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Le flot maintenant la langue de Liandrin se dissipa et elle prit juste le temps d’avaler sa salive. « Je vous en prie, Grande Maîtresse, je jure que je n’avais pas l’intention… » Sa tête résonna et des taches noires argentées dansèrent devant ses yeux à la suite de la gifle assénée par Moghedien.

« Accomplir une chose physiquement… a… ses charmes, murmura cette dernière. Désirez-vous en redemander ?

— S’il vous plaît, Grande Maîtresse… » La deuxième claque projeta ses cheveux en l’air.

« Encore ?

— S’il vous plaît… » Une troisième manqua de peu lui décrocher la mâchoire. Ses joues brûlaient.

« Si vous n’avez pas l’esprit plus inventif que ça, je n’écouterai plus. C’est vous qui allez écouter. Je pense que ce que j’ai prévu pour vous ravirait Semirhage elle-même. » Le sourire de Moghedien était presque aussi cruel que celui de Temaile. « Vous vivrez, pas désactivée, mais sachant que vous pourriez canaliser de nouveau si seulement vous trouvez quelqu’un pour dénouer votre écran. Toutefois ceci n’est que le commencement. Evon sera content d’avoir une fille de cuisine supplémentaire et je suis sûre qu’Amellia Arene voudra avoir de longues conversations avec vous au sujet de son mari Jorin[13]. Voyons, ils seront tellement contents de votre compagnie que je doute que vous verrez l’extérieur de cette maison lors des années à venir. De longues années au cours desquelles vous regretterez de ne pas m’avoir servie fidèlement. »

Liandrin secoua la tête, formant avec les lèvres « non » et « je vous en prie », elle pleurait trop pour réussir à formuler les mots de façon audible.

Moghedien se tourna vers Temaile et dit : « Préparez-la pour eux. Et prévenez-les qu’ils ne doivent ni la tuer ni l’estropier. Je veux qu’elle soit toujours persuadée qu’elle pourrait s’échapper. Même un espoir futile la maintiendra en vie pour souffrir. » Elle s’éloigna appuyée sur le bras de Chesmal et les flots plaquant Liandrin contre le mur se dissipèrent.

Ses jambes plièrent comme des fétus de paille, l’entraînant à s’effondrer sur le tapis. Seul l’écran restait ; elle s’acharna dessus en vain tout en rampant à la suite de Moghedien, essayant de saisir l’ourlet de sa chemise, avec des sanglots entrecoupés. « Je vous en prie, Grande Maîtresse. »

« Elles sont avec une ménagerie, dit Moghedien à Chesmal. Vos fameuses recherches et il a fallu que je les découvre moi-même. Une ménagerie ne devrait pas être trop difficile à localiser.

— Je servirai loyalement », gémit Liandrin en pleurant. La peur lui liquéfiait les membres ; elle ne parvenait pas à ramper assez vite pour les rattraper. Elles ne regardaient même pas en arrière vers elle qui se traînait à quatre pattes sur le tapis. « Liez-moi, Grande Maîtresse. N’importe quoi. Je serai le chien fidèle !

— Il y a beaucoup de ménageries qui voyagent en direction du nord, répliqua Chesmal, l’ardent désir d’annuler son échec vibrant dans sa voix. Vers le Ghealdan, Grande Maîtresse.

— Alors je dois me rendre au Ghealdan, répliqua Moghedien. Procurez-vous des chevaux rapides et suivez… » La porte de la chambre se referma sur ses mots.

« Je serai le chien fidèle », sanglota Liandrin ramassée sur elle-même. Levant la tête, elle chassa ses larmes d’un battement de paupières et vit Temaile qui l’observait en se frottant les bras et souriant. « Nous pourrions la maîtriser, Temaile. Nous trois ensemble, nous pourrions…

— Nous trois ? » Temaile rit. « Vous ne pourriez même pas dominer le gros Evon. » Ses yeux se plissèrent tandis qu’elle étudiait l’écran attaché à Liandrin. « Vous n’êtes pas en meilleure posture que si vous aviez été désactivée.

