Fronçant les sourcils, Nynaeve baissa les yeux pour examiner ses pieds poussiéreux, puis hocha la tête. Elle renversa par terre de l’eau en inclinant le gros pichet blanc au-dessus de la cuvette et répandit encore des éclaboussures avant de s’être lavée et d’être prête à se sécher avec une serviette, mais même alors elle se rassit à la même place. « Je dois la veiller. Au cas où… au cas… Elle a appelé une fois. Pour réclamer Gaidal. »
Elayne la renversa sur le matelas. « Vous avez besoin de sommeil, Nynaeve. Vous avez du mal à garder les yeux ouverts.
— Si, je peux, marmonna Nynaeve d’un ton morose, avec un effort pour se redresser en luttant contre la pression des mains d’Elayne sur ses épaules. Je dois veiller sur elle, Elayne. Je le dois. »
En comparaison, Nynaeve faisait paraître les deux hommes au-dehors raisonnables et dociles. Même si Elayne y avait été disposée, elle n’avait pas le moyen de l’enivrer et de lui trouver une – un beau garçon, supposa-t-elle que ce devrait être. Restait donc le coup de pied magistral. Sympathie et bon sens n’avaient évidemment pas produit d’effet. « J’en ai assez de cette humeur chagrine et de cet apitoiement sur soi, Nynaeve, dit-elle avec fermeté. Vous allez dormir tout de suite et, demain matin, pas question de vous appesantir d’un seul mot sur votre pauvre moi lamentable. Si vous n’êtes pas capable de vous conduire comme la femme intelligente que vous êtes, je demanderai à Cerandine de vous pocher les deux yeux à la place de celui que je vous ai guéri. Vous ne m’en avez même pas remerciée. Maintenant, dormez ! »
Les yeux de Nynaeve s’écarquillèrent d’indignation – du moins n’avait-elle pas l’air prête à fondre en larmes – mais Elayne leur abaissa les paupières avec ses doigts. Ils se fermèrent facilement et, en dépit de murmures de protestation, la lente respiration profonde du sommeil s’établit rapidement.
Elayne tapota l’épaule de Nynaeve avant de se redresser. Elle espérait que ce serait un sommeil paisible, avec des rêves de Lan, mais n’importe quel genre de sommeil valait mieux maintenant pour elle que pas de sommeil du tout. Réprimant un bâillement, elle se pencha pour vérifier où en était Birgitte. Elle était incapable de discerner si son teint ou sa respiration étaient meilleurs. Il n’y avait rien à faire qu’à attendre et espérer.
Les lampes ne semblaient gêner aucune des dormeuses, aussi les laissa-t-elle allumées et s’assit sur le plancher entre les couchettes. Elles l’aideraient à se maintenir éveillée. Sans savoir pourquoi elle resterait éveillée, en vérité. Elle avait fait ce qu’elle pouvait autant que Nynaeve. Machinalement, elle s’adossa contre la paroi de devant et son menton chut lentement sur sa poitrine.
Le rêve était agréable, encore que bizarre. Rand s’agenouillait devant elle et elle posait la main sur sa tête pour le lier à elle en tant que son Lige. Un de ses Liges ; elle serait obligée de choisir d’appartenir à l’Ajah Verte à présent, à cause de Birgitte[14]. D’autres femmes se trouvaient là, les visages changeant d’un coup d’œil à l’autre. Nynaeve, Min, Moiraine, Aviendha, Berelain, Amathera, Liandrin, d’autres qu’elle ne connaissait pas. Quelles qu’elles soient, elle savait devoir partager Rand avec elles parce que, dans ce rêve, elle était certaine que c’est ce dont Min avait eu la vision. Elle n’était pas sûre de bien démêler ses sentiments à ce sujet – certains de ces visages, elle avait envie de les griffer jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que lambeaux – mais, si tel était ce qu’avait projeté le Dessin, cela se produirait inévitablement. Cependant elle aurait avec Rand une chose que les autres ne pourraient jamais posséder, le lien entre Lige et Aes Sedai.
