« Je serai navré de te voir partir, commenta Rand à mi-voix.
— N’essaie pas de me faire changer d’av… » – Mat cligna des paupières – « C’est ça ? Tu es navré de me voir partir ?
— Je n’ai jamais cherché à te retenir, Mat. Perrin s’en est allé quand il l’a dû, et tu le peux toi aussi. »
Mat ouvrit la bouche, puis la referma. Rand n’avait jamais tenté de l’obliger à rester, exact. Il l’avait simplement fait sans essayer. Par contre, il n’y avait pas la moindre sensation d’attraction de ta’veren, maintenant, pas de vagues impressions qu’il avait choisi le mauvais parti. Il se sentait ferme et assuré dans son propos.
« Où iras-tu ?
— Au sud. » Non pas que le choix d’une direction était illimité. Les autres conduisaient à la Gaeline, avec rien au nord de la rivière qui l’intéressait, ou alors vers les Aiels, une bande qui voudrait certainement le tuer et une qui le pourrait ou non, selon qu’elle se trouvait plus ou moins à proximité de Rand et ce qu’elle avait eu à souper la veille au soir. Pas de chances favorables, d’après son estimation. « Pour commencer, en tout cas. Puis quelque part où se trouvent une taverne et des femmes qui ne sont pas armées de lances. » Melindhra. Elle présenterait peut-être des difficultés. Il avait l’intuition qu’elle était le genre de femme à ne lâcher prise que lorsqu’elle-même le désirait. Eh bien, d’une manière ou d’une autre, il s’arrangerait avec elle. Peut-être pouvait-il filer à cheval avant qu’elle l’apprenne. « Cette affaire-là n’est pas pour moi, Rand. Je ne connais rien aux batailles et je ne veux rien en savoir. » Il évitait de regarder Lan et Natael. Si l’un ou l’autre s’avisait de parler, il lui flanquerait son poing dans les mâchoires. Même celles du Lige. « Tu comprends, n’est-ce pas ? »
Le hochement de tête de Rand aurait pu être un signe d’assentiment. Peut-être en était-ce un. « J’oublierais de dire au revoir à Egwene, si j’étais toi. De ce dont je lui parle je ne suis plus certain que je ne pourrais pas aussi bien en informer Moiraine ou les Sagettes, ou toutes réunies.
— Je suis arrivé à cette conclusion depuis longtemps. Elle a laissé derrière elle le Champ d’Emond[16] plus loin qu’un de nous. Et le regrette moins.
— Peut-être, convint Rand tristement. Que la Lumière brille sur toi, Mat, ajouta-t-il en lui tendant la main, et t’accorde des routes faciles, beau temps et plaisante compagnie jusqu’à ce que nous nous retrouvions. »
Ce qui ne serait pas bientôt, si cela dépendait de Mat. Il se sentit un peu triste de le penser et un peu ridicule d’être triste, pourtant un homme doit veiller à ses propres intérêts. En fin de compte, voilà à quoi cela se résume.
La poignée de main de Rand était aussi ferme qu’elle l’avait été – tous ces exercices à l’épée n’avaient qu’ajouté de nouveaux cals aux plus anciens dus au tir à l’arc – mais la marque du héron imprimée par le feu en sillons dans sa paume était très nette contre la main de Mat. Juste un petit rappel, au cas où il aurait oublié les marques sous les manches de son ami, et ces choses encore plus étranges à l’intérieur de sa tête qui lui permettaient de canaliser. S’il pouvait oublier que Rand savait canaliser – et il n’y avait pas pensé une seule fois depuis des jours ; des jours ! – alors c’était plus que temps de filer.
Encore quelques mots embarrassés en restant planté là – Lan semblait ne leur prêter aucune attention, les bras croisés et les yeux fixés sur les cartes qu’il étudiait en silence, tandis que Natael avait commencé à pincer distraitement les cordes de sa harpe ; Mat avait de l’oreille et, pour lui, cet air inconnu avait une résonance ironique ; il se demanda pourquoi ce compagnon l’avait choisi – quelques instants encore et Rand se détournant à demi y mit fin et Mat fut dehors. Il y avait foule là, une bonne centaine de Vierges de la Lance déployées sur le sommet de la colline qui marchaient dressées sur la pointe des pieds tant elles étaient prêtes à embrocher quelqu’un, tous les sept chefs de clan attendant patiemment dans une immobilité de pierre, trois seigneurs de Tear tâchant de donner à croire qu’ils ne transpiraient pas et que les Aiels n’existaient pas.
Il avait appris l’arrivée des seigneurs et était même allé jeter un coup d’œil à leur camp – ou leurs camps – mais il n’y avait là-bas personne qu’il connaissait, et personne désireux de passer le temps à jouer aux dés ou aux cartes. Ces trois-là le toisèrent de la tête aux pieds, avec une grimace dédaigneuse, et apparemment décidèrent qu’il ne valait pas mieux que les Aiels, autrement dit ne méritant pas d’être regardé.
Plaquant son chapeau sur sa tête et rabaissant le bord sur ses yeux, Mat examina à son tour froidement les Tairens pendant une minute. Il eut le plaisir de constater que les deux plus jeunes, du moins, avaient de nouveau pris conscience de son existence avant qu’il commence à descendre de la colline. Le barbu gris avait toujours l’air d’être toute impatience à peine voilée d’entrer dans la tente de Rand, mais cela n’avait d’ailleurs aucune importance. Il ne reverrait jamais aucun d’eux.
Il ne savait pas pourquoi il ne leur avait pas simplement manifesté une indifférence complète. Excepté que son pas était plus léger et qu’il se sentait plein d’entrain. Rien d’étonnant en réalité, puisqu’il partait enfin demain. Les dés semblaient rouler dans sa tête et impossible de savoir quels points allaient apparaître quand ils s’immobiliseraient. Bizarre, ça. Ce devait être Melindhra qui le tracassait. Oui. Décidément, il lui faudrait partir de bonne heure et sans plus de bruit qu’une souris trottinant sur la pointe des pattes parmi des plumes.
Il se mit en route vers sa tente en sifflotant. Quel était cet air ? Oh, oui. Dansons avec le Bonhomme des Ombres. Il n’avait pas l’intention de danser avec la mort, mais l’air était joyeux et il le siffla donc, de toute façon, en cherchant à établir le meilleur itinéraire pour s’éloigner de Cairhien.
Rand resta les yeux fixés dans la direction de Mat longtemps après que les pans de l’entrée de la tente étaient retombés, le dissimulant à la vue. « Je n’ai entendu que les dernières phrases, finit-il par dire. Était-ce tout pareil ?
— Pratiquement, répliqua Lan. Après seulement quelques minutes pour examiner les cartes, il a exposé un plan de bataille voisin de celui que Rhuarc et les autres ont tracé. Il a vu les difficultés et les dangers, et comment y parer. Il connaît les mineurs et les engins de siège, et l’utilisation de la cavalerie légère pour harceler un ennemi en déroute. »
Rand le regarda. Le Lige ne montrait aucune surprise, pas un frémissement de cil. Évidemment, c’était lui qui avait dit que Mat paraissait étonnamment bien informé des questions militaires. Et Lan ne poserait pas non plus la question évidente, ce qui était une bonne chose. Rand n’avait pas le droit de donner la petite réponse qu’il possédait.
16
Le Champ d’Emond est le bourg, au pays des Deux Rivières, où Mat, Rand, Perrin et Egwene ont grandi – et d’où ils sont partis avec l’Aes Sedai Moiraine lors d’une attaque par des Trollocs, vers leur destin aventureux. Cf. Tome 1 de La Roue du Temps.