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— Ce qui est fait est fait, Elayne. » Sans se préoccuper de sa surprise – Nynaeve doutait que quiconque connaissant le rang d’Elayne se soit montré aussi bref avec elle – il se tourna vers Uno. « Avez-vous réfléchi à ce que j’ai dit ? Les guerriers du Shienar forment la meilleure cavalerie lourde du monde et j’ai des garçons qui sont juste à point pour être entraînés comme il faut. »

Uno fronça les sourcils, son œil unique glissant vers Elayne et Nynaeve. Prenant son temps, il acquiesça d’un signe. « Je n’ai rien de mieux à faire. Je demanderai aux autres. »

Bryne lui tapa sur l’épaule. « D’accord. Et vous, Thom Merrilin ? » Thom s’était à demi détourné quand l’autre avait approché, frottant sa moustache d’un doigt replié et contemplant le sol comme pour dissimuler son visage. À présent, il croisa le regard direct de Bryne avec un regard également direct. « J’ai connu naguère quelqu’un dont le nom ressemblait fort au vôtre, reprit Bryne. Joueur expérimenté d’un certain jeu.

— J’ai connu naguère quelqu’un qui vous ressemblait beaucoup, répliqua Thom. Il s’était démené de son mieux pour tenter de m’enchaîner. Je pense qu’il m’aurait décapité si jamais il m’avait pris.

— Ne serait-ce pas il y a longtemps, non ? Les hommes agissent parfois bizarrement à cause d’une femme. » Bryne jeta un coup d’œil vers Siuan et secoua la tête. « Vous joindrez-vous à moi pour une partie de mérelles, Maître Merrilin ? Il m’arrive parfois de souhaiter avoir un partenaire qui connaisse bien le jeu, à la façon dont on le joue dans la haute société. »

Les sourcils blancs en broussaille de Thom s’abaissèrent presque autant que ceux d’Uno, mais il ne détourna pas un instant ses yeux de Bryne. « Je jouerai peut-être une partie ou deux quand je connaîtrai l’enjeu. Pour autant que vous comprenez que je n’ai pas l’intention de passer le reste de mon existence à jouer aux mérelles avec vous. Je n’aime plus rester trop longtemps à la même place. Les pieds me démangent, quelquefois.

— Du moment qu’ils ne vous démangent pas au milieu d’une partie cruciale, répliqua Bryne avec une pointe d’ironie. Vous deux, accompagnez-moi. Et ne vous attendez pas à beaucoup dormir. Par ici, tout a besoin d’être fait hier, sauf ce qui aurait dû l’être la semaine d’avant. » Il s’arrêta et regarda de nouveau Siuan. « Mes chemises sont revenues aujourd’hui seulement à moitié propres. » Sur quoi, il partit suivi de Thom et d’Uno. Siuan darda sur son dos un regard furieux, lequel elle reporta sur Min, et Min eut une grimace et s’élança dans la direction où Leane s’en était allée.

Nynaeve n’avait rien compris à ce dernier dialogue. Et l’audace de ces hommes, qui se croyaient permis de parler par-dessus sa tête ou sous son nez, ou quelque chose comme ça – sans qu’elle comprenne un traître mot. Oh, zut pour eux.

« Une bonne chose qu’il n’ait pas besoin d’un preneur-de-larrons », commenta Juilin qui, visiblement mal à l’aise, dévisageait Siuan du coin de l’œil. Il n’avait pas surmonté le choc d’apprendre son nom ; Nynaeve n’était pas sûre qu’il avait compris qu’elle avait été désactivée et n’était plus le Trône d’Amyrlin. Lui était certes dans ses petits souliers en sa présence. « De cette façon, je vais pouvoir m’asseoir et bavarder. J’ai vu une quantité de braves garçons qui paraissaient prêts à se déboutonner devant une mogue d’ale.

— Il m’a pratiquement traitée comme si je n’existais pas, dit Elayne d’un ton incrédule. Je me moque de ce qui l’a brouillé avec ma mère, il n’a pas le droit… Bah, je m’occuperai du seigneur Gareth Bryne plus tard. Il faut que je m’entretienne avec Min, Nynaeve. »

Nynaeve s’apprêtait à la suivre quand Elayne se précipita vers ce couloir menant aux cuisines – Min répondrait avec franchise – mais Siuan lui saisit le bras dans une poigne de fer.

