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C’était une allusion à un fait réel. Le malin était apparu à l’un des religieux, d’abord en songe, puis à l’état de veille. Épouvanté, il rapporta la chose au starets Zosime, qui lui prescrivit un jeûne rigoureux et des prières ferventes. Comme rien n’y faisait, il lui conseilla de prendre un remède, sans renoncer à ces pieuses pratiques. Beaucoup alors en furent choqués et discoururent entre eux en hochant la tête, surtout le Père Théraponte, auquel certains détracteurs s’étaient empressés de rapporter cette prescription «insolite» du starets.

«Va-t’en, Père! dit impérieusement le Père Païsius, ce n’est pas aux hommes de juger, mais à Dieu. Peut-être voyons-nous ici un «avertissement» que personne n’est capable de comprendre, ni toi, ni moi. Va-t’en, Père, et ne scandalise pas le troupeau! répéta-t-il d’un ton ferme.

– Il n’observait pas le jeûne prescrit aux profès, voilà d’où vient cet avertissement. Ceci est clair, c’est un péché de le dissimuler! poursuivit le fanatique se laissant emporter par son zèle extravagant. – Il adorait les bonbons, les dames lui en apportaient dans leurs poches; il sacrifiait à son ventre, il le remplissait de douceurs, il nourrissait son esprit de pensées arrogantes… Aussi a-t-il subi cette ignominie…

– Tes paroles sont futiles, Père; j’admire ton ascétisme, mais tes paroles sont futiles, telles que les prononcerait dans le monde un jeune homme inconstant et étourdi. Va-t’en. Père, je te l’ordonne! conclut le Père Païsius d’une voix tonnante.

– Je m’en vais! proféra le Père Théraponte, comme déconcerté, mais toujours courroucé; vous vous enorgueillissez de votre science devant ma nullité. Je suis arrivé ici peu instruit, j’y ai oublié ce que je savais, le Seigneur lui-même m’a préservé, moi chétif, de votre grande sagesse…»

Le Père Païsius, immobile devant lui, attendait avec fermeté.

Le Père Théraponte se tut quelques instants et soudain s’assombrit, porta la main droite à sa joue, et prononça d’une voix traînante, en regardant le cercueil du starets:

«Demain on chantera pour lui: Aide et Protecteur, hymne glorieux, et pour moi, quand je crèverai, seulement: Quelle vie bienheureuse, médiocre verset [112], dit-il d’un ton de regret. Vous vous êtes enorgueillis et enflés, ce lieu est désert!» hurla-t-il comme un insensé.

Puis, agitant les bras, il se détourna rapidement et descendit à la hâte les degrés du perron. La foule qui l’attendait hésita; quelques-uns le suivirent aussitôt, d’autres tardèrent, car la cellule restait ouverte et le Père Païsius, sorti sur le perron, observait, immobile. Mais le vieux fanatique n’avait pas fini: à vingt pas il se tourna vers le soleil couchant, leva les bras en l’air et – comme fauché – s’écroula sur le sol en criant: «Mon Seigneur a vaincu! Le Christ a vaincu le soleil couchant!»

Il poussait des cris de forcené, les bras tendus vers le soleil et la face contre terre; puis il se mit à pleurer comme un petit enfant, secoué par les sanglots, écartant les bras par terre.

Tous alors s’élancèrent vers lui, des exclamations retentirent, des sanglots… Une sorte de délire s’était emparé d’eux tous.

«Voilà un saint! Voilà un juste! s’écriait-on sans crainte; il mérite d’être starets, ajoutaient d’autres avec emportement.

– Il ne voudra pas être starets… lui-même refusera… Il ne servira pas cette nouveauté maudite… Il n’ira pas imiter leurs folies», reprirent d’autres voix.

