« Sorilea a menacé de les déshabiller et de les reconduire à coups de fouet jusqu’à la ville. » Son rire muet prit un accent incrédule. « Ils en ont bel et bien discuté entre eux. Cette condition leur aurait-elle permis d’accéder jusqu’à vous, je suis persuadé que quelques-uns auraient accepté.
— Sorilea l’aurait fait, intervint Aviendha d’un ton étonnamment aimable. Les violateurs-de-serment[17] n’ont pas d’honneur. Au moins Mélaine a-t-elle ordonné aux Vierges de les jeter comme des paquets en travers de leurs chevaux qu’elles ont chassés du camp, avec les violateurs-de-serment se maintenant en selle comme ils pouvaient. »
Asmodean hocha la tête. « Mais avant cela, deux d’entre eux m’ont parlé, une fois certains que je n’étais pas un espion de Tear. Le Seigneur Dobraine et la Dame Colavaere. Ils voilaient tout sous tant d’allusions et de sous-entendus que je n’en mettrais pas ma main au feu, mais je ne serais pas surpris qu’ils aient l’intention de vous offrir le Trône du Soleil. Ils feraient assaut de paroles avec… certaines gens que j’avais l’habitude de fréquenter… »
Rand émit un rire bref. « Peut-être qu’ils le feront. S’ils peuvent traiter de la même façon que Meilan. » Il n’avait pas eu besoin que Moiraine lui dise que les Cairhienins jouaient au Jeu des Maisons dans leur sommeil, ni qu’Asmodean l’avertisse qu’ils s’y essaieraient avec les Réprouvés. Les Puissants Seigneurs à gauche et les Cairhienins à droite. Une bataille terminée et une autre, d’une sorte différente mais pas moins dangereuse, qui commençait. « En tout cas, je destine le Trône du Soleil à quelqu’un qui y a droit. » Il feignit de ne pas voir l’expression méditative sur le visage d’Asmodean ; peut-être avait-il essayé de l’aider le soir précédent et peut-être que non, mais il n’avait pas assez confiance pour lui laisser connaître la moitié de ses plans. Si étroitement que soit lié à lui l’avenir d’Asmodean, sa loyauté était toute de nécessité, et il était toujours le même homme qui avait choisi de donner son âme à l’Ombre. « Meilan veut m’offrir une entrée solennelle quand je serai prêt, hein ? Mieux vaut donc que je voie ce qu’il en est avant qu’il m’attende. » La raison pour laquelle Aviendha était devenue si aimable, aidant même la conversation à se poursuivre, lui vint à l’esprit. Tant qu’il demeurait assis là à parler, il agissait exactement comme elle le désirait. « Allez-vous chercher mon cheval, Natael, ou faut-il que je m’en charge ? »
Asmodean plongea dans une révérence profonde, cérémonieuse et, en surface au moins, sincère. « Je sers le Seigneur Dragon. »
46
Autres batailles, autres armes
Comme il regardait s’éloigner Asmodean en fronçant les sourcils, se demandant jusqu’où allait sa confiance en lui, Rand sursauta quand Aviendha jeta par terre sa coupe, éclaboussant de vin les tapis. Les Aiels ne gâchaient rien de ce qui se buvait, pas seulement l’eau.
Les yeux fixés sur la tache humide, elle parut aussi surprise mais juste sur le moment. L’instant d’après, toujours assise, elle plantait ses poings sur les hanches et dardait sur lui un regard furieux. « Ainsi le Car’a’carn va entrer dans la ville alors qu’il est à peine capable de se mettre sur son séant. J’ai dit que le Car’a’carn devait être plus que d’autres hommes, mais je ne savais pas qu’il était plus que mortel.
— Où sont mes habits, Aviendha ?
— Vous n’êtes que chair !
— Mes habits ?
— Rappelez-vous votre toh, Rand al’Thor. Si je peux me souvenir du ji’e’toh, vous également. » Chose étrange à dire ; le soleil se lèverait à minuit avant qu’elle oublie la moindre bribe du ji’e’toh.
