Выбрать главу

— Nicolas, prenez garde à vous. Vous savez maintenant à qui vous avez affaire. Cette canaille est redoutable. Pas d’imprudences. Nous avons besoin de vous.

Assailli de questions par le père Marie, qu’intriguait tout ce remue-ménage, l’inspecteur Bourdeau attendait Nicolas dans l’antichambre. Fort dépité de ne rien apprendre, l’huissier, concentré sur son brûle-gueule, s’était enveloppé d’un âcre nuage de fumée. Il activait avec rage la combustion à grandes aspirations chuintantes et précipitées.

Nicolas voulut entraîner Bourdeau vers la Basse-Geôle, afin d’examiner le corps du docteur Descart, mais l’inspecteur objecta que lui-même, Nicolas, était à faire peur, que sa blessure n’était pas encore fermée, ses vêtements déchirés et que, dans l’état où il se trouvait, une nouvelle faiblesse était assurée. Il devait se restaurer et reprendre des forces. Bourdeau supposait que Nicolas n’avait rien mangé depuis leur dernière rencontre de la veille.

De fait, Nicolas lui avoua n’avoir rien avalé à part le ratafia de la Paulet, une tasse de café chez Antoinette et deux gorgées du tord-boyaux de l’huissier ; il avait le ventre creux.

Bourdeau entraîna d’abord Nicolas dans la rue de la Joaillerie vers l’officine d’un apothicaire de ses amis qui avait la pratique des hommes du guet quand une opération de police un peu vive amenait quelques blessés. Le praticien nettoya la plaie à la tête après que Nicolas se fut livré à une très sommaire toilette. Il trempa un peu de charpie dans une pommade sombre et puante et l’appliqua sur la plaie, en précisant, avec componction, que ce n’était pas de l’onguent « miton mitaine[31] ». La sensation de brûlure initiale fit place aussitôt à une sorte d’insensibilité qui surprit le patient, dont la tête fut enveloppée d’une bande de toile si adroitement nouée que rien ne dépassait sous le tricorne. La coupure au flanc fut pareillement traitée après avoir été sondée. L’apothicaire y plaça un taffetas gommé. Cela devait faire l’affaire, assura-t-il, et, au bout de quelques jours, il n’y paraîtrait plus.

Nicolas n’apprécia pas le ricanement de l’homme qui avait qualifié sa blessure de « piqûre à la Damiens ». Il lui déplaisait qu’un attentat de lèse-majesté — un frisson sacré le saisissait à cette idée — pût fournir à cet homme un motif de dérision.

Comme ils quittaient l’officine, ils tombèrent sur Tirepot. Il ne s’était guère éloigné du Châtelet et attendait, en patrouillant dans les rues avoisinantes, de retrouver Nicolas. Bourdeau lui proposa de les accompagner dans son habituelle taverne, rue du Pied-de-Bœuf, où ils comptaient se réchauffer et se réconforter. Une lumière dense et jaunâtre tombait d’un ciel bas et laissait dans l’ombre les ruelles tortueuses de la Grande Boucherie. Les chalands, semblables à des spectres, apparaissaient puis disparaissaient. Seuls leurs visages fermés et verdâtres s’imposaient aux regards en suscitant l’inquiétude. Le bruit des pas dans la neige mouillée n’évoquait plus le craquement sec et joyeux du gel, mais plutôt le raclement d’une pioche dans le sable humide s’évertuant à quelque tâche innommable.

Ils furent joyeusement accueillis par le tavernier qui rallumait ses fourneaux. Bourdeau négocia avec son pays un en-cas réconfortant. Bientôt attablés, ils virent arriver une soupe de haricots dans laquelle nageaient des bouts de lard gras, puis des œufs à la tripe qu’ils arrosèrent sans lésiner de plusieurs bouteilles de vin blanc. Puis Bourdeau, mystérieux, les quitta pour aller préparer un apozème[32] de son cru, qui constituerait un excellent remontant et qui remettrait Nicolas de toutes ses fatigues. Il cassa, tout d’abord, du sucre qu’il mélangea avec du poivre, de la cannelle, des clous de girofle, du miel et deux bouteilles de vin rouge, fit chauffer le tout dans un coquemar, en versa le contenu bouillant dans un grand bol où il versa encore une demi-bouteille d’eau-de-vie. Il enflamma le tout et le rapporta triomphant à la table de ses deux compères.

