Silence de Bellosguardo.
La vie suivait son petit bonhomme de chemin, cahin-caha, jour après jour. Galilée n’avait jamais eu l’air aussi malade de sa vie.
« Tout est déjà arrivé, se lamentait-il en observant ses visiteurs comme autant de nouvelles connaissances. Tout arrive pour la deuxième fois.
À moins que ça n’arrive pour la millionième fois, ou un nombre tout simplement infini de fois. »
Ou alors il déclarait, même face à des étrangers :
« Je ne suis plus en phase. Je vis dans le mauvais temps potentiel. Elle m’a renvoyé vers le mauvais moi. C’est un schéma d’interférences, celui où les deux vagues égales s’annulent mutuellement ! Voilà ce qui m’arrive ! Je ne suis pas vraiment là. »
Une lettre devait arriver de Maria Celeste. Elle arriva et, ainsi qu’il l’avait toujours fait, il prit le petit stiletto qu’il utilisait comme coupe-papier et se regarda détacher proprement le sceau de cire et l’ôter. Il la déplia exactement comme il la dépliait, et il lut ce qu’il avait lu.
Quant au cédrat que vous m’avez demandé de confire, je n’ai obtenu que le peu que je vous envoie à présent. Je craignais que les fruits ne fussent trop ratatinés pour être conservés, et les faits devaient me donner raison. Je vous envoie deux poires cuites pour ces temps de veille.
Il goûta le fruit qu’il avait été sur le point de goûter, et il avait le goût qu’il allait avoir lorsqu’il l’aurait goûté. Il avait une légère amertume sous-jacente, comme toute sa vie. Mais elle allait aussi avoir mis une rose dans le panier, comme il le vit quand il la vit.
Suprême gâterie, je joins une rose, qui, telle une chose extraordinaire en cette froide saison, devrait être chaleureusement accueillie par vous.
En vérité, le temps était complètement décalé, les choses fleurissaient hors saison. Tout cela ne pouvait résulter que d’un anachronisme asynchrone. Le temps était une pluralité pleine d’exclusions et de résurrections, de fragments et d’espaces situés entre d’autres fragments, d’éclipses et d’épilepsies, d’isotopies toutes superposées les unes aux autres et entremêlées dans une vibrante tapisserie anarchique. Et comme le revivre à un moment donné n’était pas le revivre à un autre, le tout était illisible, en permanence inaccessible pour l’esprit. Le présent était un événement laminaire, et visiblement les isotopies pouvaient se détacher les unes des autres, légèrement ou grandement. Galilée était pris dans une simple écharde du tout, quel que soit son degré d’intrication dans le reste. Pris dans ce que sa pauvre et brillante fille appelait la brièveté et l’obscurité de l’hiver de la vie présente. Les mots de sa lettre sautaient hors de la page, chaque phrase une chose qu’il avait toujours lue, comme une prière qu’il aurait dite tous les soirs de sa vie. Chaque moment réitéré. La brièveté et l’obscurité de l’hiver de la vie présente.
Il se suivit dans le jardin. Le monde devint tel qu’il se trouvait qu’il se trouvait. Le jour serait ce qu’il avait toujours été. Le soleil lui réchaufferait la nuque. Le grand saint Augustin avait aussi éprouvé ce sentiment pseudo-itératif, il le remarquerait dans sa lecture désespérée. Le plus profond de tous les philosophes chrétiens avait-il, lui aussi, rencontré l’étranger ? Galilée ne connaissait personne qui ait jamais écrit sur le temps comme saint Augustin :
De quelque manière qu’ait lieu ce secret pressentiment de l’avenir, on ne peut voir que ce qui est. Or, ce qui est déjà n’est plus à venir, mais présent. Lors donc qu’on voit l’avenir, ce ne sont point les événements qui ne sont pas encore, c’est-à-dire ce qui doit arriver ; mais leurs causes ou peut-être leurs signes qui existent déjà. Ainsi, ce n’est point l’avenir que l’on voit mais un objet présent qui fait prédire ce que l’intelligence conçoit. Je le répète, ces conceptions existent déjà, et ceux qui prédisent ce qui n’est pas encore les voient présentes à leur esprit.
