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Il n’y avait que quelques Sagettes en vue, toutefois elles compensèrent l’absence de nombre par les regards qui le suivirent. Combien dans ce groupe savaient canaliser, il n’en avait pas idée, mais elles égalaient amplement les façons de peser et de mesurer des Aes Sedai en matière de regard. Il accéléra le pas, s’efforçant de ne pas hausser les épaules par réaction de gêne ; il sentait des yeux sur son dos comme il aurait senti s’y enfoncer le bout d’un bâton. Et il aurait à subir la même épreuve en repartant. Bah, quelques mots avec Rand et ce serait la dernière fois qu’il aurait à l’affronter.

Seulement, quand il ôta son chapeau et entra en se baissant dans la tente de Rand, il n’y avait personne à part Natael, adossé mollement sur les coussins avec sa harpe dorée sculptée d’un dragon appuyée contre son genou et une coupe d’or à la main.

Mat eut une grimace et jura in petto. Il aurait dû s’en douter. Si Rand avait été ici, il aurait eu à franchir un cercle de Vierges juste autour de la tente. Très probablement, Rand se trouvait en haut de cette tour que l’on venait de construire. Une bonne idée, ça. « Connais le terrain ». C’était la seconde règle, suivant de près « Connais ton ennemi », et pas grand-chose pour choisir entre les deux.

Cette pensée donna un pli amer à sa bouche. Ces règles provenaient des souvenirs d’autres hommes ; les seules règles qu’il voulait se rappeler étaient « N’embrasse jamais une fille dont les frères portent des cicatrices de coups de couteau » et « Ne joue jamais à des jeux d’argent sans savoir où se trouve une sortie de secours ». Il souhaitait presque que ces souvenirs forment des masses séparées dans son cerveau au lieu de s’infiltrer dans ses réflexions au moment où il s’y attendait le moins.

« Des ennuis avec un estomac barbouillé ? questionna Natael paresseusement. Une des Sagettes aurait peut-être bien une racine pour guérir ça. Ou vous pourriez tenter votre chance auprès de Moiraine. »

Mat se sentait incapable d’éprouver de la sympathie pour cet homme ; il avait toujours l’air de penser à une plaisanterie qu’il n’avait pas l’intention de partager. Et il semblait toujours avoir à son service trois serviteurs pour s’occuper de ses vêtements. Toute cette dentelle neigeuse au col et aux manchettes, toujours paraissant lavée de frais. Ce bonhomme ne transpirait jamais non plus, apparemment. Pourquoi Rand tenait à l’avoir auprès de lui était un mystère. Il ne jouait presque jamais rien de gai sur cette harpe. « Va-t-il revenir bientôt ? »

Natael haussa les épaules. « Quand il le décidera. Peut-être bientôt, peut-être tard. Aucun homme ne contrôle les allées et venues du Seigneur Dragon. Et peu de femmes. » Et le revoilà, ce sourire furtif. Un peu morne, cette fois.

« J’attendrai. » Il était décidé à aller jusqu’au bout. Trop souvent il s’était retrouvé repoussant son départ.

Natael l’étudiait par-dessus le bord de sa coupe, tout en buvant son vin à petites gorgées.

C’était assez désagréable que Moiraine et les Sagettes l’observent de cette façon attentive, en silence – parfois Egwene aussi ; elle avait changé, assurément, moitié Sagette et moitié Aes Sedai – mais de la part du ménestrel de Rand, ce regard inquisiteur avait de quoi le faire grincer des dents. Le plus bel avantage que présentait partir était de ne plus avoir de gens pour le scruter comme s’ils allaient apprendre d’ici une minute ce qu’il pensait et connaissaient déjà l’état de propreté de son caleçon.

Deux cartes étaient étalées à côté du trou du foyer. L’une détaillée, copiée sur une carte en lambeaux trouvée dans une ville à demi incendiée, représentait le Cairhien du nord depuis l’ouest de l’Alguenya jusqu’à mi-chemin de l’Échine du Monde, tandis que l’autre, récente et sommaire, montrait le terrain autour de la ville. Des bouts de parchemin maintenus en place par des cailloux étaient disséminés sur les deux. S’il devait rester et feindre en même temps de ne pas s’apercevoir du regard attentif de Natael, le seul parti à prendre était d’examiner ces cartes.

