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Au repas qui suivit, il regardait Marie en pensant : « Elle est à moi ; elle est à moi ! » Tout dans ce visage, les beaux cils relevés, les lèvres entrouvertes, tout semblait lui répondre : « Je suis à vous. » Et Guccio se demandait : « Mais comment les autres ne voient-ils pas ? »

Le lendemain, Guccio reçut à Neauphle un message de son oncle où celui-ci lui faisait savoir que le péril était pour l’heure conjuré, et l’invitait à rentrer aussitôt.

Le jeune homme dut donc annoncer qu’une affaire importante le rappelait à Paris. Dame Eliabel, Pierre et Jean montrèrent de vifs regrets. Marie ne dit rien et continua l’ouvrage de broderie auquel elle était occupée. Mais, lorsqu’elle fut seule avec Guccio, elle laissa paraître son angoisse. Était-il arrivé un malheur ? Guccio était-il menacé ?

Il la rassura. Au contraire, grâce à lui, grâce à elle, les hommes qui voulaient la perte des financiers italiens étaient vaincus.

Alors Marie éclata en sanglots parce que Guccio allait partir.

— Vous me quittez, dit-elle, et c’est comme si je mourais.

— Je reviendrai, aussitôt que je pourrai, dit Guccio.

En même temps, il couvrait de baisers le visage de Marie. Le salut des compagnies lombardes ne le réjouissait qu’à moitié. Il eût voulu que le danger durât encore.

— Je reviendrai, belle Marie, répéta-t-il, je vous le jure, car je n’ai point au monde plus grand désir que de vous.

Et cette fois il était sincère. Il était arrivé cherchant un refuge ; il repartait avec un amour au cœur.

Comme son oncle, dans le message, ne lui parlait point des documents cachés, Guccio feignit de comprendre qu’il devait les laisser à Cressay. Il ménageait ainsi le prétexte à un retour.

VIII

LE RENDEZ-VOUS

DE PONT-SAINTE-MAXENCE

Le 4 novembre, Philippe le Bel devait chasser en forêt de Pont-Sainte-Maxence. Avec son premier chambellan, Hugues de Bouville, son secrétaire Maillard et quelques familiers, il avait dormi au château de Clermont, à deux lieues du rendez-vous.

Le roi semblait détendu et de meilleure humeur qu’on ne l’avait vu depuis longtemps. Les affaires du royaume le laissaient en repos. Le prêt consenti par les Lombards avait remis le Trésor à flot. L’hiver allait ramener au calme les seigneurs agités de Champagne ainsi que les communaux de Flandre.

La neige était tombée dans la nuit, première neige de l’année, précoce, presque insolite ; le gel de l’aube avait fixé cette poudre blanche sur les champs et les bois, transformant le paysage en une immense étendue givrée, et inversant les couleurs du monde.

Le souffle des hommes, des chiens et des chevaux s’épanouissait dans l’air gelé en grosses fleurs cotonneuses.

Lombard trottait derrière la monture du roi. Bien que ce fût un chien à lièvre, il participait aussi aux courres de cerf, travaillant à son compte, mais remettant souvent la meute sur la voie. Les lévriers, s’ils sont appréciés pour leur œil et leur train, sont généralement réputés pour ne sentir rien ; or celui-là avait du nez comme un chien poitevin.

Dans la clairière du rendez-vous, au milieu des aboiements, des hennissements, des claquements de fouets, le roi passa un bon moment à regarder sa magnifique meute, à demander des nouvelles des lices qui avaient mis bas, et à parler à ses chiens.

— Oh ! Mes valets ! Holà, mes beaux ! Haoh, haoh !

Le maître des chasses vint lui faire le rapport. On avait rembuché plusieurs cerfs, dont un grand dix-cors qui, au dire des valets de limiers, portait ses douze andouillers, un dix-cors royal, le plus noble animal de forêt qui se pût rencontrer. De surcroît, il semblait que ce fût un de ces cerfs dits « pèlerins » qui vont, sans harde, de forêt en forêt, plus forts et plus sauvages d’être seuls.

