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L’esprit embrumé, Mat passa en revue la chanson qu’il venait de chanter et esquissa une grimace. Personne n’avait entendu “Dansons avec le Bonhomme des Ombres” depuis la chute d’Aldeshar ; dans sa tête, il entendait encore ce chant de défi s’élever quand les Lions d’Or s’étaient élancés dans leur ultime et vaine charge contre l’armée d’Artur Aile-de-Faucon qui les encerclait. Du moins ne l’avait-il pas débitée dans l’Ancienne Langue. Il n’était pas moitié aussi “paf’ qu’il en avait l’air, mais il avait vraiment avalé trop de coupes d’oosquai. Ce liquide ressemblait à de l’eau brune et en avait le goût, mais elle vous tapait sur le crâne comme un coup de pied de mulet. Moiraine m’expédiera tout droit à la Tour, si je n’y prends pas garde. Du moins cela me sortirait du Désert et m’éloignerait de Rand. Peut-être était-il plus ivre qu’il ne le pensait, s’il considérait cela comme une bonne opération. Il passa au “Rétameur dans la cuisine”. »

Le rétameur est dans la cuisine, avec une masse de travail.

La maîtresse de maison est là-haut à l’étage qui enfile sa robe de chambre bleue. Elle descend d’un pas dansant l’escalier, prête à toute fantaisie, s’écriant « Rétameur, oh, cher Rétameur, voudriez-vous raccommoder pour moi un chaudron ? »

Quelques hommes de Kadere reprirent la chanson avec lui comme il retournait en dansant à l’endroit d’où il était parti. Pas les Aiels ; chez eux, les hommes ne chantaient que des chants de guerre ou des complaintes pour les morts au combat, et les Vierges de la Lance ne chantaient qu’entre elles.

Deux Aiels étaient assis sur leurs talons sur le rebord de la fontaine sans montrer aucun des effets de l’oosquai qu’ils avaient absorbée, si l’on excepte que leurs yeux avaient l’air un peu vitreux. Il aurait été content de se retrouver là où des yeux clairs étaient une rareté ; en grandissant, il n’avait vu que des yeux marron ou noirs sauf chez Rand.

Quelques morceaux de bois – des bras et des pieds de sièges mangés aux vers – gisaient sur les larges dalles du pavage, dans l’emplacement laissé libre par les spectateurs. Une cruche de grès rouge vide était posée à côté du rebord, ainsi qu’une autre qui contenait encore de l’oosquai, et une coupe d’argent. Le jeu consistait à boire, puis à essayer d’atteindre avec un poignard une cible jetée en l’air. Aucun des hommes de Kadere et peu d’Aiels acceptaient de jouer aux dés avec lui, pas quand il gagnait aussi souvent, et ils ne jouaient pas aux cartes. Le lancer de poignard était censé être différent, surtout avec l’addition doosquai. Il n’avait pas gagné aussi souvent qu’aux dés, niais une demi-douzaine de coupes d’or ciselé et deux jattes se trouvaient dans le bassin au-dessous de lui, avec des bracelets et des colliers ornés de rubis, de pierres de lune ou de saphir, et aussi une poignée de pièces de monnaie. Son chapeau à calotte plate et une curieuse lance avec une hampe noire étaient posés à côté de ses gains. Où figuraient même des objets fabriqués par des Aiels. Ils étaient plus enclins à payer quelque chose avec du butin qu’avec de la monnaie.

Corman, un des Aiels juchés sur le rebord, leva les yeux vers lui quand il s’arrêta de chanter. Une cicatrice blanche lui barrait le nez en biais. « Vous vous en tirez presque aussi bien au lancer du poignard qu’aux dés, Matrim Cauthon. Nous arrêtons-nous là ? La lumière baisse.

— Il en reste amplement. » Mat plissa les paupières en regardant le ciel ; des ombres légères couvraient tout ici dans la vallée de Rhuidean mais du moins le ciel était encore suffisamment clair pour que l’on voie à contre-jour. « Ma grand-mère ne raterait pas son lancer avec cette clarté-là. Je pourrais réussir les yeux bandés. »

Jenric, l’autre Aiel accroupi, examina les spectateurs à la ronde. « Est-ce qu’il y a des femmes ici ? » Bâti comme un ours, il se croyait spirituel. « La seule fois où un homme parle comme ça c’est quand il y a des femmes sur qui il veut faire impression. » Les Vierges de la Lance disséminées dans la foule rirent aussi fort que les autres, et peut-être même davantage.