Du bout de sa botte, il déplaça quelques cailloux sur la carte de la ville pour pouvoir lire ce qui était écrit sur les parchemins. Malgré lui, il tiqua. Si les éclaireurs aiels savaient compter, Couladin avait presque cent soixante mille lances, des Shaidos et ceux qui étaient censés partis rejoindre leurs sociétés chez les Shaidos. Un gros morceau à avaler, et coriace. Ce côté de l’Échine du Monde n’avait pas vu pareille armée depuis le temps d’Artur Aile-de-Faucon.

La seconde partie indiquait les autres clans qui avaient franchi le Rempart du Dragon. Tous l’avaient franchi, en unités plus ou moins importantes, espacés selon la date où ils étaient sortis du Défilé de Jangai et s’étaient égaillés, mais trop près d’ici pour ne pas être dangereux. Les Shiandes, les Codarras, les Darynes et les Miagomas ; à eux tous, ils avaient apparemment autant de lances que Couladin ; si c’était exact, ils n’avaient pas laissé grand monde derrière eux. Les sept clans avec Rand comptaient presque le double de ce chiffre, bien suffisamment pour affronter Couladin ou les quatre clans. L’un ou. Pas les deux à la fois. Pourtant les deux réunis seraient peut-être ce que Rand aurait à combattre.

Ce que les Aiels appelaient morosité avait dû sévir aussi dans ces clans-là – chaque jour encore des hommes jetaient leurs armes et disparaissaient – mais seul un idiot croirait que cela diminuait leur nombre plus que celui des guerriers de Rand. Et il y avait toujours la possibilité que quelques-uns de ceux-là rejoignent Couladin. Les Aiels n’en discutaient pas beaucoup ni très librement et masquaient cette idée en parlant d’aller retrouver leurs sociétés mais, même à présent, des guerriers et des Vierges de la Lance décidaient qu’ils ne pouvaient accepter Rand ou ce qu’il avait dit d’eux-mêmes[15]. Chaque matin il y en avait qui manquaient et ils ne laissaient pas tous leurs lances derrière eux.

« Jolie situation, n’est-ce pas votre avis ? »

La tête de Mat se releva brusquement à la voix de Lan, mais le Lige avait pénétré seul dans la tente. « Juste un coup d’œil pour m’occuper pendant que j’attendais. Rand revient-il ?

— Il nous rejoindra bientôt. » Les pouces passés à l’intérieur de son ceinturon, Lan se tenait à côté de Mat, les yeux baissés vers la carte. Son visage avait autant d’expression que celui d’une statue. « Demain sera sans doute le jour de la plus grande bataille depuis Artur Aile-de-Faucon.

— Pas possible ? » Où était Rand ? Encore là-haut sur cette tour, probablement. Peut-être devrait-il aller là-bas. Non, il risquait de finir par courir dans tout le camp, toujours avec un temps de retard. Rand retournera ici automatiquement. Il avait envie de parler d’autre chose que de Couladin. Ce combat n’est pas le mien. Je ne fuis rien qui me concerne en quoi que ce soit. « Et ceux-là ? » Il désigna du geste les fragments de parchemin représentant les Miagomas et les autres. « A-t-on idée s’ils ont l’intention de seconder Rand ou s’ils se proposent simplement de rester assis là en spectateurs ?

— Qui peut le dire ? Rhuarc ne semble pas en savoir plus long que moi et si les Sagettes sont mieux renseignées elles restent bouche cousue. La seule certitude, c’est que Couladin ne va nulle part. »

Encore Couladin. Mat passa d’un pied sur l’autre avec malaise et esquissa un demi-pas vers l’entrée. Non, il attendrait. Attachant son regard sur les cartes, il feignit de continuer à les étudier. Peut-être que Lan le quitterait sans plus parler. Il voulait simplement avertir Rand et partir.

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15

Dans le canyon appelé l’Alcair Dal – le Bol d’Or – Couladin se proclame le vrai Car’a’carn. Pour démontrer son imposture, Rand révèle ce que lui ont appris ses visions à Rhuidean – à l’origine, les Aiels de l’Ère des Légendes s’appelaient les Aiels Da’shains et suivaient la Voie de la Feuille, la Voie de la Paix… comme les Tuatha’ans, les Rétameurs d’aujourd’hui, qu’ils méprisent, car eux – Les Aiels du temps de Rand – ne connaissent que la Voie de la Lance, la voie de la violence.