Il est difficile de se figurer ce qui serait arrivé, mais juste à ce moment la cloche appela au service divin. Tous se signèrent. Le Père Théraponte se releva, se signa lui aussi, puis se dirigea vers sa cellule sans se retourner, en tenant des propos incohérents. Un petit nombre le suivit, mais la plupart se dispersèrent, pressés d’aller à l’office. Le Père Païsius céda la place au Père Joseph et sortit. Les clameurs des fanatiques ne pouvaient l’ébranler, mais il sentit soudain une tristesse particulière lui envahir le cœur. Il comprit que cette angoisse provenait, en apparence, d’une cause insignifiante. Le fait est que, dans la foule qui se pressait à l’entrée de la cellule, il avait aperçu Aliocha parmi les agités et se souvenait d’avoir éprouvé alors une sorte de souffrance.» Ce jeune homme tiendrait-il maintenant une telle place dans mon cœur?» se demanda-t-il avec surprise. À cet instant, Aliocha passa à côté de lui, se hâtant on ne savait où, mais pas du côté de l’église. Leurs regards se rencontrèrent. Aliocha détourna les yeux et les baissa; rien qu’à son air le Père Païsius devina le profond changement qui s’opérait en lui en ce moment.

«As-tu aussi été séduit? s’écria le Père Païsius. Serais-tu avec les gens de peu de foi?» ajouta-t-il tristement.

Aliocha s’arrêta, le regarda vaguement, puis de nouveau il détourna les yeux et les baissa. Il se tenait de côté, sans faire face à son interlocuteur. Le Père Païsius l’observait avec attention.

«Où vas-tu si vite? On sonne pour l’office, demanda-t-il encore, mais Aliocha ne répondit rien.

– Est-ce que tu quitterais l’ermitage sans autorisation, sans recevoir la bénédiction?»

Tout à coup Aliocha eut un sourire contraint, jeta un regard des plus étranges sur le Père qui le questionnait, celui auquel l’avait confié, avant de mourir, son ancien directeur, le maître de son cœur et de son esprit, son starets bien-aimé; puis, toujours sans répondre, il agita la main comme s’il n’avait cure de la déférence et se dirigea à pas rapides vers la sortie de l’ermitage.

«Tu reviendras!» murmura le Père Païsius en le suivant des yeux avec une douloureuse surprise.

II. Une telle minute

Le Père Païsius ne se trompait pas en décidant que son «cher garçon» reviendrait; peut-être même avait-il soupçonné, sinon compris, le véritable état d’âme d’Aliocha. Néanmoins, j’avoue qu’il me serait maintenant très difficile de définir exactement ce moment étrange de la vie de mon jeune et sympathique héros. À la question attristée que le Père Païsius posait à Aliocha: «Serais-tu aussi avec les gens de peu de foi?» je pourrais certes répondre avec fermeté à sa place: «Non, il n’est pas avec eux.» Bien plus, c’était même tout le contraire: son trouble provenait précisément de sa foi ardente. Il existait pourtant, ce trouble, et si douloureux que même longtemps après Aliocha considérait cette triste journée comme une des plus pénibles, des plus funestes de sa vie. Si l’on demande: «Est-il possible qu’il éprouvât tant d’angoisse et d’agitation uniquement parce que le corps de son starets, au lieu d’opérer des guérisons, s’était au contraire rapidement décomposé?» je répondrai sans ambages: «Oui, c’est bien cela.» Je prierai toutefois le lecteur de ne pas trop se hâter de rire de la simplicité de mon jeune homme. Non seulement je n’ai pas l’intention de demander pardon pour lui ou d’excuser sa foi naïve, soit par sa jeunesse, soit par les faibles progrès réalisés dans ses études, etc., mais je déclare, au contraire, éprouver un sincère respect pour la nature de son cœur. Assurément, un autre jeune homme, accueillant avec réserve les impressions du cœur, tiède et non ardent dans ses affections, loyal, mais d’esprit trop judicieux pour son âge, un tel jeune homme, dis-je, eût évité ce qui arriva au mien; mais dans certains cas il est plus honorable de céder à un entraînement déraisonnable, provoqué par un grand amour, que d’y résister. À plus forte raison dans la jeunesse, car selon moi un jeune homme constamment judicieux ne vaut pas grand-chose.» Mais, diront peut-être les gens raisonnables, tout jeune homme ne peut pas croire à un tel préjugé, et le vôtre n’est pas un modèle pour les autres.» À quoi je répondrai: «Oui, mon jeune homme croyait avec ferveur, totalement, mais je ne demanderai pas pardon pour lui.»

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[112] Lors de la levée du corps d’un simple moine de la cellule à l’église, et après le service funèbre, de l’église au cimetière, on chante le verset: Quelle vie bienheureuse. Si le défunt était un religieux profès du second degré, on chante l’hymne: Aide et protecteur. (Note de l’auteur.)