« Vous croyez que j’en suis incapable ? » marmotta Mat qui arracha le foulard sombre qu’il portait autour du cou pour cacher la cicatrice laissée par la corde quand il avait été pendu[4]. « Dites simplement “Attention” quand vous lancerez la cible, Corman. » Il noua le foulard précipitamment sur ses yeux et tira un des poignards qu’il gardait dans sa manche. Le bruit le plus fort était celui de la respiration des spectateurs. Pas ivre ? Je suis plus rond qu’une barrique. Et, pourtant, il eut soudain conscience que sa chance était avec lui, il sentit soudain cette même exaltation que lorsqu’il savait quels points apparaîtraient avant que les dés s’immobilisent dans leur course. Elle sembla lui éclaircir un peu les idées. « Lancez, murmura-t-il calmement.

— Attention ! », cria Corman, et le bras de Mat se balança vivement d’arrière en avant.

Dans le silence, le clac de l’acier s’enfonçant dans le bois fut aussi bruyant que le cliquetis de la cible sur le dallage.

Personne ne souffla mot pendant qu’il rabaissait le foulard autour de son cou. Un morceau de bras de fauteuil pas plus grand que sa main gisait dans l’espace dégagé, la lame de son poignard fermement plantée au milieu. Corman, à ce qu’il paraissait, s’était efforcé de réduire les chances. Bah, lui-même n’avait rien spécifié à propos de la cible. Il se rendit soudain compte qu’il n’avait même pas énoncé de pari.

Finalement un des hommes de Kadere s’exclama dans un demi-cri : « La veine du Ténébreux, ça !

— La chance est un cheval à monter comme un autre », dit Mat pour lui-même. Peu importe d’où elle venait. Non pas qu’il savait d’où elle venait ; il essayait simplement de la monter de son mieux.

Si bas qu’il eut parlé, Jenric le regarda en fronçant les sourcils. « Qu’est-ce que vous disiez, Matrim Cauthon ? »

Mat ouvrit la bouche pour répéter, puis la referma comme les mots se formaient clairement dans son esprit. Sene sovya caba’donde ain dovienya. L’Ancienne Langue. « Rien, marmonna-t-il. Je me parlais à moi-même. » Les spectateurs commençaient à se disperser. « Je pense que le jour baisse vraiment trop pour continuer. »

Corman posa le pied sur le morceau de bois pour libérer le poignard de Mat et le lui rendit. « Une autre fois alors, peut-être, Matrim Cauthon, un de ces jours. » C’était la façon qu’avaient les Aiels de dire “jamais” quand ils ne tenaient pas à le formuler ouvertement.

Mat hocha la tête tandis qu’il replaçait le poignard dans un des fourreaux de sa manche ; cela se passait de la même façon que lorsqu’il avait obtenu vingt-trois fois à la suite un « six » en lançant les dés. Il ne pouvait guère les blâmer. Avoir de la chance n’était pas tout à fait ce que l’on croyait. Il remarqua avec un brin d’envie qu’aucun des Aiels ne trébuchait le moins du monde en rejoignant la foule qui s’éloignait.

Mat se passa une main dans les cheveux et s’assit lourdement sur le rebord de la fontaine. Les souvenirs qui naguère lui farcissaient la tête comme des raisins dans un cake se mélangeaient à présent avec les siens. Dans une partie de son esprit, il savait qu’il était né au pays des Deux Rivières vingt ans auparavant, mais il se rappelait nettement avoir conduit l’attaque de flanc qui avait repoussé les Trollocs à Maighande, avoir dansé à la cour de Tarmandewin et cent, mille autres épisodes. Pour la plupart, des batailles. Il se rappelait mourir plus souvent qu’il n’avait envie d’y penser. Plus de lignes de séparation entre les vies ; il ne voyait la différence entre ses propres souvenirs et les autres qu’en se concentrant.

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4

Les êtres mystérieux interrogés par Mat, quand il avait franchi une porte magique en attendant que Rand revienne du centre de la cité de Rhuidean, Tavaient pendu à une branche de l’Arbre de Vie sans lui donner comme réponse autre chose qu’une énigme, des souvenirs d’autres existences, une lance, un médaillon à tête de renard et… la connaissance de l’Ancienne Langue. Rand l’avait dépendu et ranimé de justesse.