Tu es où?
Clotilde s’était contentée d’appuyer sur la touche «répéter» de son téléphone; elle avait déjà envoyé ce message à Franck et Valentine une dizaine de fois dans la journée, sans aucune réponse de sa fille ou de son mari. Elle attendit quelques instants. Pour rien. Aucun message en retour ne s’afficha.
OK, le réseau ne passait pas forcément en haute mer, mais Franck et Valou ne naviguaient pas la nuit. L’indifférence de Valentine était habituelle, elle répondait rarement à sa mère avant le dixième texto envoyé, encore plus rarement dans la journée.
Franck, par contre…
Clotilde scruta une dernière fois l’écran vide de son portable, puis releva les yeux vers la partie noire et déserte de la plage, fermée par des rochers déchiquetés aux allures de monstres poilus. Entre les premières pierres qu’ils enjambaient, les touffes de criste marine crissaient sous ses pieds. A quelques mètres du rivage, au pied des écueils endormis, dansait l’ombre d’une petite barque de pêche amarrée. L’Aryon attendait, ballotté par les calmes vagues, accroché à son anneau rouillé par sa corde élimée.
Dans leur dos, la musique les poussait vers la mer, plus fort encore qu’un vent de terre ne l’aurait fait.
Clotilde serra la main de Natale.
— Emmène-moi jusqu’au bateau.
Natale la fixa, sourit. Sans un mot, il remonta son pantalon de toile au-dessus du genou. Il tint Clotilde par la main, dans le noir, comme s’il connaissait par cœur chaque ondulation du sable, chaque rocher qu’ils escaladèrent dans l’obscurité, et soudain, avant de plonger dans l’eau, la souleva dans ses bras, pour qu’elle franchisse à sec les derniers mètres, ceux qui les séparaient de la barque.
Lorsqu’il déposa Clotilde dans l’Aryon, tel un chargement de dynamite qu’il n’aurait fallu en aucun cas mouiller, l’eau lui arrivait à la hauteur de la poitrine, et sa dynamite même portée à bout de bras n’était plus qu’un pétard mouillé. Ils se hissèrent dans la barque aussi trempés l’un que l’autre et se laissèrent tomber au fond de la coque. Ainsi allongés, le bastingage de l’Aryon les rendait parfaitement invisibles des centaines de danseurs sur la plage.
La musique électro de Depeche Mode rythmait le bruit des vagues.
Le vent de mer les frigorifiait.
Une sensation d’ivresse enivrait Clotilde, cette impression qu’elle vivait les derniers instants d’un long cauchemar, que dans quelques heures, la vérité crèverait. Peut-être, même si c’était stupide, que Cervone acculé finirait par avouer que sa mère était toujours vivante, qu’elle l’avait attendue, toutes ces années.
Une dernière fois, toujours allongée, Clotilde jeta un regard vers son téléphone portable, muet, avant de faire glisser le long de ses jambes son combishort mouillé, dans un mouvement ondulant de mue de serpent. Elle se trouvait beaucoup moins douée pour le strip-tease que Maria-Chjara. Elle compensa par l’autodérision.
— Elle t’a excité, la belle Italienne?
Tout aussi reptilien qu’elle, Natale s’acharnait à décoller son boxer de ses cuisses. Son polo, déjà passé par-dessus sa tête, avait servi à vaguement éponger son torse avant d’être accroché avec précaution au bastingage.
— Hum… Molto molto, fit Natale. D’ailleurs, si tu pouvais continuer de m’appeler Brad…
— Refusé! Pour moi, tu es et resteras Jean-Marc. Et encore, mon Jean-Marc dans son seul et unique rôle de l’homme-dauphin.
Ils s’allongèrent l’un près de l’autre sans rien ajouter, éparpillant en silence leurs derniers sous-vêtements. Clotilde, tout en collant son corps froid et mouillé contre celui de Natale, comprit qu’ils devraient s’aimer ainsi, côte à côte, sans même que lui puisse venir sur elle ou elle sur lui. Elle imagina que s’ils refaisaient un jour l’amour, ailleurs, ils devraient toujours le faire ainsi, en sardines (l’image la fit sourire), et inventer des lieux improbables pour s’aimer de cette façon, dans un champ d’herbes hautes au bord d’une route passante, dans le lit le plus haut, presque sous le plafond, d’un wagon-couchettes filant vers Venise, sous la scène d’un théâtre en pleine représentation…
Le bateau tanguait doucement.
Sa vie aussi.
— Et si on larguait les amarres?
Clotilde et Natale étaient allongés au fond de l’Aryon, nus, sur le dos; dans un berceau sous les étoiles que la mer secouait doucement. Clotilde était aujourd’hui incapable de reconnaître Bételgeuse parmi les centaines d’astres.
— Et si on larguait les amarres? répéta Clotilde.
L’Aryon était seulement retenu par une corde. Un coup de canif, de dents, d’ongle effilé, aurait suffi à rompre le lien avec la terre.
Au loin, dans un silence de cathédrale, Maria-Chjara entonnait a cappella Sempre giovanu. Clotilde avait tenté de tenir jusqu’à ce chant pour ouvrir son sexe à celui de Natale, imaginant que la jouissance serait plus intense; une ultime patience alors qu’elle attendait cet instant, le fantasme de son adolescence, le fantasme d’une vie, depuis près de trente ans. Elle n’y était pas parvenue. Elle n’avait pas pu résister quelques minutes de plus, et avait joui pendant le refrain de Joe le taxi.
Tout ça pour ça.
Et si on larguait les amarres? répéta encore Clotilde, dans sa tête cette fois.
Natale n’avait pas répondu à sa question.
Clotilde n’allait pas la reposer.
Ils demeurèrent, silencieux, à guetter si une étoile osait filer, à perdre la notion du temps.
Clotilde du moins.
— Je dois y aller, Clo…
Les étoiles dansaient, comme si un Dieu farceur s’amusait à les mélanger.
— Chez toi?
— Ma femme termine sa garde à minuit. Je dois être à la maison avant qu’Aurélia rentre.
Retrouver Bételgeuse parmi les astres en vrac, l’astéroïde du Petit Prince, Castor et Pollux, n’importe quelle étoile inspirant l’amour depuis la nuit des temps.
— Pourquoi, Natale?
Le bateau tangua encore mais cette fois, c’était parce que Natale cherchait en rampant son boxer et son ceinturon, tel un amant encore ivre au petit matin.
— Pourquoi es-tu resté toutes ces années avec elle? Avec une femme comme elle?
Il lui proposa son sourire, un sourire qui signifiait «Tu veux vraiment savoir?», un sourire qu’elle ne refusa pas.
— Même si tu as du mal à l’admettre, Clo, Aurélia a fait beaucoup d’efforts pour m’accompagner. Accompagner ma vie, l’arranger, la ranger. Aurélia est organisée, Aurélia est attentionnée, honnête, droite, fiable, rassurante, présente, aimante…
Clotilde tenta de brûler ses rétines à la plus aveuglante des étoiles. Elle ne contrôla pas le son de sa voix qui vrilla comme une pointe de métal dérapant sur une plaque d’acier.
— Ça va, je vois, je te crois.
Elle se força à la poser, à la rendre plus grave, avant de continuer.
— Mais ça ne change rien à ma question, Natale. Tout ce que tu peux me dire sur Aurélia ne change rien, puisque je sais que tu ne l’aimes pas.
— Et alors, Clo? Et alors?
Natale était parti. Clotilde s’était rhabillée depuis quelques minutes lorsque le signal d’un message sur son portable retentit.