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Assurément, on ne peut parler ainsi et faire de tels aveux qu’une fois dans la vie, à ses derniers moments, par exemple, en montant à l’échafaud. Mais cela convenait précisément au caractère de Katia. C’était bien la même jeune fille impétueuse qui avait couru chez un jeune libertin pour sauver son père; la même qui, tout à l’heure, fière et chaste, avait publiquement sacrifié sa pudeur virginale en racontant «la noble action de Mitia», dans le seul dessein d’adoucir le sort qui l’attendait. Et maintenant elle se sacrifiait tout de même, mais pour un autre, ayant peut-être, à cet instant seulement, senti pour la première fois combien cet autre lui était cher. Elle se sacrifiait pour lui dans son effroi, s’imaginant soudain qu’il se perdait par sa déposition, qu’il avait tué au lieu de son frère, elle se sacrifiait afin de le sauver, lui et sa réputation. Une question angoissante se posait: avait-elle calomnié Mitia au sujet de leurs anciennes relations? Non, elle ne mentait pas sciemment, en criant que Mitia la méprisait pour ce salut jusqu’à terre! Elle le croyait, elle était profondément convaincue, depuis ce salut peut-être, que le naïf Mitia, qui l’adorait encore à ce moment, se moquait d’elle et la méprisait. Et seulement par fierté, elle s’était prise pour lui d’un amour outré, par fierté blessée, et cet amour ressemblait à une vengeance. Peut-être cet amour outré serait-il devenu un amour véritable, peut-être Katia ne demandait-elle pas mieux, mais Mitia l’avait offensée jusqu’au fond de l’âme par sa trahison, et cette âme ne pardonnait pas. L’heure de la vengeance avait sonné brusquement, et toute la rancune douloureuse accumulée dans le cœur de la femme offensée s’était exhalée d’un seul coup. En livrant Mitia, elle se livrait elle-même. Dès qu’elle eut achevé, ses nerfs la trahirent, la honte l’envahit. Elle eut une nouvelle crise de nerfs, il fallut l’emporter. À ce moment, Grouchegnka s’élança en criant vers Mitia, si rapidement qu’on n’eut pas le temps de la retenir.

«Mitia, cette vipère t’a perdu! Vous l’avez vue à l’œuvre!» ajouta-t-elle frémissante, en s’adressant aux juges.

Sur un signe du président, on la saisit et on l’emmena. Elle se débattait en tendant les bras à Mitia. Celui-ci poussa un cri, voulut s’élancer vers elle. On le maîtrisa sans peine.

Je pense que les spectatrices demeurèrent satisfaites, le spectacle en valait la peine. Le médecin de Moscou, que le président avait envoyé chercher pour soigner Ivan, vint faire son rapport. Il déclara que le malade traversait une crise des plus dangereuses, qu’on devait l’emmener immédiatement. L’avant-veille, le patient était venu le consulter, mais avait refusé de se soigner, malgré la gravité de son état. «Il m’avoua qu’il avait des hallucinations, qu’il rencontrait des morts dans la rue, que Satan lui rendait visite tous les soirs», conclut le fameux spécialiste.

La lettre de Catherine Ivanovna fut ajoutée aux pièces à conviction. La cour, en ayant délibéré, décida de poursuivre les débats et de mentionner au procès-verbal les dépositions inattendues de Catherine Ivanovna et d’Ivan Fiodorovitch.

Les dépositions des derniers témoins ne firent que confirmer les précédentes, mais avec certains détails caractéristiques. D’ailleurs, le réquisitoire, auquel nous arrivons, les résume toutes. Les derniers incidents avaient surexcité les esprits; on attendait avec une impatience fiévreuse les discours et le verdict. Les révélations de Catherine Ivanovna avaient atterré Fétioukovitch. En revanche, le procureur triomphait. Il y eut une suspension d’audience qui dura environ une heure. À huit heures précises, je crois, le procureur commença son réquisitoire.

VI. Le réquisitoire. Caractéristique

Hippolyte Kirillovitch prit la parole avec un tremblement nerveux, le front et les tempes baignés d’une sueur froide, le corps parcouru de frissons, comme il le raconta ensuite. Il regardait ce discours comme son chef-d’œuvre [194], son chant du cygne, et mourut poitrinaire neuf mois plus tard, justifiant ainsi cette comparaison. Il y mit tout son cœur et toute l’intelligence dont il était capable, dévoilant un sens civique inattendu et de l’intérêt pour les questions «brûlantes». Il séduisit surtout par la sincérité; il croyait réellement à la culpabilité de l’accusé et ne requérait pas seulement par ordre, en vertu de ses fonctions, mais animé du désir de «sauver la société». Même les dames, pourtant hostiles à Hippolyte Kirillovitch, convinrent de la vive impression qu’il avait produite. Il commença d’une voix saccadée, qui s’affermit bientôt et résonna dans la salle entière, jusqu’à la fin. Mais à peine avait-il achevé son réquisitoire qu’il faillit s’évanouir.