— Qu’on l’attaque, dit le roi.

Les chiens, découplés, furent conduits à la brisée et mis à la voie ; les chasseurs s’égaillèrent vers les points où le cerf pouvait sauter.

— Taille-hors ! Taille-hors ![30] entendit-on bientôt crier.

Le cerf avait été aperçu ; la forêt s’emplit de la voix des chiens, des appels de cors, et de grands fracas de galopades et de branches rompues.

D’ordinaire, les cerfs se font chasser un certain temps autour de l’endroit où on les a levés, tournent en forêt, rusent, brouillent leurs voies, cherchent un cerf plus jeune pour faire change et tromper le nez des chiens, reviennent à l’enceinte d’attaque.

Celui-ci surprit son monde et, sans buissonner, courut droit vers le nord. Sentant le danger, il repartait d’instinct vers la lointaine forêt des Ardennes d’où sans doute il venait.

Il emmena ainsi la chasse une heure, deux heures, sans trop se hâter, maintenant juste le train qu’il fallait pour distancer les chiens. Puis quand il sentit que la meute commençait à fléchir, il força brusquement son allure et disparut.

Le roi, fort animé, coupa à travers bois pour prendre les grands devants, gagner la lisière et attendre le cerf à sa sortie en plaine.

Or rien ne se perd plus vite qu’une chasse. On se croit à cent toises des chiens et des autres veneurs qu’on entend clairement ; et l’instant d’après on se trouve dans un silence total, une solitude absolue, au milieu d’une cathédrale d’arbres, sans savoir où s’est évanouie cette meute qui criait si fort, ni quelle fée, quel sortilège a effacé vos compagnons.

De plus, ce jour-là, l’air portait mal les sons, et les chiens chassaient difficilement, à cause du givre partout répandu qui refroidissait les odeurs.

Le roi était perdu. Il contemplait une grande plaine blanche, où tout, jusqu’à l’horizon, les prairies, les haies courtes, les chaumes de la récolte passée, les toits d’un village, les lointains moutonnements de la forêt suivante, tout était recouvert d’une même couche scintillante immaculée. Le soleil avait percé.

Le roi se sentit soudain comme étranger à l’univers ; il éprouva une sorte d’étourdissement, de vacillement sur sa selle. Il n’y prit pas garde, car il était robuste et ses forces ne l’avaient jamais trahi.

Tout préoccupé de savoir si son cerf avait débuché ou non, il suivit la lisière du bois, au pas, cherchant à distinguer sur le sol le pied de l’animal. « Dans ce givre, je le devrais voir aisément », se disait-il.

Il aperçut un paysan qui marchait non loin.

— Holà, l’homme !

Le paysan se retourna et vint vers lui. C’était un manant d’une cinquantaine d’années ; il avait les jambes protégées par des guêtres de grosse toile et tenait un gourdin dans la main droite. Il ôta son bonnet, découvrant des cheveux grisonnants.

— N’as-tu pas vu un grand cerf fuyant ? lui demanda le roi.

L’homme hocha la tête et répondit :

— Oui-da, mon Sire. Un animal comme vous le dites m’a passé au nez, tout à l’heure. Il portait la hotte et tirait la langue. C’est sûrement votre bête. Vous n’aurez point long à courir ; comme il était, il cherchait l’eau. N’en trouvera qu’aux étangs des Fontaines.

— Avait-il les chiens après lui ?

— Point de chiens, mon Sire. Mais vous reprendrez sa voie, auprès de ce grand hêtre, là-bas. Il va aux étangs.

Le roi s’étonna.

— Tu as l’air de savoir le pays et la chasse, dit-il.

Le visage du manant se fendit d’un bon sourire. De petits yeux marron et malins fixaient le roi.

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30

Ce cri de taille-hors est l’origine du mot taïaut, toujours employé en vénerie, pour signaler qu’on voit l’animal, qu’il est « hors taille » ou, « hors taillis ».