sous-jacente au thème des recommencements post catastrophiques est que le genre humain finit tant bien que mal par survivre, ce qui traduit au moins un semblant d’optimisme. Témoin « L’Éternel Adam » (1910), paru sous le nom de Jules Verne mais qui est sans doute au moins en partie de la plume de son fils Michel qui le fit publier cinq ans après sa mort. Cette nouvelle est avant tout une méditation sur la destruction cyclique des civilisations. Située à des milliers d’années dans l’avenir sur la terre émergée du globe, elle conte la découverte dans un coffret d’aluminium d’un message des derniers hommes du XXIe siècle. Épargné par le déluge qui engloutit tous les continents, leur navire aborda un continent inconnu qui n’était autre que l’Atlantide ressurgie des flots avec les ruines de son antique civilisation, victime aussi d’un cataclysme. Et le manuscrit fait état des inquiétudes et de la résignation du rédacteur qui voit les nouvelles générations retourner à l’état sauvage et prévoit que tout l’acquis de leurs pères est condamné. C’est par ces préoccupations sur le devenir de l’humanité réduite au plus extrême dénuement que ce texte se rattache à l’aspect qui nous concerne.

Dans son roman « Manden der huskede » (L’Homme qui se souvenait, 1951, inédit[3]), le Danois Eiler Jorgensen inflige à l’humanité une amnésie. Le sujet avait été traité par l’Américain Thomas Calvert McClary dans son court roman « Rebirth » (Renaissance, inédit, 1934) qu’il avait republié dans une version considérablement augmentée en 1944. Mais il ne fait qu’y relater (non sans esprit, il est vrai) la reconstitution de la civilisation déchue par les survivants du genre humain ramenés à l’âge mental du nourrisson par un génie malfaisant. Tandis que son confrère imagine que, sans raisons apparentes, chacun oublie soudain tout ce qui concerne la civilisation et que le papier qui en est un des supports disparaît. Seuls épargnés, un Français un peu bohème qui tente en vain de transmettre le meilleur de son savoir à ces gens qui croient que le monde date d’hier, et un bull-dog en qui s’est réincarné un fabricant de cosmétiques. Le premier renonce définitivement après une rencontre malheureuse avec un groupe d’Américains qui a créé une petite société militariste et anticommuniste. Quant au second, estimant que Dieu a voulu mettre fin à la suprématie de l’Homme, il se tourne vers les chiens en qui il voit ses successeurs.

Loin de ce ton désabusé et tragi-comique, l’Américain George Allan England a lui aussi apporté sa contribution au problème de la renaissance de la civilisation dans sa trilogie qui comprend « Darkness and Dawn » (Les Ténèbres et l’Aurore, 1912), « Beyond the Great Oblivion » (Par-delà le Grand Oubli, 1913, inédit) et « The Afterglow » (La Lumière Tardive, 1913, inédit). Un couple se réveille d’un sommeil de dix siècles dans un monde en ruine et retourné à la sauvagerie par suite d’un cataclysme qui projeta dans l’espace un fragment de la Terre dont il devint le second satellite. Il en résulta un gouffre profond d’une centaine de milles au fond duquel vivent les descendants des Américains. L’homme devient leur chef et les ramène à la surface où ils détruisent une race d’hommes-singes. La fin raconte comment il les aide à édifier une société hautement technologique et leur épargne les horreurs du cataclysme en les faisant accéder directement au collectivisme libérateur. Socialiste ardent et disciple de Jack London, G.A. England a projeté ses idéaux politiques et philosophiques dont le romantisme ne détonne pas dans ce qui est avant tout un récit d’aventures.

René Barjavel, avec non moins de naïveté et de générosité que son prédécesseur, conclut aussi son roman « Ravage » (1943) par l’instauration d’une société selon son cœur mais juge encore plus sévèrement le monde ancien. Il décrit d’abord le Paris super urbanisé du XXIe siècle, puis sa destruction par suite de la disparition totale de l’électricité et la terrible odyssée d’une poignée de rescapés, enfin la renaissance d’une société exclusivement rurale dont le chef édicté les lois. Lui-même fils et petit-fils de paysans, l’auteur se répand alors en éloges dithyrambiques sur la saine vie à la campagne. L’initiateur de cette revanche sur l’enfer des villes bannit les machines, les livres (sauf la poésie), la monnaie et l’alcoolisme, rend obligatoire la polygamie, limite l’étendue des domaines ruraux et la population des villages à cinq cents familles. Mais, à l’âge de cent vingt-neuf ans, il se heurte au constructeur d’un énorme véhicule à vapeur artisanal. Après lui avoir expliqué que la ruine du monde vint de tels engins, le patriarche veut le tuer mais trouve lui-même la mort. Finalement le forgeron et son œuvre sont éliminés et la vie reprend dans cette pastorale aux accents assez durs mais peu convaincante.

Autre roman reléguant le problème de civilisation aux pages finales, « L’Éclipsé » d’Herbert Régis (1939) raconte aussi la formation d’une société rurale mais dans une optique inverse. Il s’ouvre sur la dégénérescence inexplicable du nerf optique qui frappe en quelques mois l’humanité entière. Devançant le chaos qui s’annonce, un petit groupe amasse des provisions et émigre à la campagne. Devenus complètement aveugles, ils se battent d’abord avec des paysans affamés puis associent leur destinée à la leur. Une économie de subsistance s’organise, l’agriculture et l’élevage reprennent tant bien que mal, puis la fabrication d’objets simples ; le minimum vital est assuré. La parole est promue au rang de véhicule privilégié de la culture. Elle acquiert une importance accrue lorsque, quarante ans plus tard, les chefs de la petite communauté réalisent que la vue réapparaît dans la nouvelle génération. Ils décident de transmettre l’essentiel de leur savoir au travers de comptines et de chansons que les enfants apprennent sans les comprendre mais qui permettront à eux ou à leurs descendants d’utiliser et de comprendre l’héritage de leurs ancêtres, notamment les machines et les bibliothèques, et de l’assumer.

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Les textes indiqués ici comme inédits le sont bien entendu en français.