« Si vous continuez comme ça, répliqua-t-il avec un sourire, je vais commencer à croire que vous tenez à moi. »
Il voulait la taquiner – il n’y avait que deux manières de s’y prendre avec elle, plaisanter ou simplement passer outre ; discuter était fatal – et une taquinerie anodine étant donné qu’ils avaient passé une nuit dans les bras l’un de l’autre, mais les yeux d’Aviendha se dilatèrent de colère et elle imprima une saccade au bracelet d’ivoire comme pour le retirer et le lui lancer à la tête. « Le Car’a’carn est tellement au-dessus des autres hommes qu’il n’a pas besoin de vêtements, dit-elle d’un ton agressif. S’il désire s’en aller, qu’il s’en aille rien qu’avec sa peau sur le dos ! Dois-je amener Sorilea et Bair ? Ou peut-être Enaila, Somara et Lamelle ? »
Il se raidit. De toutes les Vierges qui le traitaient en fils de dix ans perdu depuis longtemps, elle avait choisi les trois pires. Lamelle lui apportait même de la soupe – elle était d’une ignorance insigne en matière de cuisine, mais elle insistait pour lui préparer de la soupe ! « Amenez qui vous voulez, répondit-il à Aviendha d’une voix brève sans inflexion, mais je suis le Car’a’carn et je vais me rendre dans la cité. » Avec de la chance, il retrouverait ses habits avant son retour. Somara était presque aussi grande que lui et, à l’heure qu’il était, probablement plus forte. Le Pouvoir Unique ne lui serait d’aucune utilité ; il aurait été incapable d’embrasser le saidin si Sammael se présentait devant lui, et encore plus incapable de s’en servir.
Elle soutint longuement son regard, puis ramassa brusquement la coupe aux léopards et la remplit avec un pichet d’argent martelé. « Si vous pouvez trouver vos vêtements et vous habiller sans choir par terre, déclara-t-elle avec calme, vous n’aurez qu’à partir. Par contre, je vous accompagnerai et, si je pense que vous êtes trop faible pour continuer, vous retournerez ici, quand bien même Somara devrait vous porter dans ses bras. »
Il la considéra pensivement tandis qu’elle s’allongeait en s’appuyant sur un coude, arrangeait avec soin ses jupes et commençait à savourer son vin à petites gorgées. S’il parlait de nouveau mariage, nul doute qu’elle lui sauterait encore au nez mais, jusqu’à un certain point, elle se conduisait comme s’ils étaient mariés. Les pires côtés du mariage, du moins. Les côtés qui ne présentaient pas un sou de différence avec les pires côtés d’Enaila ou de Lamelle.
Ronchonnant entre ses dents, il drapa la couverture autour de lui et contourna d’un pas traînant Aviendha et le trou du foyer pour atteindre ses bottes. Des bas de laine propres étaient pliés à l’intérieur, mais rien d’autre. Il pouvait appeler des gai’shains. Et voir toute l’affaire connue dans le camp. Pour ne rien dire de la possibilité que les Vierges s’en mêlent finalement ; alors la question serait s’il était le Car’a’carn, qui devait être obéi, ou simplement Rand al’Thor, un homme comme les autres à leurs yeux. Un tapis roulé au fond de la tente attira son regard ; les tapis étaient toujours étalés. Son épée était dedans, le ceinturon avec la boucle en forme de Dragon enroulé autour du fourreau.
Fredonnant tout bas, les paupières abaissées, Aviendha paraissait à moitié endormie tandis qu’elle observait ses recherches. « Vous n’avez plus besoin de… ça. » Elle mit dans ce mot tant de mépris que jamais l’on n’aurait cru que c’est elle qui lui avait donné cette épée.
« Que voulez-vous dire ? » Il n’y avait dans la tente que quelques petits coffres, incrustés de nacre ou ornés de cuivre ou, dans un cas, de feuilles d’or. Les Aiels préféraient empaqueter les choses. Aucun ne contenait ses vêtements. Le coffre couvert d’or, oiseaux et autres bêtes, renfermait des sacs de cuir fermés hermétiquement et exhala une odeur d’épices quand il souleva le couvercle.
17
Ou Briseurs-de-serment, surnom donné aux gens du Cairhien depuis que leur roi Laman avait coupé le rejeton de l’Arbre de Vie, donné en gage d’amitié par les Aiels, pour s’en faire faire un trône. S’en était suivie la Guerre des Aiels – ainsi que le mépris des Aiels pour les Cairhienins englobés dans le mépris acquis par leur roi.