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Une petite heure plus tard, quatre cents partisans se défendaient comme des diables dans le cercle que nous avions refermé sur eux et qui se rétrécissait peu à peu. Trois compagnies presque au complet, c’est-à-dire huit cents ou neuf cents hommes, tentaient d’anéantir le cercle de feu qui se défendait avec une variété d’armes de tous calibres, représentant une puissance mordante. De plus leur position était sérieusement aménagée et toute approche frôlait le suicide.

Pendant cette petite heure, deux hommes de notre groupe avaient malencontreusement mis le pied sur le dispositif d’engins piégés. Et leurs corps écharpés étaient restés suspendus aux frondaisons de mai. Nous subissions le feu ininterrompu d’un poste de « Maxim » quadruplé, et mettre un spandau en batterie comportait quelques risques. Nous essayâmes de creuser des trous d’hommes mais le terrain opposait à nos pelles-pioches un réseau de racines inextricables, transformant notre position d’attaque en position de défense qu’il serait difficile de maintenir si l’ennemi tentait une percée.

Seuls, les mortiers légers avec leur tir quasi vertical avaient une prise sur le bloc ennemi. Malheureusement, nos adversaires, tapis dans leur position bien aménagée, essuyaient notre tir sans défaillir. En revanche, deux ou trois obusiers lourds – probablement allemands et tombés entre leurs mains – déversaient sur notre encerclement des projectiles qui déracinaient les arbres.

Les départs de ces pièces restaient invisibles et rendaient leur anéantissement problématique. À dix reprises, des groupes s’étaient jetés à l’assaut des terroristes organisés, et chaque fois ils avaient dû faire demi-tour en laissant des camarades hurlant sur l’humus du sous-bois. Nous apprîmes plus tard que Wesreidau avait fait l’impossible pour obtenir des renforts motorisés et blindés. Aucun blindé n’étant dans les environs (tous ceux qui restaient avaient trop à faire avec le front ployant). Nous dûmes nous passer de cet appui.

Après une heure d’attente et d’assauts n’aboutissant à rien, notre commandant, déprimé de ne pouvoir venir à bout de cette « plaie de nos arrières » décida de risquer le tout pour le tout. Avec précaution, il changea de position les troupes de l’encerclement, ne laissant en place que quelques tireurs isolés destinés à faire croire à l’ennemi que la tenaille qui s’était refermée sur lui tenait bon et maintenait le blocage. Wesreidau disposa ainsi de cinq cents hommes sur un seul point. Il n’hésita pas à les lancer d’un seul coup sur l’endroit le plus sensible de la défense adverse, c’est-à-dire une tranchée en V tenue par une quarantaine de types armés d’un seul F.M. et de fusils. Sur son ordre, les cinq cents feldgrauen s’ébranlèrent presque ensemble et attaquèrent au lance-grenades la position ennemie qui, sous l’avalanche, ne put maintenir correctement son tir.

Sept ou huit des nôtres payèrent trop cher ce morceau de bravoure, main l’action fut si magnifique que, sur l’instant, personne n’y prêta attention. J’étais de la seconde vague, deux autres suivaient encore. Nous arrivâmes sur la position ennemie alors que le travail était fait. Une quarantaine de partisans avaient essayé de résister. La pluie de grenades en avait anéanti les deux tiers. Les autres, affolés, avaient fini sur les baïonnettes des Panzergrenadiers qui s’étaient déjà infiltrés dans l’enceinte ennemie. Nous leur emboîtâmes le pas. Derrière nous, les nôtres suivaient et s’infiltraient partout. Des cris épouvantables envahirent le sous-bois qui sentait la poudre, le brûlé et le sang. Je vis les popovs affolés surgir de leur fortin de rondins et tirer à bout portant sur les camarades exaltés par l’action. J’ouvris le feu avec tout le monde dans la confusion générale. Un grand Russe tira trois fois vers moi sans m’atteindre et sans que je fasse rien pour l’éviter. Puis il se précipita sur moi en hurlant et en brandissant son fusil, crosse en l’air. Deux autres camarades m’avaient rejoint et tirèrent sur le forcené. Il tomba et s’affaira à réarmer son arme. Nous ne lui en laissâmes pas le temps. Nos crosses s’abattirent à dix ou douze reprises sur le moribond. Il avait déjà rendu l’âme que nous frappions encore.

