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Mais il ne renonça pas.

« Vous avez été dans mon esprit aussi, reprit-il. Qu’y avez-vous trouvé ? Étais-je si repoussant ? Répondez, Kinnal. Vous n’avez plus de secrets pour moi, maintenant. La vérité. La vérité !

— Vous savez, en ce cas, qu’on vous a trouvé plus digne d’admiration qu’on ne s’y attendait. »

Schweiz gloussa. « Et moi de même ! Alors, pourquoi avoir peur l’un de l’autre maintenant, Kinnal ? Je vous l’ai dit : je vous aime ! Nous sommes entrés en contact. Vous avez vu qu’il y avait des zones de confiance réciproque. Maintenant, il nous faut changer, Kinnal. Vous plus que moi, car vous avez un plus long chemin à parcourir. Allez-y. Allez-y. Mettez des mots sur ce que renferme votre cœur. Dites-le.

— On ne peut pas.

— Dites je.

— Comme c’est difficile.

— Dites-le. Pas comme une obscénité. Dites-le comme si vous vous aimiez vous-même.

— S’il vous plaît.

— Dites-le. »

— Je, dis-je.

— Était-ce si affreux ? Allons, maintenant, dites-moi ce que vous pensez de moi. La vérité. Au niveau le plus profond.

— Un sentiment de chaleur… d’affection… de confiance…

— D’amour ?

— D’amour, oui, admis-je.

— Alors, dites-le.

— D’amour.

— Ce n’est pas ce que je veux vous faire dire.

— Quoi, alors ?

— Quelque chose qui n’a pas été prononcé sur cette planète depuis deux mille ans, Kinnal. Maintenant, dites-le. Je…

— Je…

— Vous aime.

— Vous aime.

— Je vous aime.

— Je… vous… aime.

— C’est un début », dit Schweiz. La sueur coulait sur son visage et sur le mien. « Nous commençons par reconnaître que nous pouvons aimer. Nous commençons par reconnaître que notre moi est capable d’amour. Et ensuite nous nous mettons à aimer. Vous m’entendez ? Nous nous mettons à aimer. »

35

Plus tard je lui dis : « La drogue vous a-t-elle apporté ce que vous recherchiez, Schweiz ?

— En partie.

— Pourquoi en partie ?

— Je recherchais Dieu, Kinnal, et je ne l’ai pas tout à fait trouvé, mais je sais mieux maintenant où chercher. Ce que j’ai trouvé, c’est le moyen de ne plus être seul. Le moyen d’ouvrir pleinement mon esprit à quelqu’un d’autre. C’est la première étape sur la route que je veux suivre.

— On en est heureux pour vous, Schweiz.

— Êtes-vous obligé de continuer à me parler dans ce jargon à la troisième personne ?

— Je ne peux pas m’en empêcher », répondis-je. J’étais terriblement fatigué. Je recommençais à avoir peur de Schweiz. L’amour que je ressentais pour lui était toujours présent, mais maintenant les soupçons revenaient. Est-ce qu’il ne m’exploitait pas ? Est-ce qu’il ne prenait pas un plaisir malsain à notre mise à nu mutuelle ? Il m’avait poussé à devenir un montreur de soi. Son insistance à me faire utiliser le « je » et le « moi » était-elle la marque de ma libération, quelque chose de beau et de pur comme il le prétendait, ou simplement une délectation ignoble ? Tout cela était trop nouveau pour moi. Je ne pouvais pas regarder tranquillement et avec indifférence un homme qui me disait : « Je vous aime. »

« Entraînez-vous, dit Schweiz. Je. Je. Je. Je.

— Arrêtez. S’il vous plaît.

— Est-ce tellement pénible ?

— C’est nouveau et étrange pour moi. J’ai besoin – là, vous voyez ? – j’ai besoin de m’y faire peu à peu.

— Alors, prenez votre temps. Ne vous laissez pas bousculer par moi. Mais n’interrompez pas votre marche en avant.

— On va essayer. Je vais essayer, promis-je.