«Messieurs les jurés, cette affaire a eu du retentissement dans toute la Russie. Au fond, avons-nous lieu d’être surpris, de nous épouvanter? Ne sommes-nous pas habitués à toutes ces choses? Ces affaires sinistres ne nous émeuvent presque plus, hélas! C’est notre apathie, messieurs, qui doit faire horreur, et non le forfait de tel ou tel individu. D’où vient que nous réagissons si faiblement devant des phénomènes qui nous présagent un sombre avenir? Faut-il attribuer cette indifférence au cynisme, à l’épuisement précoce de la raison et de l’imagination de notre société, si jeune encore, mais déjà débile; au bouleversement de nos principes moraux ou à l’absence totale de ces principes? Je laisse en suspens ces questions, qui n’en sont pas moins angoissantes et sollicitent l’attention de chaque citoyen. Notre presse, aux débuts si timides encore, a pourtant rendu quelques services à la société, car, sans elle, nous ne connaîtrions pas la licence effrénée et la démoralisation qu’elle révèle sans cesse à tous, et non aux seuls visiteurs des audiences devenues publiques sous le présent règne. Et que lisons-nous dans les journaux? Oh! des atrocités devant lesquelles l’affaire actuelle elle-même pâlit et paraît presque banale. La plupart de nos causes criminelles attestent une sorte de perversité générale, entrée dans nos mœurs et difficile à combattre en tant que fléau social. Ici, c’est un jeune et brillant officier de la haute classe qui assassine sans remords un modeste fonctionnaire, dont il était l’obligé, et sa servante, afin de reprendre une reconnaissance de dette. Et il vole en même temps l’argent: «Cela servira à mes plaisirs.» Son crime accompli, il s’en va, après avoir mis un oreiller sous la tête des victimes. Ailleurs, un jeune héros, décoré pour sa bravoure, égorge comme un brigand, sur la grande route, la mère de son chef, et, pour persuader ses complices, leur assure que «cette femme l’aime comme un fils, qu’elle se fie à lui et, par conséquent, ne prendra pas de précautions». Ce sont des monstres, mais je n’ose dire qu’il s’agisse de cas isolés. Un autre, sans aller jusqu’au crime, pense de même et est tout aussi infâme dans son for intérieur. En tête à tête avec sa conscience, il se demande peut-être: «L’honneur n’est-il pas un préjugé?» On m’objectera que je calomnie notre société, que je déraisonne, que j’exagère. Soit, je ne demanderais pas mieux que de me tromper. Ne me croyez pas, considérez-moi comme un malade, mais rappelez-vous mes paroles; même si je ne dis que la vingtième partie de la vérité, c’est à faire frémir! Regardez combien il y a de suicides parmi les jeunes gens! Et ils se tuent sans se demander, comme Hamlet, ce qu’il y aura «ensuite»; la question de l’immortalité de l’âme, de la vie future n’existe pas pour eux. Voyez notre corruption, nos débauchés. Fiodor Pavlovitch, la malheureuse victime de cette affaire, paraît un enfant innocent à côté d’eux. Or, nous l’avons tous connu, il vivait parmi nous… Oui, la psychologie du crime en Russie sera peut-être étudiée un jour par des esprits éminents, tant chez nous qu’en Europe, car le sujet en vaut la peine. Mais cette étude aura lieu après coup, à loisir, quand l’incohérence tragique de l’heure actuelle, n’étant plus qu’un souvenir, pourra être analysée plus impartialement que je ne suis capable de le faire. Pour le moment, nous nous effrayons ou nous feignons de nous effrayer, tout en savourant ce spectacle, ces sensations fortes qui secouent notre cynique oisiveté; ou bien nous nous cachons, comme des enfants, la tête sous l’oreiller à la vue de ces fantômes qui passent, pour les oublier ensuite dans la joie et dans les plaisirs. Mais un jour ou l’autre il faudra réfléchir, faire notre examen de conscience, nous rendre compte de notre état social. À la fin d’un de ses chefs-d’œuvre, un grand écrivain de la période précédente, comparant la Russie à une fougueuse troïka, qui galope vers un but inconnu, s’écrie: «Ah! troïka, rapide comme l’oiseau, qui donc t’a inventée?» Et, dans un élan d’enthousiasme, il ajoute que devant cette troïka emportée, tous les peuples s’écartent respectueusement [195]. Soit, messieurs, je le veux bien, mais, à mon humble avis, le génial artiste a cédé à un accès d’idéalisme naïf, à moins que peut-être il n’ait craint la censure de l’époque. Car, en n’attelant que ses héros à sa troïka, les Sabakévitch, les Nozdriov, les Tchitchikov, quel que soit le voiturier, Dieu sait où nous mèneraient de pareils coursiers! Et ce sont là les coursiers d’autrefois; nous avons mieux encore…»

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[194] En français dans le texte.

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[195] Gogol, les Âmes mortes, 1ère partie, XI.