La Siuan Sanche qui avait baissé la tête avec soumission devant ces Aes Sedai avait disparu. Personne ici ne portait le châle[22]. Sa voix ne s’éleva pas ; point n’en était besoin. Elle fixa sur Juilin un regard qui le fit presque sursauter. « Attention aux questions que vous posez, preneur-de-larrons, sinon vous vous retrouverez vidé de vos tripes, prêt pour l’étal du marché. » Ces yeux bleus au regard froid se déplacèrent vers Birgitte et Marigan. La bouche de Marigan se pinça comme si elle avait goûté à quelque chose de mauvais et même Birgitte cligna des paupières. « Vous deux, allez trouver une Acceptée nommée Theodrine et demandez-lui quelque part où dormir ce soir. Ces enfants ont l’air de devoir être déjà au lit. Eh bien ? Remuez-vous ! » Avant qu’elles aient avancé d’un pas – et Birgitte s’était mise en mouvement aussi vite que Marigan, sinon même davantage – elle s’attaqua à Nynaeve : « Vous, j’ai des questions à vous poser. On vous a dit de coopérer et je suggère que vous obtempériez si vous savez ce qui est bon pour vous. »

C’était comme d’être emportée par une tornade. Nynaeve n’eut pas le temps de se reconnaître que Siuan la poussait déjà à gravir précipitamment un escalier branlant à la rampe rafistolée avec du bois dépourvu de peinture, la pressait le long d’un couloir au sol raboteux jusqu’à une pièce minuscule avec deux couchettes étroites fixées au mur, l’une au-dessus de l’autre. Siuan s’empara de l’unique tabouret et lui indiqua du geste de s’installer sur la couchette du bas. Nynaeve préféra rester debout, ne serait-ce que pour démontrer qu’elle ne se laisserait pas mener par le bout du nez. Il n’y avait pas grand-chose d’autre dans la pièce. Une table de toilette avec une brique équilibrant un des pieds avait dessus une cuvette et un broc ébréché. Quelques robes pendaient à des patères et ce qui se présentait comme une paillasse était roulé dans un coin. Elle était tombée bas en l’espace d’un jour, mais Siuan était tombée encore plus bas qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle se dit que cela ne se passerait pas trop mal. Même si Siuan avait toujours le même regard.

Siuan eut un reniflement ironique. « À votre guise, donc, petite. L’anneau. Pas nécessaire de canaliser pour s’en servir ?

— Non. Vous m’avez entendu dire à Sheriam…

— N’importe qui peut l’utiliser ? Une femme qui ne canalise pas ? Un homme ?

— Peut-être un homme. » Les ter’angreals qui ne requéraient pas le Pouvoir fonctionnaient en général pour les hommes ou pour les femmes. « Pour n’importe quelle femme, oui.

— Alors vous allez m’apprendre à l’utiliser. »

Nynaeve haussa un sourcil. Voilà qui serait peut-être un moyen de pression pour obtenir ce qu’elle désirait. Sinon, elle en avait un autre. Peut-être. « Est-ce qu’elles sont au courant ? Il a été question de leur montrer comment il fonctionnait. Vous n’avez jamais été mentionnée.

— Elles ne le savent pas. » Siuan ne semblait nullement troublée. Et même elle sourit, et pas d’un sourire agréable. « Et elles ne le sauront pas. Ou elles apprendront que vous vous êtes présentées, vous et Elayne, comme de vraies Aes Sedai. Moiraine laisserait peut-être Egwene s’en tirer – si elle ne l’a pas essayé aussi, c’est que je ne sais pas distinguer un nœud de lagui d’un nœud coulant – mais Sheriam, Carlinya… ? Avant d’en avoir fini avec vous, elles vous feront couiner comme un grondin en train de frayer. Longtemps avant.

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22

Le châle, on s’en souvient, est la marque distinctive des Aes Sedai. La couleur de ses franges indique à quelle Ajah elles appartiennent.