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— Nous avons choisi les robes à votre taille », répliqua Nynaeve entre ses dents au bout d’un moment. Repoussant le volet pour l’ouvrir de nouveau, elle cria : « Ralentissez ! Est-ce que vous avez envie de nous tuer ? Quels imbéciles, ces hommes ! »

Tandis que le coche ralentissait à une allure beaucoup plus raisonnable, un silence de mort régnait là-haut sur la banquette du conducteur, mais Elayne aurait bien parié que les deux hommes se parlaient. Elle remit sa coiffure en ordre de son mieux sans miroir. Quand elle en avait un où se regarder, c’était toujours surprenant de voir ces boucles noires luisantes. La robe de soie verte allait avoir besoin d’un sérieux coup de brosse, elle aussi.

« À quoi avez-vous réfléchi, Elayne ? » questionna Nynaeve. Du rouge lui empourprait les joues. Du moins comprenait-elle qu’Elayne avait raison, mais ce contrordre était fort probablement la seule excuse qu’elle donnerait jamais.

« Nous nous précipitons pour retourner à Tar Valon, mais avons-nous vraiment une idée de ce qui nous attend à la Tour ? Si l’Amyrlin a réellement donné ces ordres… je n’arrive pas à y croire et je ne le comprends pas, mais je n’ai pas l’intention d’entrer dans la Tour avant d’avoir compris. “C’est une écervelée qui plonge la main dans un arbre creux sans avoir vérifié d’abord ce qui se trouve dedans”.

— Une femme pleine de sagesse, cette Lini, commenta Nynaeve. Nous en apprendrons peut-être davantage si je vois un autre bouquet de fleurs jaunes suspendu la tête en bas mais, jusque-là, je crois que nous devons agir comme si l’Ajah Noire elle-même a pris le commandement de la Tour.

— Maîtresse Macura aura envoyé un autre pigeon à Narenwin maintenant. Avec la description de ce coche, et des robes que nous avons prises, ainsi probablement que celle de Thom et de Juilin.

— On n’y peut rien. Cela ne serait pas arrivé si nous n’avions pas lambiné en traversant le Tarabon. Nous aurions dû prendre un bateau. » Elayne fut suffoquée par son ton accusateur et Nynaeve eut la bonne grâce de rougir de nouveau. « Baste, ce qui est fait est fait. Moiraine connaît Siuan Sanche. Peut-être qu’Egwene pourrait lui demander si… »

Brusquement, le coche s’arrêta avec une secousse qui projeta Elayne en avant sur Nynaeve. Elle entendait les chevaux crier et piétiner tandis qu’elle se dégageait frénétiquement, Nynaeve la repoussant aussi.

Elle embrassa la saidar en mettant la tête à la portière – et relâcha la saidar. Il y avait là une sorte de chose qu’elle avait vue plus d’une fois traverser Caemlyn. Une ménagerie itinérante campait au bord de la route dans une vaste clairière sous les ombres de l’après-midi. Un grand lion à crinière noire somnolait couché dans une cage qui occupait tout l’arrière d’un chariot, pendant que ses deux compagnes arpentaient l’espace confiné d’une autre. Une troisième cage était ouverte ; devant, une femme faisait se tenir en équilibre sur de gros ballons rouges deux ours noirs à face blanche. Une autre cage contenait ce qui apparaissait être un imposant sanglier à longs poils, excepté que son boutoir était trop effilé et qu’il avait des doigts avec des griffes ; cette bête venait du Désert des Aiels, elle le savait, et était appelée un capar. D’autres cages contenaient divers autres animaux et des oiseaux au plumage de vives couleurs, mais au contraire des ménageries qu’elle avait vues celle-ci voyageait avec des artistes : deux hommes jonglaient ensemble avec des cerceaux enrubannés, quatre acrobates s’exerçaient à former une haute colonne en montant sur les épaules les uns des autres et une femme donnait à manger à une douzaine de chiens qui marchaient sur leurs pattes de derrière et exécutaient des culbutes à l’envers pour elle. À l’arrière-plan d’autres hommes installaient deux hauts poteaux ; elle n’avait aucune idée de leur usage.

