– Je vous suis très reconnaissant et n’attendais pas moins de votre bonté.»
Après ces paroles laconiques, Dmitri Fiodorovitch s’inclina de nouveau puis, se tournant du côté de son père, lui fit le même salut profond et respectueux. On voyait qu’il avait prémédité ce salut, avec sincérité, considérant comme une obligation d’exprimer ainsi sa déférence et ses bonnes intentions. Fiodor Pavlovitch, bien que pris à l’improviste, s’en tira à sa façon: en réponse au salut de son fils, il se leva de son fauteuil et lui en rendit un pareil. Son visage se fit grave et imposant, ce qui ne laissait pas de lui donner l’air mauvais. Après avoir répondu en silence aux saluts des assistants, Dmitri Fiodorovitch se dirigea de son pas décidé vers la fenêtre et occupa l’unique siège demeuré libre, non loin du Père Païsius; incliné sur sa chaise, il se prépara à écouter la suite de la conversation interrompue.
La venue de Dmitri Fiodorovitch n’avait pris que deux ou trois minutes, et l’entretien se poursuivit. Mais cette fois Piotr Alexandrovitch ne crut pas nécessaire de répondre à la question pressante et presque irritée du Père Païsius.
«Permettez-moi d’abandonner ce sujet, il est par trop délicat, prononça-t-il avec une certaine désinvolture mondaine. Voyez Ivan Fiodorovitch qui sourit à notre adresse; il a probablement quelque chose de curieux à dire.
– Rien de particulier, répondit aussitôt Ivan Fiodorovitch. Je ferai seulement remarquer que, depuis longtemps déjà, le libéralisme européen en général, et même notre dilettantisme libéral russe, confondent fréquemment les résultats finals du socialisme avec ceux du christianisme. Cette conclusion extravagante est un trait caractéristique. D’ailleurs, comme on le voit, il n’y a pas que les libéraux et les dilettantes qui confondent dans bien des cas le socialisme et le christianisme, il y a aussi les gendarmes, à l’étranger bien entendu. Votre anecdote parisienne est assez caractéristique à ce sujet, Piotr Alexandrovitch.
– Je demande de nouveau la permission d’abandonner ce thème, répéta Piotr Alexandrovitch. Laissez-moi plutôt vous raconter une autre anecdote fort intéressante et fort caractéristique, à propos d’Ivan Fiodorovitch, celle-ci. Il y a cinq jours, dans une société où figuraient surtout des dames, il déclara solennellement, au cours d’une discussion, que rien au monde n’obligeait les gens à aimer leurs semblables; qu’aucune loi naturelle n’ordonnait à l’homme d’aimer l’humanité; que si l’amour avait régné jusqu’à présent sur la terre, cela était dû non à la loi naturelle, mais uniquement à la croyance en l’immortalité. Ivan Fiodorovitch ajouta entre parenthèses que c’est là toute la loi naturelle, de sorte que si vous détruisez dans l’homme la foi en son immortalité, non seulement l’amour tarira en lui, mais aussi la force de continuer la vie dans le monde. Bien plus, il n’y aura alors rien d’immoral; tout sera autorisé, même l’anthropophagie. Ce n’est pas tout: il termina en affirmant que pour tout individu qui ne croit ni en Dieu ni en sa propre immortalité, la loi morale de la nature devait immédiatement devenir l’inverse absolu de la précédente loi religieuse; que l’égoïsme, même poussé jusqu’à la scélératesse, devait non seulement être autorisé, mais reconnu pour une issue nécessaire, la plus raisonnable et presque la plus noble. D’après un tel paradoxe, jugez du reste, messieurs, jugez de ce que notre cher excentrique Ivan Fiodorovitch trouve bon de proclamer et de ses intentions éventuelles…
– Permettez, s’écria soudain Dmitri Fiodorovitch, ai-je bien entendu: «La scélératesse doit non seulement être autorisée, mais reconnue pour l’issue la plus nécessaire et la plus raisonnable de tout athée!» Est-ce bien cela?
– C’est exactement cela, dit le Père Païsius.
– Je m’en souviendrai.»