« Où est cet endroit ? » demanda Berelain, dont la chevelure était couleur aile-de-corbeau et la beauté telle qu’Elayne aurait volontiers montré les dents. La jeune femme portait la robe très décolletée que Luca voulait que Nynaeve mette ; elle était toujours habillée de vêtements qui ne cachaient pas grand-chose. « Réveillez-vous. Ceci n’est pas le Tel’aran’rhiod. »
Elayne s’éveilla en sursaut pour découvrir Birgitte, penchée par-dessus le bord de la couchette, qui lui serrait faiblement le bras. Sa figure était trop pâle et humide de sueur comme si de la fièvre s’était déclarée, mais ses yeux bleus fixaient Elayne d’un regard pénétrant et attentif.
« Ceci n’est pas le Tel’aran’rhiod. » Ce n’était pas une question mais Elayne inclina la tête en signe d’assentiment et Birgitte se laissa retomber en arrière avec un long soupir. « Je me rappelle tout, murmura-t-elle. Je suis ici comme je suis et je me souviens. Tout est changé. Gaidal est quelque part là-bas, un nourrisson ou même un jeune garçon mais, même si je le retrouve, que pensera-t-il d’une femme trop âgée pour être sa mère ? » Elle se frotta rageusement les yeux, en marmottant : « Je ne pleure pas. Je ne pleure jamais. Je me rappelle cela, que la Lumière m’assiste. Je ne pleure jamais. »
Elayne se redressa sur les genoux à côté de la couchette de la jeune femme. « Vous le trouverez, Birgitte. » Elle parlait à voix basse. Nynaeve semblait encore profondément endormie – un léger ronflement rauque émanait régulièrement d’elle – mais elle avait besoin de repos et non pas de tout revivre de nouveau maintenant. « Vous y parviendrez d’une manière ou d’une autre. Et il vous aimera. J’en suis persuadée.
— Croyez-vous que c’est ce qui compte ? Je pourrais supporter qu’il ne m’aime pas. » Ses yeux luisants de larmes en donnaient le démenti. « Il aura besoin de moi, Elayne, et je ne serai pas là. Il a toujours eu plus de courage que ce n’est bon pour lui ; je dois sans cesse lui insuffler de la prudence. Pire, il va errer de-ci de-là à ma recherche, en ignorant pourquoi il se sent incomplet. Nous sommes toujours ensemble, Elayne. Les deux moitiés d’un tout. » Les larmes jaillirent, coulant sur son visage. « Moghedien a dit qu’elle me ferait pleurer à jamais et elle… » Soudain ses traits se crispèrent ; des sanglots hachés étouffés se succédèrent comme s’ils étaient arrachés de sa gorge.
Elayne prit dans ses bras la grande jeune femme, murmurant des mots de réconfort qu’elle savait inutiles. Que ressentirait-elle si Rand lui était enlevé ? Cette idée faillit suffire à ce qu’elle pose la tête sur celle de Birgitte et pleure avec elle.
Elle n’aurait pas pu dire combien de temps Birgitte mit à se calmer mais celle-ci finit par repousser Elayne et se recoucher en s’essuyant les joues avec les doigts. « Jamais je n’ai pleuré comme ça sauf quand j’étais toute petite. Jamais. » Tournant le cou, elle regarda en fronçant les sourcils Nynaeve encore endormie sur l’autre couchette. « Est-ce que Moghedien l’a blessée grièvement ? Je n’ai jamais vu personne ligoté de cette façon depuis que les Tourags ont pris Mareesh. » Elayne dut avoir l’air déconcertée, parce qu’elle ajouta : « Dans une autre Ère. Est-elle mal en point ?
— Pas trop. Son esprit, principalement. Ce que vous avez réussi lui a permis de s’échapper mais seulement après… » Elayne fut incapable de le formuler. Trop de blessures étaient trop fraîches. « Elle s’accable de reproches. Elle estime que… tout… est de sa faute, parce qu’elle vous a demandé de l’aider.
— Si elle ne me l’avait pas demandé, Moghedien serait en train à cette minute même de lui apprendre à supplier. Elle a aussi peu de prudence que Gaidal. » Le ton caustique de Birgitte jurait avec ses joues humides. « Elle ne m’a pas traînée par les cheveux dans cette histoire. Si elle revendique la responsabilité des conséquences, alors elle revendique la responsabilité de mes actes. » Peut-être même qu’elle avait l’air en colère. « Je suis une femme libre et je me charge de mes propres choix. Elle n’a pas décidé à ma place.