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« Oh, Nynaeve. “À l’aube, on ne peut pas maintenir le soleil couché”. Lini aurait pu dire cela pour vous. »

Avec un effort, Nynaeve se contraignit à se dérider. Elle aussi était capable de tenir son humeur en bride. Ne l’ai-je pas prouvé tout à l’heure là, dehors ? Elle tendit la main. « Donnez-moi l’anneau. Il voudra sûrement traverser le fleuve de bonne heure demain et j’ai envie de dormir au moins d’un vrai sommeil quand j’en aurai terminé.

— Je pensais y aller ce soir. » La voix d’Elayne avait une nuance de sollicitude. « Nynaeve, vous êtes entrée dans le Tel’aran’rhiod pratiquement tous les soirs à l’exception des rendez-vous avec Egwene. À propos, cette Bair entend régler un compte avec vous. J’ai été obligée de leur expliquer pourquoi vous étiez de nouveau absente, et elle dit que vous ne devriez pas avoir besoin de repos si grande que soit la fréquence de vos visites à moins que vous ne fassiez quelque chose de mal. » La sollicitude devint de la fermeté et ce fut au tour de la cadette de mettre les poings sur ses hanches. « J’ai eu à écouter un sermon qui vous était destiné et ce n’était pas agréable, avec Egwene qui était debout là en train de hocher la tête à chaque mot. Voyons, je crois vraiment que ce soir il faudrait que je…

— S’il vous plaît, Elayne. » Nynaeve n’abaissa pas sa main tendue. « J’ai des questions à poser à Birgitte et ses réponses pourraient m’en inspirer d’autres. » Elle en avait, façon de parler ; elle était toujours capable d’imaginer des questions pour Birgitte. Cela n’avait aucun rapport avec éviter Egwene – et les Sagettes. Si elle se rendait au Tel’aran’rhiod tellement souvent qu’Elayne allait continuellement aux rendez-vous avec Egwene, c’est simplement que cela tombait comme ça.

Elayne soupira mais repêcha l’anneau en pierre tors dans l’encolure de sa robe. « Questionnez-la encore, Nynaeve. Se trouver face à Egwene n’a rien d’agréable. Elle a vu Birgitte. Elle ne dit rien, mais elle me regarde. C’est pire quand nous nous rencontrons de nouveau après le départ des Sagettes. Elle pourrait alors m’interroger et elle continue à s’en abstenir, ce qui rend l’atmosphère cent fois plus tendue. » Elle fronça les sourcils pendant que Nynaeve transférait le petit ter’angreal sur le lacet de cuir qu’elle portait autour du cou, avec la lourde chevalière de Lan et son anneau à elle, en forme du Grand Serpent. « Pourquoi imaginez-vous qu’aucune des Sagettes ne t’accompagne jamais à ce moment-là ? Nous n’apprenons pas grand-chose dans le bureau d’Elaida, mais on penserait qu’au moins elles seraient curieuses de l’examiner, cette Tour. Egwene ne veut même pas en parler devant elles. Si j’ai l’air d’être près d’aborder ce sujet, elle me décoche un coup d’œil tel qu’on a l’impression qu’elle va m’assommer.

— J’estime qu’elles souhaitent éviter la Tour autant que possible. » En quoi elles se montrent judicieuses, en vérité. Si ce n’était pour la Guérison, elle l’éviterait, et éviterait aussi les Aes Sedai. Elle ne tendait pas à devenir une Aes Sedai ; elle espérait seulement en apprendre davantage, sur l’art de Guérir. Et aider Rand, assurément. « Elles sont libres, Elayne. La Tour ne serait-elle pas dans la situation confuse actuelle, voudraient-elles réellement que des Aes Sedai arpentent le Désert, pour leur mettre la main au collet et les ramener à Tar Valon ?

— Je suppose que c’est ça. » Le ton d’Elayne impliquait toutefois qu’elle ne comprenait pas. Elle – Elayne – jugeait la Tour admirable et ne voyait pas pourquoi une femme voudrait fuir des Aes Sedai. Unie à la Tour à jamais, c’est ce qu’elles disaient quand elles vous passaient cet anneau au doigt. Et elles le disaient sérieusement. Pourtant cette jeune sotte ne le considérait pas du tout comme une sujétion pénible.

