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– Pourquoi un tel homme existe-t-il? rugit sourdement Dmitri Fiodorovitch, que la colère égarait et qui leva les épaules au point d’en paraître bossu… Dites-moi, peut-on encore lui permettre de déshonorer la terre?»

Il eut un regard circulaire et désigna le vieillard de la main. Il parlait sur un ton lent, mesuré.

«L’entendez-vous, moines, l’entendez-vous, le parricide, s’écria Fiodor Pavlovitch en s’en prenant au Père Joseph. Voilà la réponse à votre «c’est honteux!» Qu’est-ce qui est honteux? Cette «créature», cette «femme de mauvaise vie» est peut-être plus sainte que vous tous, messieurs les religieux, qui faites votre salut! Elle est peut-être tombée dans sa jeunesse, victime de son milieu, mais «elle a beaucoup aimé»; or le Christ aussi a pardonné à celle qui avait beaucoup aimé… [39]

– Ce n’est pas un amour de ce genre que le Christ a pardonné… laissa échapper dans son impatience le doux Père Joseph.

– Mais si, moines, mais si… Parce que vous faites votre salut en mangeant des choux, vous vous croyez des sages. Vous mangez des goujons, un par jour, et vous pensez acheter Dieu par des goujons.

– C’est intolérable, intolérable!» s’écria-t-on de tous côtés.

Mais cette scène scandaleuse cessa de la façon la plus inattendue. Soudain, le starets se leva. Alexéi, qui avait presque perdu la tête de frayeur pour lui et pour tout le monde, put cependant le soutenir par le bras. Le starets se dirigea du côté de Dmitri Fiodorovitch et, arrivé tout près, s’agenouilla devant lui. Aliocha le crut tombé de faiblesse, mais il n’en était rien. Une fois à genoux le starets se prosterna aux pieds de Dmitri Fiodorovitch en un profond salut, précis et conscient, son front effleura même la terre. Aliocha fut tellement stupéfait qu’il ne l’aida même pas à se relever. Un faible sourire flottait sur ses lèvres.

«Pardonnez, pardonnez tous!» proféra-t-il en saluant ses hôtes de tous les côtés.

Dmitri Fiodorovitch demeura quelques instants comme pétrifié; se prosterner devant lui, que signifiait cela? Enfin, il s’écria: «ô mon Dieu!», se couvrit le visage de ses mains et s’élança hors de la chambre. Tous les hôtes le suivirent à la file, si troublés qu’ils en oublièrent de prendre congé du maître de la maison et de le saluer. Seuls les religieux s’approchèrent pour recevoir sa bénédiction.

«Pourquoi s’est-il prosterné, est-ce un symbole quelconque? Fiodor Pavlovitch, soudain calmé, essayait ainsi d’entamer une conversation, n’osant, d’ailleurs, s’adresser à personne en particulier. Ils franchissaient à ce moment l’enceinte de l’ermitage.

– Je ne réponds pas des aliénés, répondit aussitôt Piotr Alexandrovitch avec aigreur; en revanche, je me débarrasse de votre compagnie, Fiodor Pavlovitch, et croyez que c’est pour toujours. Où est ce moine de tantôt?…»

«Ce moine», c’est-à-dire celui qui les avait invités à dîner chez le Père Abbé, ne s’était pas fait attendre. Il s’était joint aux hôtes au moment où ceux-ci descendaient le perron, et semblait les avoir guettés tout le temps.

«Ayez la bonté, mon Révérend Père, d’assurer le Père Abbé de mon profond respect, et de lui présenter mes excuses; par suite de circonstances imprévues, il m’est impossible, malgré tout mon désir, de me rendre à son invitation, déclara Piotr Alexandrovitch au moine avec irritation.

– La circonstance imprévue, c’est moi! intervint aussitôt Fiodor Pavlovitch. Écoutez, mon Père, Piotr Alexandrovitch ne veut pas rester avec moi, sinon il ne se serait pas fait prier. Allez-y, Piotr Alexandrovitch, et bon appétit! C’est moi qui me dérobe, et non vous. Je retourne chez moi; là-bas je pourrai manger, ici je m’en sens incapable, mon bien-aimé parent.

– Je ne suis pas votre parent, je ne l’ai jamais été, vil individu.