Pourtant rien de cela n’était cause que les chevaux se cabraient dans leur harnais et roulaient les yeux en dépit de toutes les manoeuvres de Thom avec les guides. Elle-même sentait l’odeur des fauves, mais c’est trois énormes animaux à la peau grise et plissée que les chevaux regardaient avec des yeux fous. Deux étaient aussi grands que le coche, avec de larges oreilles et d’imposantes défenses à côté d’un long nez qui pendillait jusqu’à terre. Le troisième, plus petit que les chevaux encore que probablement aussi lourd, n’avait pas de défenses. Un bébé, supposa-t-elle. Une femme aux cheveux blond pâle grattait celui-là derrière l’oreille avec un aiguillon massif terminé par un crochet. Elayne avait déjà vu aussi des créatures de ce genre. Et ne s’était pas attendue à en revoir.

Un homme de haute taille, à la chevelure noire, sortit du camp revêtu, chose ahurissante par cette chaleur, d’une cape qu’il déploya d’une envolée en exécutant une élégante révérence. Il avait bonne mine, avec la jambe bien faite, et était très conscient de l’une et de l’autre. « Pardonnez-moi, noble Dame, si les chevaux-sangliers géants ont effrayé vos bêtes. » Il se redressa et appela d’un geste deux de ses hommes pour aider à calmer les chevaux, puis il s’immobilisa en la regardant et murmura : « Tais-toi, mon cœur. » Juste assez haut pour qu’Elayne soit sûre qu’elle était censée entendre. « Je suis Valan Luca, noble Dame, directeur extraordinaire de spectacle. Votre présence me comble. » Il lui dédia un salut encore plus cérémonieux que le premier.

Elayne échangea un regard avec Nynaeve, remarquant le sourire amusé qu’elle savait avoir elle aussi. Un homme plein de lui-même, ce Valan Luca. Ses hommes avaient vraiment l’air habiles à tranquilliser les chevaux ; ceux-ci s’ébrouaient et piaffaient encore, mais leurs yeux n’étaient plus aussi dilatés. Thom et Juilin contemplaient ces animaux bizarres avec presque autant d’attention que les chevaux.

« Des chevaux-sangliers, Maître Luca ? dit Elayne. D’où proviennent-ils ?

— Des chevaux-sangliers géants, noble Dame, fut la prompte réponse, en provenance du fabuleux Shara où, pour les capturer, j’ai moi-même conduit une expédition dans une contrée sauvage pleine d’étranges civilisations et de paysages encore plus étranges. Cela me fascinerait de vous en parler. Des gens gigantesques deux fois plus grands que des Ogiers. » Il gesticulait de façon imposante pour illustrer son propos. « Des êtres sans tête. Des oiseaux assez puissants pour emporter un taureau adulte. Des serpents capables d’avaler un homme. Des villes construites en or pur. Descendez, ma Dame, et laissez-moi vous raconter. »

Elayne ne doutait pas que Luca se fascinerait avec ses propres récits, mais elle doutait assurément que ces bêtes venaient du Shara. D’une part, même les gens du Peuple de la Mer ne voyaient du Shara que les ports fermés par des remparts où ils étaient confinés ; quiconque s’aventurait au-delà des remparts n’était plus jamais revu. Les Aiels n’en connaissaient guère davantage. D’autre part, elle et Nynaeve avaient l’une et l’autre vu de ces créatures à Falme, pendant l’invasion seanchane. Les Seachans les utilisaient comme bêtes de travail et pour la guerre.

« Je pense que non, Maître Luca, lui répondit-elle.

— Alors laissez-nous vous donner une représentation, répliqua-t-il vivement. Comme vous pouvez le voir, ce n’est pas une ménagerie ambulante ordinaire, mais quelque chose d’entièrement nouveau. Une représentation privée. Acrobates, jongleurs, animaux dressés, l’homme le plus fort du monde. Et même un feu d’artifice. Nous avons une Illuminatrice[6] avec nous. Nous sommes en route pour le Ghealdan et demain nous serons emportés par le vent. Mais pour une somme dérisoire…

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6

De la Guilde des Illuminateurs, spécialistes de la pyrotechnie (section feux d’artifice).