Là-bas, au pied d’un blockhaus, une lutte tragique se déroulait. Allemands et Russes se battaient avec une rage inhumaine. Quelque chose explosa dans le tohu-bohu, projetant feldgrauen et partisans morts les uns par-dessus les autres. D’autres camarades surgirent et se jetèrent au milieu des mourants. Des cris et des imprécations fusaient parmi les détonations sèches. Instantanément, nous fûmes parmi eux. L’un des deux gars qui m’accompagnaient eut l’avant-bras fracassé par une barre à mine. Contre le mur de bois, des hommes se battaient au corps à corps, au couteau, à la pelle, à coups de pied, à coups de pierre. Un obergefreiter venait d’atteindre d’un coup de pelle un Russe au visage. Une plaie immonde avait modifié la face de l’homme qui roula à terre en se tordant. Kellerman tirait par rafales brèves sur les partisans réfugiés derrière les deux obusiers qui nous avaient causé tant de déboires. Beaucoup de Russes s’enfuirent, la moitié probablement. Ceux qui ne le purent formèrent un important sanctuaire que les derniers fusillés vinrent grossir.

Nous récupérâmes les armes, détruisîmes les obusiers que nous ne pouvions emporter, prîmes toutes les réserves alimentaires, et évacuâmes l’endroit non sans avoir au préalable inhumé soixante-dix des nôtres. Des blessés nombreux furent ramenés sur des brancards de branchages. Le soir même, nous gagnâmes un kolkhoze où nous bûmes tout ce qui nous tomba sous la main pour oublier l’atroce journée.

Ukraine du grand printemps. Journées interminables où le jour ne disparaît pratiquement plus. Une nuit lumineuse tombe vers 11 heures du soir pour laisser la place à un jour rose à 3 heures du matin. Temps idéal, brise vivifiante avant l’écrasante chaleur de l’été. Malheureusement, là où tout fait songer à une paix idyllique, le monstre de la guerre, qui s’est enfin dégagé des grands froids et de la gadoue qui a suivi, se sent libre de ses mouvements et redouble de violence. Le ciel bleu limpide appartient à l’aviation soviétique démesurément enflée. La malheureuse Luftwaffe qui a été, en plus, dégarnie pour défendre les villes allemandes et aussi pour faire face au nouveau problème du front de l’Ouest, fait des sorties suicides contre les forces aériennes et terrestres grouillantes. Ses quelques victoires relèvent de l’héroïsme le plus parfait. Le ciel appartient à l’ennemi, le front appartient à l’ennemi, les arrières du front demeurent en équilibre entre deux suprématies : la nôtre et celle des partisans. Les patrouilles se succèdent, les sorties sont presque chaque fois un accrochage. Chaque colline, chaque futaie, chaque masure cache sa mine ou son embuscade. Il n’y a pratiquement plus de véhicules à notre disposition, plus d’essence, plus de pièces de rechange. Le ravitaillement fait, lui aussi, défaut. Les convois disparates qui circulent encore sous une suite d’attaques aériennes ininterrompues ne sont pas pour nous. Ils roulent vers le front désorganisé et démantibulé. Lorsqu’ils y parviennent, ils ne trouvent leurs destinataires que par pur hasard. Le plus souvent, leur chargement s’égare parmi des troupes affamées qui se replient sous un déluge de feu.

En ce qui nous concerne, nos trois compagnies reçoivent d’une façon tout à fait aléatoire le dixième de leur nécessaire. Nous devons vivre sur l’habitant également très démuni et plus que réticent à notre égard. Le problème de la nourriture devient alarmant. Le printemps ne donne encore que de rares fruits. La chasse est plus dangereuse pour nous que pour le gibier.

Un hameau au nom sans intérêt abrite ce qui reste de nos trois compagnies. Entre deux opérations, les hommes dorment presque nus sur l’herbe vivace de la plaine. Qui dort dîne, dit un certain proverbe ! Ici, il faut que le proverbe devienne réalité.