Elayne l’aida à se dévêtir et elle s’étendit en chemise sur son étroite couchette en bâillant. La journée avait été longue et c’était surprenant comme c’est fatigant de rester immobile pendant que quelqu’un que l’on ne voit pas vous projette dessus des couteaux. Des pensées vagabondes lui traversèrent l’esprit quand elle ferma les yeux. Elayne avait prétendu s’exercer lorsqu’elle s’était jetée en écervelée à la tête de Thom. Non pas que les rôles du père-affectueux-et-sa-fille-favorite qu’ils pratiquaient maintenant étaient moins ridicules à regarder. Peut-être devrait-elle s’exercer elle-même, juste un peu, avec Valan. Allons, ça, c’était ridicule. Les yeux des hommes s’égaraient peut-être – Lan serait sage de ne pas s’y risquer ! – mais elle savait être fidèle. Elle ne porterait pas cette robe, un point c’est tout. Découvrait beaucoup trop de poitrine.

Vaguement, elle entendit Elayne dire : « Souvenez-vous de l’interroger encore. »

Le sommeil la prit.

Elle était debout à côté du chariot, dans la nuit. La lune était haute et des nuages qui passaient projetaient des ombres sur le camp. Des grillons chantaient et les oiseaux de nuit lançaient leurs appels. Les yeux des lions qui l’observaient depuis leurs cages luisaient. Les ours à face blanche formaient des monticules sombres endormis derrière les barreaux de fer. La longue ligne d’attache des chevaux n’en comportait aucun, les chiens de Clarine n’étaient pas au bout de leurs laisses sous le chariot de Clarine et de Petra et l’espace où se tenaient les s’redits dans le monde éveillé était vide. Elle avait fini par comprendre que seules les créatures sauvages avaient leur reflet ici mais, quoi que prétende la Seanchane, c’était difficile à croire que ces énormes animaux gris avaient été domestiqués depuis tellement longtemps qu’ils n’étaient plus sauvages.

Brusquement, elle se rendit compte qu’elle portait la robe. D’un rouge éclatant, beaucoup trop collante aux hanches pour être décente, avec une encolure carrée si profonde qu’elle craignait d’en jaillir. Elle n’imaginait pas d’autre femme que Berelain[12] habillée comme ça. Pour Lan, elle-même la mettrait peut-être. S’ils étaient seuls. Elle avait pensé effectivement à Lan en s’endormant. J’y pensais bien, non ?

En tout cas, elle n’allait pas laisser Birgitte la voir dans cette tenue. Birgitte affirmait être un soldat et plus Nynaeve passait de temps avec elle, plus elle se rendait compte que certaines de ses manières de se comporter – et ses commentaires – ne valaient pas mieux que celles et ceux de n’importe quel homme. Étaient pires. Un alliage de Berelain et d’un pilier de taverne à la grande gueule. Les commentaires ne s’énonçaient pas constamment, mais ils étaient effectivement formulés quand Nynaeve permettait à des pensées vagabondes de l’introduire dans des robes comme celle-ci. Elle opta pour du bon drap solide des Deux Rivières, sombre, avec un châle uni dont elle n’avait pas besoin, ses cheveux de nouveau correctement nattés, et elle ouvrit la bouche pour appeler Birgitte.

« Pourquoi avez-vous changé ? » demanda cette dernière qui sortit de l’ombre et s’appuya sur son arc. Sa natte dorée aux cheveux tressés de façon compliquée pendait sur son épaule, et la lune brillait sur son arc et ses flèches. « Je me rappelle une fois où j’avais enfilé une robe qui était quasiment la réplique de celle-ci. Je l’avais fait uniquement pour détourner l’attention pendant que Gaidal s’éclipsait – les sentinelles en avaient les yeux exorbités comme ceux des grenouilles – mais c’était amusant. Surtout quand je l’ai mise par la suite pour danser avec lui. Il a toujours détesté danser, mais il était tellement déterminé à empêcher d’autres hommes d’approcher qu’il n’a pas manqué une danse. » Birgitte eut un rire affectueux. « Je lui ai gagné cinquante cubes d’or ce soir-là au jeu du toton parce qu’il me contemplait avec tant de concentration qu’il ne jetait jamais un coup d’œil à ses pièces. Les hommes sont cocasses. Ce n’est pas comme s’il ne m’avait jamais vue…

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12

Berelain est la Première de Mayene, souveraine de cette cité-État, dont la liberté de mœurs n’a d’égales que son assurance – et la volonté d’obtenir ce qu’elle a choisi. Au grand scandale des gens plus réservés.