C’était juste là, dans Les Confessions, Livre XI[4]. Saint Augustin ne tirait aucune conclusion dans le long chapitre fiévreux contenant sa méditation sur le temps ; il ne faisait que confesser sa propre confusion. Évidemment, il était troublé ; et Galilée aussi. Ces pensées avaient toujours été là, et voilà qu’il les lisait juste après qu’elles avaient spontanément germé dans sa tête. Lire ainsi lui fichait la migraine.
Mais dans le jardin il restait assis, immobile, à réfléchir. Il était possible, là, d’amener à se condenser toutes les potentialités en un unique présent. Ce moment durait longtemps. Quelle bénédiction ; il pouvait le sentir dans son corps, dans le soleil, l’air et la terre qui contribuaient à le maintenir en vie. Le bleu du ciel au-dessus de sa tête – c’était la partie de l’arc-en-ciel qui était toujours visible, s’étendant d’un bout à l’autre du dôme céleste. Assis là, il savait qu’il allait rentrer pour manger, et essayer d’écrire à Castelli. Il allait chier sans chier ses tripes par son deuxième trou de balle. Ça allait lui faire mal. Il serait debout au bord de son champ au coucher du soleil, à regarder les derniers rayons incendier les champs d’orge mûre, en priant pour la consolation du ciel. Il n’y avait rien à faire que de continuer à avancer en se trouvant juste un peu avant ou juste un peu après le courant du présent qui n’était jamais là, pris dans l’intervalle non existant entre le passé non existant et l’avenir non existant. Il précéderait et suivrait ses propres pas. Ça arriverait plus tard, comme il l’avait déjà vu. C’était déjà arrivé, comme il le verrait plus tard.
Finalement, un matin de printemps, juste après le lever du soleil, Galilée rugit furieusement dans sa chambre. Personne ne savait ce qui lui inspirait une telle défiance du pseudo-itératif, et pour lui tout ce qui comptait c’était d’obéir à la compulsion du maintenant ; mais après que les garçons, ravis, l’eurent aidé à s’habiller, tout tremblants, la tête rentrée dans les épaules à chacun de ses mouvements, qui donnaient chaque fois l’impression d’être un coup sur le point de partir, ce qu’ils auraient été ravis de voir alors même qu’ils se recroquevillaient devant cette perspective, il sortit en claudiquant sur l’étroite terrasse qui surplombait la vallée où s’étendait Florence. Tout en bas, le Duomo se dressait au-dessus de la mer de toits de tuiles comme une chose d’un autre monde, plus gros et plus géométrique. Comme une petite lune tombée sur Terre, ou comme les nuées qui pesaient au-dessus.
Par-dessus son épaule, il grommela à la Piera :
— Apporte-moi mon petit déjeuner. Et puis tu diras aux garçons de déplacer mon bureau ici. J’ai certainement du courrier en retard. Il va falloir que je me suive moi-même dehors, ici, et que je m’y mette. Avec un peu de chance, j’aurai l’impression d’être un scribe occupé à faire des copies. Quelqu’un d’autre n’aura qu’à réfléchir.
Tout le monde à Bellosguardo ignora ses ronchonnements, ravi de le voir passer à l’action. Le maestro était revenu à la vie – une vie d’aigreur, certes, de hargne et geignardise – mais c’était toujours mieux que les limbes misérables de l’hiver. Il passerait le plus clair des quelques semaines suivantes à écrire quinze ou vingt lettres par jour ; il en allait toujours ainsi lorsqu’il remontait du trente-sixième dessous. Il était si souvent malade que même ses périodes de convalescence constituaient un rituel auquel ils étaient tous accoutumés.