Nicolas avait dévoré comme jamais et bu en proportion, mais il se jeta avec avidité sur le breuvage brûlant, dont l’action, combinée à celle de tout ce qu’il avait déjà bu, le plongea dans une douce somnolence. Il se sentait plein de bienveillance pour le monde en général et pour ceux qui l’entouraient en particulier. Lui, si réservé d’habitude, devint volubile. Il risqua quelques plaisanteries qui surprirent ses commensaux, et dut, à la fin, quitter la table soutenu par ses deux acolytes qui le menèrent dans l’arrière-salle et l’allongèrent sur une banquette. Cela fait, ils regagnèrent leur table, demandèrent des pipes et achevèrent, sans hâte et la mine satisfaite, le bol de vin enflammé. Une heure sonnait quand ils virent réapparaître Nicolas, le visage sévère et contrarié.

— Monsieur Bourdeau, vous êtes un traître fieffé. Je me méfierai désormais de vos mixtures.

— Vous portez-vous mieux, monsieur ?

— À vrai dire, je me sens fort bien...

Nicolas consentit à sourire.

— Et même, j’en reprendrai bien un petit gobelet...

La mine de Bourdeau s’allongea. Piteusement, il désigna le poêlon vide.

— Je vois. Vous en aviez besoin vous aussi...

Nicolas retint Bourdeau qui se précipitait vers le potager pour renouveler l’expérience, et se tourna vers leur compagnon.

— Alors, Tirepot, tu avais des choses à nous dire ?

— Oui-da, Nicolas. Tu sais que j’ai toujours bon œil et bonne oreille. Je suis comme cela, moi. J’aime l’ordre et les choses claires. Et je n’oublie pas ce que je te dois. Je ne serais pas là si...

Nicolas fit un geste pour arrêter un récit dont il connaissait par cœur tous les détails. Tirepot lui vouait une reconnaissance éternelle depuis que le jeune homme l’avait tiré d’un mauvais pas. Accusé par l’une de ses pratiques d’avoir dérobé une bourse, il n’avait dû son salut qu’à la perspicacité du jeune policier qui avait su démonter une mise en scène organisée par un concurrent jaloux.

— Je sais, Tirepot. Mais presse-toi de parler. Bourdeau et moi sommes attendus et nous n’avons que trop perdu de temps.

Bourdeau baissa le nez, l’air faussement confus.

— Voilà, commença Tirepot. Hier soir, chez Ramponneau[33], j’avais posé ma boutique et je prenais un petit verre de réconfort, en attendant la foule qui sort après souper. C’est à ce moment-là que je fais mon meilleur chiffre. Dame ! les gens sont pleins, et, plus ils sont pleins, plus ils doivent se vider, c’est la vie. J’en fais mon profit. Se posent près de moi deux lascars à la mine basse qui me lampent, en un rien de temps, trois fois ce que nous avons bu tantôt. L’un d’eux paraissait un vieux soldat, le parler militaire, la jambe de bois et le verbe haut comme quelqu’un qui a longtemps entendu chanter le canon. Il fessait le vin comme pas un. Ces deux traîne-potences avaient beau parler bigorne[34], je les comprenais, et j’ai bien entendu qu’il s’agissait d’un mauvais coup, fait ou à faire. Ce qui m’a laissé à quia, c’est que, tout en clabaudant, ils manipulaient des piles de quibus[35] comme je n’en avais jamais vu. lis ont parlé aussi de la vente d’une voiture et d’un cheval qui seraient cachés dans une grange de la rue des Gobelins, au faubourg Saint-Marcel. À un moment, ils m’ont repéré et ils sont partis. Cela m’a donné de la tablature et je suis sorti par-derrière, au cas où.

вернуться

31

Expression populaire. Un onguent fait de mie de pain et qui n’a aucun effet.

вернуться

32

Décoction ou infusion d’une ou plusieurs substances végétales.

вернуться

33

Aubergiste parisien à la mode.

вернуться

34

Parler argot.

вернуться

35

Des écus.