Cela dit, Dmitri Fiodorovitch se tut aussi subitement qu’il s’était mêlé à la conversation. Tous le regardèrent avec curiosité.
«Est-il possible que vous envisagiez ainsi les conséquences de la disparition de la croyance à l’immortalité de l’âme? demanda soudain le starets à Ivan Fiodorovitch.
– Oui, je crois qu’il n’y a pas de vertu sans immortalité.
– Vous êtes heureux si vous croyez ainsi; ou peut-être fort malheureux!
– Pourquoi malheureux? objecta Ivan Fiodorovitch en souriant.
– Parce que, selon toute apparence, vous ne croyez vous-même ni à l’immortalité de l’âme, ni même à ce que vous avez écrit sur la question de l’Église.
– Peut-être avez-vous raison!… Pourtant je ne crois pas avoir plaisanté tout à fait, déclara Ivan Fiodorovitch, que cet aveu bizarre fit rougir.
– Vous n’avez pas plaisanté tout à fait, c’est vrai. Cette idée n’est pas encore résolue dans votre cœur, et elle le torture. Mais le martyr aussi aime parfois à se divertir de son désespoir. Pour le moment, c’est par désespoir que vous vous divertissez à des articles de revues et à des discussions mondaines, sans croire à votre dialectique et en la raillant douloureusement à part vous. Cette question n’est pas encore résolue en vous, c’est ce qui cause votre tourment, car elle réclame impérieusement une solution…
– Mais peut-elle être résolue en moi, résolue dans le sens positif? demanda non moins bizarrement Ivan Fiodorovitch, en regardant le starets avec un sourire inexplicable.
– Si elle ne peut être résolue dans le sens positif, elle ne le sera jamais dans le sens négatif; vous connaissez vous-même cette propriété de votre cœur; c’est là ce qui le torture. Mais remerciez le Créateur de vous avoir donné un cœur sublime, capable de se tourmenter ainsi, «de méditer les choses célestes et de les rechercher, car notre demeure est aux cieux». Que Dieu vous accorde de rencontrer la solution encore ici-bas, et qu’il bénisse vos voies!»
Le starets leva la main et voulut de sa place faire le signe de la croix sur Ivan Fiodorovitch. Mais celui-ci se leva, alla à lui, reçut sa bénédiction et, lui ayant baisé la main, regagna sa place sans mot dire. Il avait l’air ferme et sérieux. Cette attitude et toute sa conversation précédente avec le starets, qu’on n’attendait pas de lui, frappèrent tout le monde par je ne sais quoi d’énigmatique et de solennel; de sorte qu’un silence général régna pour un instant, et que le visage d’Aliocha exprima presque l’effroi. Mais Mioussov leva les épaules en même temps que Fiodor Pavlovitch se levait.
«Divin et saint starets, s’exclama-t-il en désignant Ivan Fiodorovitch, voilà mon fils bien-aimé, la chair de ma chair! C’est pour ainsi dire mon très révérencieux Karl Moor, mais voici mon autre fils qui vient d’arriver, Dmitri Fiodorovitch, contre lequel je demande satisfaction auprès de vous, c’est le très irrévérencieux Franz Moor, – tous deux empruntés aux Brigands de Schiller – et moi, dans la circonstance, je suis le Regierender Graf von Moor [38]! Jugez-nous et sauvez-nous! Nous avons besoin non seulement de vos prières, mais de vos pronostics.
– Parlez d’une manière raisonnable et ne commencez pas par offenser vos proches», répondit le starets d’une voix exténuée. Sa fatigue augmentait et ses forces décroissaient visiblement.
«C’est une indigne comédie, que je prévoyais en venant ici! s’écria avec indignation Dmitri Fiodorovitch, qui s’était levé, lui aussi. Excusez-moi, mon Révérend Père, je suis peu instruit et j’ignore même comment on vous appelle, mais votre bonté a été trompée, vous n’auriez pas dû nous accorder cette entrevue chez vous. Mon père avait seulement besoin de scandale. Dans quel dessein? Je l’ignore, mais il n’agit que par calcul. D’ailleurs, je crois maintenant savoir pourquoi…
[38] Ce sont là les personnages principaux des