— Bien. » Au bout d’un moment, il continua : « Avez-vous l’intention d’essayer la drogue à nouveau ?

— Avec vous ?

— Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Je veux dire avec quelqu’un comme votre sœur par le lien. Si je vous en offre d’autre, l’utiliserez-vous avec elle ?

— Je n’en sais rien.

— Avez-vous peur de la drogue en ce moment ? »

Je secouai la tête. « Il est difficile de répondre. J’ai besoin de temps pour réfléchir à cette expérience. Le temps d’y penser, Schweiz, avant de recommencer.

— Vous avez trouvé l’expérience agréable. Vous avez vu qu’il ne peut en sortir que du bien.

— Peut-être. Peut-être.

— Sans aucun doute ! » Il avait une ferveur évangélique. À nouveau son ardeur me tentait.

Je repris prudemment : « S’il y avait d’autre drogue disponible, je pourrais envisager sérieusement d’en faire l’expérience. Peut-être avec Halum.

— Parfait !

— Pas immédiatement. Mais d’ici quelque temps. Dans deux, trois ou quatre lunes.

— Ça prendrait même plus longtemps.

— Pourquoi ? »

Schweiz répondit : « Ce que nous avons pris ce soir était le seul stock de drogue que je possédais. Je n’en ai plus.

— Mais vous pourriez vous en procurer si vous essayiez ?

— Oh ! oui. Oui, certainement.

— À quel endroit ?

— À Sumara Borthan. »

36

Quand les voies du plaisir vous sont nouvelles, il n’est pas rare de voir le remords et la culpabilité succéder à la complaisance. Ainsi en fut-il pour moi. Le lendemain matin, je sortis d’un sommeil troublé avec un tel sentiment de honte que j’aurais voulu voir le sol m’engloutir. Qu’avais-je fait ? Pourquoi avais-je laissé Schweiz m’entraîner dans une telle abomination ? Être resté avec lui toute la soirée, à dire des « je » et des « moi » et des « moi » et des « je », et me féliciter de cette liberté nouvelle qui me soustrayait aux règles ! Les brumes du matin, pourtant, m’apportaient quelque incrédulité. Avais-je vraiment pu ouvrir mon âme ainsi ? La réponse était oui, car j’avais désormais en moi des souvenirs du passé de Schweiz, auxquels auparavant je n’avais jamais eu accès. Et il en allait donc de même pour les miens en lui.

J’aurais voulu pouvoir défaire ce que j’avais fait. Il me semblait avoir perdu quelque chose de ma personne en renonçant à mon isolement. Être un montreur de soi n’est vraiment pas une chose de bon aloi parmi nous, et ceux qui s’exhibent ainsi n’en retirent qu’un plaisir coupable, une sorte d’extase furtive. Je me disais que je ne m’étais pas adonné à cela mais plutôt à une quête spirituelle ; toutefois, le simple fait de formuler ces termes me les faisait trouver spécieux et hypocrites : ils n’étaient qu’un masque dissimulant des mobiles mesquins. Et j’avais honte, pour moi, pour mes fils, pour mon royal père et ses royaux ancêtres, d’en être venu là. Je pense que c’était le « je vous aime » de Schweiz qui me plongeait dans de tels abîmes de regret, plus qu’aucun autre aspect de la soirée, car mon ancien moi considérait ces mots comme doublement obscènes, même si le nouveau moi qui luttait pour émerger soutenait que le Terrien n’avait rien signifié de honteux, ni avec son « je » ni avec son verbe « aimer ». Mais je rejetais cette argumentation pour me complaire dans ma culpabilité. Qu’étais-je devenu pour échanger de pareils mots tendres avec un autre homme, un marchand terrien, un fou ? Comment avais-je pu lui livrer mon âme ? Quelle était ma position, maintenant que je m’étais rendu si vulnérable vis-à-vis de lui ? Durant un moment, je songeai à tuer Schweiz afin de recouvrer l’intimité de mon être. Je me rendis à son chevet, le vis qui souriait dans son sommeil, et alors il me fut impossible d’éprouver pour lui de la haine.