— Écoutez. Je vous en prie. » Liandrin ravala sa salive, dans un effort pour s’éclaircir la voix, mais celle-ci restait étouffée, encore que empreinte d’un ardent désir de persuader, quand elle ajouta avec un débit fiévreux : « Nous avons parlé des dissensions qui doivent exister parmi les Élus. Que Moghedien se cache tellement paraît indiquer qu’elle se cache des autres Élus. Si nous la prenions et la leur donnions, pensez aux places que nous pourrions occuper. Nous pourrions être élevées au-dessus de rois et de reines. Nous pourrions nous-mêmes être Élues ! »

Un instant – un bienheureux, un merveilleux instant – la femme au visage d’enfant hésita. Puis elle secoua la tête. « Vous n’avez jamais su jusqu’où lever les yeux. “Qui veut atteindre le soleil sera brûlé.” Non, je pense que je ne serai pas brûlée pour avoir voulu aller trop haut. Je pense que je ferai ce qui m’a été ordonné de faire et vous assouplirai pour Evon. » Soudain elle sourit, découvrant des dents qui accentuèrent sa ressemblance avec un renard. « Ce qu’il va être surpris quand vous ramperez pour lui baiser les pieds. »

Liandrin se mit à hurler avant même que Temaile ait commencé.

35

Arrachée à son destin

Elayne surveillait en bâillant Nynaeve depuis sa couchette, étayée sur un coude, la tête calée dans la main et ses cheveux noirs tombant le long de son bras. C’était vraiment ridicule, cette insistance pour que celle qui n’irait pas dans le Tel’aran’rhiod reste éveillée. Elle ne savait quel intervalle de temps Nynaeve avait passé dans le Monde des Rêves mais elle, Elayne, était allongée là depuis deux bonnes heures, sans livre à lire, sans ouvrage de couture, sans rien du tout pour s’occuper à part regarder sa compagne étendue sur sa propre couchette étroite. Étudier l’a’dam ne servait à rien ; elle pensait en avoir tiré tout ce qu’elle pouvait. Elle avait même essayé d’exercer un peu l’art de Guérir sur la jeune femme endormie, peut-être le maximum de ce qu’elle en connaissait. Nynaeve n’y aurait jamais consenti si elle avait été éveillée – elle n’avait pas une haute opinion des talents d’Elayne dans ce domaine – ou peut-être qu’elle l’aurait accepté, dans ce cas – mais elle n’avait plus l’œil poché. À la vérité, c’était la Guérison la plus complexe qu’Elayne avait jamais effectuée et elle y avait vraiment épuisé ses ressources. Rien à faire. Si elle avait eu de l’argent, elle aurait pu tenter de fabriquer un a’dam ; l’argent n’était pas le seul métal, mais elle serait obligée de fondre des pièces pour en avoir suffisamment. Ce qui plairait encore moins à sa compagne que de découvrir l’existence d’un deuxième a’dam. Si Nynaeve avait accepté d’informer de son projet Thom et Juilin, elle aurait au moins pu inviter Thom à venir bavarder avec elle.

Ils avaient vraiment les conversations les plus délicieuses. Comme un père qui transmet ses connaissances à sa fille. Elle ne s’était jamais avisée que le Jeu des Maisons était si profondément enraciné en Andor ; encore que, la Lumière en soit remerciée, moins enraciné que dans certains autres pays. Seules les régions des Marches y échappaient entièrement, d’après Thom. Avec la Désolation juste au nord et les attaques trolloques un événement quotidien, ils n’avaient pas le temps de se livrer à des manœuvres et à des complots. Elle et Thom avaient des entretiens merveilleux, maintenant qu’il était sûr qu’elle n’allait pas chercher à se blottir sur ses genoux. Son visage s’enflamma à ce souvenir ; elle y avait pensé pour de bon une fois ou deux et, par bonheur, n’avait pas réussi à s’y résoudre.

« “Même une reine bute contre quelque chose, mais une personne sage examine le chemin” », avait-elle cité à mi-voix. Lini était quelqu’un de sage. Elayne ne croyait pas qu’elle renouvellerait cette erreur-là. Elle savait commettre bon nombre de bévues, mais rarement deux fois la même. Un jour, peut-être, en commettrait-elle assez peu pour être digne de succéder à sa mère sur le trône.