– Je l’ai dit exprès pour vous faire enrager, parce que vous répudiez cette parenté, bien que vous soyez mon parent, malgré vos grands airs, je vous le prouverai par l’almanach ecclésiastique. Je t’enverrai la voiture, Ivan, reste aussi, si tu veux. Piotr Alexandrovitch, les convenances vous ordonnent de vous présenter chez le Père Abbé; il faut s’excuser des sottises que nous avons faites là-bas.

– Est-il vrai que vous partiez? Ne mentez-vous pas?

– Piotr Alexandrovitch, comment l’oserais-je, après ce qui s’est passé! Je me suis laissé entraîner, messieurs, pardonnez-moi! En outre, je suis bouleversé! Et j’ai honte. Messieurs, on peut avoir le cœur d’Alexandre de Macédoine ou celui d’un petit chien. Je ressemble au petit chien Fidèle. Je suis devenu timide. Eh bien, comment aller encore dîner après une telle escapade, ingurgiter les ragoûts du monastère? J’ai honte, je ne peux pas, excusez-moi!»

«Le diable sait de quoi il est capable! N’a-t-il pas l’intention de nous tromper?» Mioussov s’arrêta, irrésolu, suivant d’un regard perplexe le bouffon qui s’éloignait.

Celui-ci se retourna, et voyant que Piotr Alexandrovitch l’observait, lui envoya de la main un baiser.

«Vous allez chez le Père Abbé? demanda Mioussov à Ivan Fiodorovitch d’un ton saccadé.

– Pourquoi pas? il m’a fait spécialement inviter dès hier.

– Par malheur, je me sens vraiment presque obligé de paraître à ce maudit dîner, continua Mioussov sur le même ton d’irritation amère, sans même prendre garde que le moinillon l’écoutait. Il faut au moins nous excuser de ce qui s’est passé et expliquer que ce n’est pas nous… Qu’en pensez-vous?

– Oui, il faut expliquer que ce n’est pas nous. De plus, mon père n’y sera pas, observa Ivan Fiodorovitch.

– Il ne manquerait plus que votre père y fût! Le maudit dîner!»

Pourtant tous s’y rendaient. Le moinillon écoutait en silence. En traversant le bois, il fit remarquer que le Père Abbé attendait depuis longtemps et qu’on était en retard de plus d’une demi-heure. On ne lui répondit pas. Mioussov considéra Ivan Fiodorovitch d’un air de haine:

«Il va au dîner comme si rien ne s’était passé, songeait-il. Un front d’airain et une conscience de Karamazov!»

VII. Un séminariste ambitieux

Aliocha conduisit le starets dans sa chambre à coucher et le fit asseoir sur le lit. C’était une très petite pièce, avec le mobilier indispensable; le lit de fer étroit n’avait qu’une couche de feutre en guise de matelas. Dans un coin, sur un lutrin, près des icônes, reposaient la croix et l’Évangile. Le starets se laissa choir à bout de forces; ses yeux brillaient, il haletait. Une fois assis, il regarda fixement Aliocha, comme s’il méditait quelque chose.

«Va, mon cher, va, Porphyre me suffit, dépêche-toi. On a besoin de toi chez le Père Abbé; tu serviras à table.

– Permettez-moi de rester, proféra Aliocha d’une voix suppliante.

– Tu es plus nécessaire là-bas. La paix n’y règne pas. Tu serviras et tu t’y rendras utile. Viennent les mauvais esprits, récite une prière, sache, mon fils (le starets aimait à l’appeler ainsi), qu’à l’avenir ta place ne sera pas ici. Rappelle-toi cela, jeune homme. Dès que Dieu m’aura jugé digne de paraître devant lui, quitte le monastère. Pars tout à fait.»

Aliocha tressaillit.

«Qu’as-tu? Ta place n’est pas ici pour le moment. Je te bénis en vue d’une grande tâche à accomplir dans le monde. Tu pérégrineras longtemps. Tu devras te marier, il le faut. Tu devras tout supporter jusqu’à ce que tu reviennes. Il y aura beaucoup à faire. Mais je ne doute pas de toi, voilà pourquoi je t’envoie. Que le Christ soit avec toi! Garde-Le et Il te gardera. Tu éprouveras une grande douleur et en même temps tu seras heureux. Telle est ta vocation: chercher le bonheur dans la douleur. Travaille, travaille sans cesse. Rappelle-toi mes paroles; je m’entretiendrai encore avec toi, mais mes jours et même mes heures sont comptés.»

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[39] Luc, VII, 47.