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Un silence profond suivit ces paroles. Nicolas se jeta aux pieds du roi.

— Sire, je supplie Votre Majesté de me pardonner, je ne puis accepter.

Le roi eut un mouvement de la tête en arrière.

— Et pour quelles raisons, monsieur ?

— Accepter, Votre Majesté, serait être peu fidèle au souvenir de mon... de mon père, et priverait Mlle de Ranreuil d’un héritage qui lui revient de droit. J’y renonce, ainsi qu’à mon titre. J’ai déjà eu le bonheur de servir Votre Majesté. Je la supplie de pouvoir continuer à le faire sous mon nom.

— Qu’il en soit ainsi, monsieur.

Il se tourna vers la marquise.

— Voilà un exemple bien rare et bien réconfortant sur la nature humaine.

Puis, se tournant de nouveau vers Nicolas :

— Le marquis m’écrivait, monsieur, que vous excelliez à la chasse, comme lui-même.

— Sire, j’ai fait mes apprentissages avec lui.

— Vous serez toujours le bienvenu dans mes équipages. La Borde, M. Le Floch a privilège de courre le cerf. Il est dispensé de la tenue des débutants[89]. Pour le reste, M. de Sartine fera connaître mes volontés à M. Le Floch.

L’audience était finie, ils se retirèrent. Dans la galerie, le premier valet de chambre félicita Nicolas.

— Le roi vous admet à sa chasse. Il vous sait Ranreuil et vous honore comme tel. Vous avez les honneurs de la Cour et le droit de monter dans les carrosses du roi.

Nicolas suivit M. de Sartine comme dans un rêve, dont il ne savait pas s’il souhaitait qu’il s’achevât. Ils reprirent place dans le carrosse. Sartine se tut jusqu’à la sortie du château.

— J’avais prévenu le roi que vous refuseriez. Il ne me croyait pas.

— Vous avez toujours su ?

— Toujours, depuis votre arrivée à Paris. M. de Ranreuil vous aimait. Il a été très malheureux d’une situation dont il était responsable. Concevez son angoisse devant l’attachement qui vous rapprochait de Mlle de Ranreuil, votre sœur, et pardonnez à sa mémoire des décisions qu’alors vous ne pouviez comprendre.

— J’avais pressenti un mystère.

— Voilà bien votre si utile intuition !

— Et ma mère ?

— Morte en vous donnant le jour. Il importe peu que vous en sachiez plus. Le marquis était marié. Elle était fille noble et le déshonneur eût été son lot.

— Puis-je vous demander, monsieur, pourquoi vous pensiez que je refuserais ?

— Je vous observe depuis que votre père vous avait donné à moi. Vous lui ressemblez beaucoup. Mais ce qu’il avait acquis de naissance, vous avez dû l’obtenir par votre talent. Vous avez déjà prouvé que vous étiez capable de dépasser vos faiblesses en dépit du malheur de vos origines. Si j’ai quelquefois usé avec vous d’un ton de méfiance qui a pu vous blesser, il marquait davantage mon inquiétude qu’un jugement sur votre valeur. Je puis vous comprendre, Nicolas. Orphelin à quinze ans, sans fortune ni appuis, Espagnol par mon père qui était intendant de Catalogne, jeté au collège d’Harcourt, j’ai été abreuvé dès l’abord de mépris et de hauteurs, L’humiliation est le plus puissant ressort des sociétés. La noblesse ouvre les portes, mais c’est souvent un leurre. Et, si nous en croyons nos amis les philosophes, il vaudra peut-être mieux être plébéien, par les temps qui s’annoncent. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il en riant, ce n’était pas bien courtisan de refuser un titre auquel on a droit devant une favorite née Poisson. Heureusement pour vous, elle n’a pas paru en prendre ombrage.

Il sortit de son habit une liasse de papiers et la tendit à Nicolas.

— Lisez.

Le jeune homme n’était pas certain de comprendre les phrases qui se succédaient devant ses yeux, et Sartine dut l’éclairer.

— Sa Majesté, dans sa grande bonté, a voulu vous offrir en gage de sa satisfaction un office de commissaire de police au Châtelet. Son prix a été réglé, vous trouverez quittance des droits. La seule condition que met le roi à cette faveur est que vous demeuriez sous mon autorité directe. Il entend pouvoir vous employer sans intermédiaire aux affaires particulières de son service. J’ose penser, monsieur le commissaire Le Floch, que cette condition ne vous sera pas trop pesante.

— Monsieur, sans vous...

— Laissons cela, Nicolas. C’est moi qui demeure votre débiteur.

Tout le reste du chemin, Nicolas ne parvint pas à maîtriser le flot de sentiments mêlés qui l’agitait. Lorsque le carrosse fut entré dans Paris, il demanda à M. de Sartine la permission de descendre devant le collège des Quatre-Nations[90] ; il souhaitait regagner à pied la rue Montmartre. Le magistrat y consentit en souriant. Les feux du crépuscule inondaient la Seine et, sur l’autre rive, le jardin de l’Infante et le Vieux Louvre. L’air était léger, embaumé de senteurs d’herbes et de fleurs. Le vent chassait les miasmes des berges. De petits nuages roses, gris et dorés, dérivaient au-dessus de la ville. Des cris perçants annonçaient l’arrivée des hirondelles.

L’heure était à la paix. L’épine plantée depuis si longtemps dans la chair et dans le cœur de Nicolas ne le tourmentait plus. Dans le désordre du monde, il avait trouvé sa place. Il avait écarté la tentation de revêtir une dignité dont la valeur ne tenait qu’aux préjugés ; il serait désormais sa propre référence. Le passé soldé, une autre existence commençait, qu’il bâtirait de ses propres mains. Il songea avec tendresse au chanoine Le Floch et au marquis. Leurs mânes pouvaient être satisfaits. Il s’était montré digne de leur amour et de leur enseignement. Douce-amère, l’image d’Isabelle resurgit comme le souvenir heureux de l’enfance partagée. Longtemps, il regarda vers le couchant. Là-bas, très loin, le libre océan battait sa terre natale. Il remonta les quais jusqu’au Pont-Neuf, en sifflant un air d’opéra.

Sofia, janvier 1996-mai 1997

Remerciements

Ma gratitude s’adresse d’abord à Jacqueline Herrouin, qui a déployé compétence, vigilance et patience pour la mise au point du texte. Elle va aussi à Monique Constant, conservateur général du Patrimoine, pour son aide, sa confiance et ses encouragements. Ma reconnaissance est aussi acquise à Maurice Roisse pour sa relecture intelligente et typographique du manuscrit. Infatigable piéton de Paris, il y fut mon enquêteur. Merci également à Xavier Ozanne pour la touche technique indispensable. Enfin, je salue les historiens dont les ouvrages m’ont entouré et porté dans le travail quotidien de rédaction de ce livre.

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89

Habit gris de chasse porté par les débutants.

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90

Palais Mazarin.