Une vive agitation se peignit sur le visage d’Aliocha. Ses lèvres tremblaient.
«Qu’as-tu de nouveau? sourit doucement le starets. Que les mondains pleurent leurs morts; ici nous nous réjouissons quand un Père agonise. Nous nous réjouissons et nous prions pour lui. Laisse-moi. Je dois prier. Va et dépêche-toi. Demeure auprès de tes frères, et non pas seulement auprès de l’un, mais de tous les deux.»
Le starets leva la main pour le bénir. Bien qu’il eût grande envie de rester, Aliocha n’osa faire aucune objection, ni demander ce que signifiait ce prosternement devant son frère Dmitri. Il savait que s’il l’avait pu, le starets le lui eût expliqué de lui-même; s’il se taisait, c’est qu’il ne voulait rien dire. Or, ce salut jusqu’à terre avait stupéfié Aliocha; il y voyait un sens mystérieux. Mystérieux et peut-être terrible. Une fois hors de l’enceinte de l’ermitage, son cœur se serra et il dut s’arrêter: il lui semblait entendre de nouveau les paroles du starets prédisant sa fin prochaine. Ce qu’avait prédit le starets avec une telle exactitude devait certainement s’accomplir, Aliocha le croyait aveuglément. Mais comment demeurerait-il sans lui, sans le voir ni l’entendre? Et où irait-il? On lui ordonnait de ne pas pleurer et de quitter le monastère. Seigneur! Depuis longtemps Aliocha n’avait ressenti une pareille angoisse. Il traversa rapidement le bois qui séparait l’ermitage du monastère et, incapable de supporter les pensées qui l’accablaient, il se mit à contempler les pins séculaires qui bordaient le sentier. Le trajet n’était pas long, cinq cents pas au plus; on ne pouvait rencontrer personne à cette heure, mais au premier tournant il aperçut Rakitine. Celui-ci attendait quelqu’un.
«Serait-ce moi que tu attends? demanda Aliocha quand il l’eut rejoint.
– Précisément, dit Rakitine en souriant. Tu te dépêches d’aller chez le Père Abbé. Je sais; il donne à dîner. Depuis le jour où il a reçu l’évêque et le général Pakhatov, tu te rappelles, il n’y avait pas eu un pareil festin. Je n’y serai pas, mais toi, vas-y, tu serviras les plats. Dis-moi, Alexéi, je voulais te demander ce que signifie ce songe.
– Quel songe?
– Mais ce prosternement devant ton frère Dmitri. Et comme il s’est cogné le front!
– Tu parles du Père Zosime?
– Oui.
– Le front?
– Ah! Je me suis exprimé irrévérencieusement! Ça ne fait rien. Eh bien, que signifie ce songe?
– Je l’ignore, Micha [40].
– J’étais sûr qu’il ne te l’expliquerait pas. Ça n’a rien d’étonnant, ce sont toujours les mêmes saintes balivernes. Mais le tour était joué à dessein. Maintenant les bigots vont en parler dans la ville et le colporter dans la province: «Que signifie ce songe?» À mon avis, le vieillard est perspicace; il a flairé un crime. Cela empeste, chez vous.
– Quel crime?»
Rakitine voulait évidemment se délier la langue.
«C’est dans votre famille qu’il aura lieu, ce crime. Entre tes frères et ton riche papa. Voilà pourquoi le père Zosime s’est cogné le front à tout hasard. Ensuite, qu’arrivera-t-il? «Ah! cela avait été prédit par le saint ermite; il a prophétisé.» Pourtant, quelle prophétie y a-t-il à s’être cogné le front? Non dira-t-on, c’est un symbole, une allégorie, Dieu sait quoi encore! Ce sera divulgué et rappelé: il a deviné le crime, désigné le criminel. Les «innocents» agissent toujours ainsi; ils font sur le cabaret le signe de la croix et lapident le temple. De même ton starets: pour un sage des coups de bâton, mais devant un assassin, des courbettes.
– Quel crime? Devant quel assassin? Qu’est-ce que tu racontes?»
Aliocha resta comme cloué sur place, Rakitine s’arrêta également.
«Lequel? Comme si tu ne savais pas! Je parie que tu y as déjà pensé. À propos, c’est curieux; écoute, Aliocha, tu dis toujours la vérité bien que tu t’assoies toujours entre deux chaises; y as-tu pensé ou non? réponds.
– J’y ai pensé», répondit Aliocha à voix basse.
Rakitine se troubla.
«Comment, toi aussi tu y as déjà pensé? s’écria-t-il.
– Je… ce n’est pas que j’y aie pensé, murmura Aliocha, mais tu viens de dire si à propos des choses si étranges qu’il m’a semblé l’avoir pensé moi-même.
– Tu vois, tu vois. Aujourd’hui, en regardant ton père et ton frère Mitia, tu as songé à un crime. Donc, je ne me trompe pas?
– Attends, attends un peu, l’interrompit Aliocha troublé. À quoi vois-tu tout cela? Et d’abord, pourquoi cela t’intéresse-t-il tant?
– Deux questions différentes, mais naturelles. Je répondrai à chacune séparément. À quoi je le vois? Je n’aurais rien vu, si je n’avais compris aujourd’hui Dmitri Fiodorovitch, ton frère, d’un seul coup et en entier, tel qu’il est, d’après une certaine ligne. Chez ces gens très honnêtes, mais sensuels, il y a une ligne qu’il ne faut pas franchir. Autrement, il frappera même son père avec un couteau. Or, son père est un ivrogne et un débauché effréné, qui n’a jamais connu la mesure en rien; aucun des deux ne se contiendra, et vlan, tous les deux dans le fossé.
– Non, Micha, si ce n’est que cela, tu me réconfortes. Cela n’ira pas si loin.
– Mais pourquoi trembles-tu tant? Sais-tu pourquoi? Pour honnête homme que soit ton Mitia (car il est bête, mais honnête), c’est avant tout un sensuel. Voilà le fond de sa nature. Son père lui a transmis son abjecte sensualité… Dis-moi, Aliocha, il y a une chose qui m’étonne: comment se fait-il que tu sois vierge? Tu es pourtant un Karamazov! Dans votre famille, la sensualité va jusqu’à la frénésie… Or, ces trois êtres sensuels s’épient maintenant… le couteau dans la poche. Trois se sont cogné le front pourquoi ne serais-tu pas le quatrième?
– Tu te trompes au sujet de cette femme. Dmitri la… méprise, proféra Aliocha frémissant.
– Grouchegnka [41]? Non, mon cher, il ne la méprise pas. Puisqu’il a abandonné publiquement sa fiancée pour elle, c’est donc qu’il ne la méprise pas. Il y a là, mon cher, quelque chose que tu ne comprends pas encore. Qu’un homme s’éprenne du corps d’une femme, même seulement d’une partie de ce corps (un voluptueux me comprendrait tout de suite), il livrera pour elle ses propres enfants, il vendra son père, sa mère et sa patrie; honnête, il ira voler; doux, il assassinera; fidèle, il trahira. Le chantre des pieds féminins, Pouchkine, les a célébrés en vers; d’autres ne les chantent pas, mais ne peuvent les regarder de sang-froid. Mais il n’y a pas que les pieds… En pareil cas, le mépris est impuissant. Ton frère méprise Grouchegnka, mais il ne peut s’en détacher.